Les Américains verrouillent leurs frontières. 1939-1941

« Nous pouvons retarder et même arrêter temporairement ou d’une façon définitive l’entrée des immigrants aux Etats-Unis. Nous pouvons le faire simplement en avisant nos consuls de mettre un maximum d’obstacles et d’utiliser tous les moyens administratifs pour retarder l’octroi d’un visa », écrivait Breckenridge Long, le responsable du problème des réfugiés au Département d’Etat des Etats-Unis. [1] Il mit en pratique cette politique en multipliant les directives administratives plus restrictives les unes que les autres. Une politique impitoyable alors que l’Amérique était le seul Etat important encore en paix.

Le 30 septembre 1939, Washington prenait des mesures contre le flot d’étrangers dont la grande majorité étaient des Juifs qui cherchaient refuge dans le pays. Pour obtenir un visa, il fallait la possession d’un passeport, l’autorisation de quitter le pays d’origine, un titre de transport valable, une garantie financière d’un parent américain et, dans de nombreux cas, un visa de transit par l’Espagne et le Portugal pour atteindre le port d’embarquement. Ces conditions limitèrent radicalement le nombre des visas accordés. Un exemple : début octobre 1939, sur 790 demandeurs allemands, seuls 93 obtinrent un visa.

En novembre, une directive aux consuls américains leur demandait de limiter d’urgence le nombre de visas accordés et de transmettre au Département d’Etat toute information qui permettrait de restreindre l’immigration aux Etats-Unis.  [2] Et l’éditeur du journal The Nation d’écrire que « le Département d’Etat ne refuse pas les visas. Simplement il met en place une ligne d’obstacles qui s’étend de Washington à Lisbonne et Shanghaï. » [3] Des mesures inhumaines alors que Washington connaissait les sévices infligés aux Juifs par les Nazis.         

De nouvelles mesures administratives décidées en juin 1941 rendirent l’obtention d’un visa d’immigration encore plus illusoire. Etaient refusés tous les candidats « dont un parent au premier degré (…) réside encore dans un pays ou un territoire sous le contrôle d’un gouvernement qui est opposé à la forme de gouvernement des Etats-Unis. » [4] C’était le cas de la majorité des candidats au départ. Dorénavant toutes les demandes de visa devaient être envoyées avec leurs annexes en six exemplaires à des comités interdépartementaux de contrôle à Washington. En décembre 1943, le parlementaire Emmanuel Celler jugeait que « ces comités ont été comme des glaciers dans leur lenteur et leur sang-froid. Cela prend des mois et des mois pour accorder un visa qui généralement correspond à un cadavre. » [5]

Quand, par chance, un bateau de réfugiés sans papiers arrivait jusqu’aux Etats-Unis, ses passagers étaient la plupart du temps refoulés. Qu’on se rappelle le refoulement vers l’Europe de 930 Juifs du paquebot Saint Louis qui croisa au large des côtes de Floride en mai 1939. 583 d’entre eux, refoulés vers l’Europe continentale, seront par la suite tués par les nazis. [6] En septembre 1940, cette tragédie se répéta. Sur les 83 réfugiés du SS Quanza, 43 seront refoulés. On n’avait retenu que ceux qui pouvaient obtenir un visa normal ou possédaient déjà un visa authentique. Encore fallut-il que Madame Roosevelt intervienne en leur faveur.[7]  On peut aussi citer les 72 réfugiés du paquebot britannique l’Orduna, le SS français Le Flandres dont 96 passagers juifs durent retourner en France ou l’Ornoco allemand avec ses 200 Juifs.[8] (72) Et que dire de ces bateaux surchargés de réfugiés qui à la même époque allèrent d’un port à l’autre des Amériques sans trouver de havre d’accueil ? Leurs noms évoquent autant de drames : Le Koenigstein, le Caribia, le Comte Grande, le Cap Norde, le General Artigas…, tous de véritables radeaux de la méduse livrés aux caprices de l’indifférence et de l’égoïsme.

Des fugitifs qui disposaient de moyens importants purent acheter pour plusieurs milliers de dollars un visa temporaire pour Cuba dans l’attente d’un visa d’entrée aux Etats-Unis. Certains durent attendre ce visa toute la guerre dans des conditions précaires. Au moins ont-ils été sauvés !

[1]FEINGOLD Henri « Roosevelt and Europe’s Jews : Deceit and Indifference, or Politics and Powerlessness? » in  Dimensions I, The Journal of Holocauste Studies, vol. 8 no2, p. 11.

[2] BREITMAN Richard, KRAUT Alan, American Refugee Policy and European Jewry , 1933-1945, Indiana University Press, Bloomington, 1987.p. 75 et 119.

[3] Frida Kirchway, « The State Department versus Political Refugees », The Nation du 28 décembre 1940, cité par FEINGOLD Henry, The Politics of Rescue : The Roosevelt Administration and the Holocaust , 1938-1945, Rutgers University Press, New Brunswick, N.J. 1970., p. 148

[4] MORSE Arthur D, While Six millions died : a Chronicle of American Apthy, Random house, New York, 1968 – Pendant que six millions de juifs mouraient, Laffont, Paris, 1969.  p. 300.

[5] BERENBAUM Michael, Witness to the Holocaust. An Illustrated Documentary History of the Holocaust in the Word of its Victims Perpetrators and Bystanders, New York, Harpers Collins, 1997, p. 288. Celler était un parlementaire de la Chambre des représentants.

[6] CHARGUERAUD Marc-André. Tous Coupables, Cerf/Labor et Fides 1998, p. 220. L’auteur détaille le sujet.

[7] Feingold 1970, op. cit., p. 143.

[8] Niger dans The Day cité par LOOKSTEIN Haskel, Where we our Brothers’ Keepers ? A Public Response of American Jews to the Holocaust 1938-1944, Hartmore House, New York, 1985. p.232,233.

 

 

 

Churchill avocat pour la création d’un Etat juif. 1908-1944.

      Pourtant en novembre 1944 il abandonne son soutien.

Winston Churchill, immense homme politique, fut au pouvoir ou dans l’opposition pendant les trente années qui séparent la déclaration de Balfour en 1917 sur la création d’un « foyer juif » en Palestine et la proclamation de l’Etat d’Israël en 1948. Son profil est d’autant plus intéressant que malgré quelques écarts antisémites, il est jusqu’en novembre 1944 un soutien indéfectible de la cause sioniste. L’analyse de ses déclarations directes et claires et ses échecs répétés reflètent bien l’évolution de l’attitude des contemporains. Elle fournit un excellent contexte pour mieux comprendre les comportements du public anglais pendant cette période tragique.

Comme de nombreux grands hommes d’Etat, Churchill est un visionnaire. Déjà en janvier 1908, sous-secrétaire d’Etat aux Colonies, il écrit : « Jérusalem doit être le but final. Quand cela arrivera n’est que vaine prophétie ; mais que cela arrive un jour, c’est une des rares certitudes du futur. Et l’établissement d’un Etat juif puissant et libre, un pont entre l’Europe et l’Afrique, constituera non seulement un immense avantage pour l’Empire britannique, mais sera une étape importante pour un monde harmonieux des nations ».[1]

Des années plus tard il précise dans un article : « … Il pourrait bien arriver que, pendant notre vie encore, un Etat juif soit créé sur les rives du Jourdain, sous la protection de la Couronne britannique. Un Etat de trois à quatre millions de Juifs ». Lyrique, il termine son article en appelant à la construction « aussi rapidement que possible d’un centre juif national » en Palestine. Un centre qui pour lui « ne serait pas seulement un refuge pour les opprimés et les malheureux de l’Europe centrale, mais aussi un symbole de l’unité juive et le temple de la gloire juive ».[2]

En 1920, ministre de la guerre, il se laisse emporter par sa profonde aversion envers le bolchevisme « dominé par les Juifs ». « Il semble bien, écrit-il, que cette race surprenante soit en train de produire un autre système de morale et de philosophie, aussi malveillant que le christianisme est bienveillant, système qui, s’il n’est pas arrêté, détruira irrévocablement tout ce que le christianisme a rendu possible ». Dans une violente attitude antisémite trop classique à l’époque, il ajoute : « On dirait que l’évangile du Christ comme celui de l’antéchrist proviennent de ce même groupe de personnes; et cette race mystique et mystérieuse a été choisie pour cette manifestation suprême du divin et du diabolique ».[3] 

Malgré cette diatribe inadmissible, la réponse de Churchill en mars 1921 aux leaders arabes qui protestent contre l’immigration juive en Palestine reste dans la ligne de son engagement. Il soutient sans réserve la politique sioniste lorsqu’il leur déclare « qu’il est manifestement juste que les Juifs, qui sont dispersés partout dans le monde, puissent avoir un « foyer national » où quelques-uns puissent être de nouveau réunis. Et où ailleurs est-ce possible que dans la terre de Palestine à laquelle ils ont été profondément et intimement associés pendant 3 000 ans ? Nous pensons que ce serait bon pour le monde, bon pour les Juifs et bon pour l’Empire britannique ».[4]

Bon pour les Arabes ? Churchill esquive. On remarque qu’il ne parle plus d’Etat juif mais d’un « foyer juif, » un terme équivoque. La distinction n’échappe pas au Cabinet impérial. Il est questionné sur ce qu’il entend par un « foyer national juif. » Cela signifie-t-il de donner aux Juifs le « contrôle du gouvernement ? » Churchill répond : « Si, au cours des années, ils deviennent majoritaires dans le pays, ils prendraient naturellement le pouvoir ».[5] Les Arabes enregistrent le message. Ils se battront continuellement contre l’arrivée de Juifs en Palestine afin d’éviter la constitution d’une telle majorité.

Fidèle à sa politique sioniste, Churchill s’élève contre le Livre blanc de mai 1939 qui limite sévèrement l’immigration juive en Palestine et prévoit la constitution d’un Etat à majorité arabe. II attaque le Premier ministre Neville Chamberlain au cours d’une séance des Communes. « Cette garantie d’un toit pour les réfugiés, d’un asile, vise non seulement les Juifs de Palestine, mais ceux vivant au dehors, cette gigantesque masse de Juifs malheureux, dispersés, persécutés, errants, dont l’unique désir, intense, immuable, invincible, a toujours été d’avoir une patrie. (…) C’est la promesse que nous leur avons faite et c’est cette promesse qu’on nous demande aujourd’hui de trahir ».[6] 

Le 17 décembre 1939, au cours d’une rencontre avec Chaim Weizmann,  celui-ci dit à Churchill : « Vous avez été à la naissance de cette entreprise, j’espère que vous veillerez à ce qu’elle s’accomplisse ». Churchill demande à Weizmann ce qu’il entend par là : « Un Etat de trois ou quatre millions de Juifs en Palestine » et Churchill répond : « Je suis parfaitement d’accord avec cela ».[7]

Pendant la guerre, en 1941, dans une communication interne, Churchill confirme dans des termes sans ambiguïtés son soutien inconditionnel à la cause sioniste. « Si l’Angleterre et les Etats-Unis sont victorieux, la création d’un grand Etat juif, habité par des millions de Juifs, sera l’un des thèmes les plus importants de la discussion de la Conférence de la paix. Le parti libéral et le parti du travail ne seront jamais d’accord avec la solution pro-arabe qui est soutenue par l’administration britannique et je ne le serai pas davantage aussi longtemps que je serai dans la vie publique ».[8]

Entre temps Churchill condamne énergiquement à plusieurs reprises les « impitoyables exécutions d’innocents » par les nazis. Une seule fois il nomme les Juifs. Dans un message envoyé à l’archevêque de Canterbury qui préside, le 20 octobre 1942, une manifestation contre la politique délibérée d’extermination, Churchill parle des Juifs. Il dénonce  « les cruautés systématiques » auxquelles sont soumis les Juifs par le régime nazi qui constituent « une tache indélébile sur ceux qui les organisent et les exécutent ».[9]

Churchill maintient son soutien sans faille au Sionisme. Le 27 juin 1943 Sir Edward Spears rapporte : « Hier soir le Premier ministre exposa en termes empathiques sa politique sioniste. Il dit qu’il s’était formé une opinion que rien ne changerait. Il avait l’intention de s’attacher à ce qu’un Etat juif soit constitué (…) Il ne servait à rien d’argumenter avec lui sur ce sujet ».[10]

En juillet 1944, à la suite de nombreuses interventions de l’Agence juive, Churchill lance le coup d’envoi de la mise sur pied d’une brigade juive. « J’aime l’idée, dit-il, que les Juifs s’attaquent aux meurtriers de leurs compatriotes et je pense que les Etats-Unis en seront très satisfaits. (…) Ils veulent se battre sous les couleurs de leur drapeau, (…) et je ne vois pas pourquoi cela ne pourrait pas se faire ».[11] Finalement, une Brigade juive forte de 5 000 Juifs de Palestine combattra en 1945 en Italie.

Le 6 novembre 1944 Lord Moyne, ministre résident au Moyen Orient, un ami de Churchill, est assassiné par des terroristes du groupe Stern. C’est la rupture totale et définitive malgré la condamnation formelle de David Ben Gourion, le président de l’Agence juive.[12] Churchill cesse de soutenir la cause sioniste. Le 17 novembre il déclare à la Chambre des Communes : « Si nos rêves concernant le sionisme doivent se terminer dans la fumée des pistolets d’assassins, si nos efforts pour son futur ne résultent que dans un nouveau groupe de gangsters dignes des nazis, alors comme moi-même bien des gens devront reconsidérer la position que nous avons si constamment maintenue dans le passé ».[13] Pourtant, quelques jours auparavant, Churchill avait promis à Chaim Weizmann, le leader sioniste qui sera le premier président d’Israël, une bonne partition de la Palestine et l’immigration après la guerre de 100 000 Juifs par an pendant quinze années.[14] Les conséquences de la cassure provoquée par l’assassinat de Moyne sont décisives.

Churchill prend ses distances. Il écrit au Colonial Office le 6 juillet 1945 : « Je ne constate pas le plus petit avantage pour la Grande-Bretagne qui ait découlé de cette tâche pénible et ingrate (exécution du Mandat reçu en 1920 de la Société des Nations). Quelqu’un d’autre devrait maintenant prendre la suite ». Churchill pense aux Etats-Unis. Le 1er août, quelques jours avant de remettre les pouvoirs aux travaillistes, il franchit une étape supplémentaire. Au cours d’un débat aux Communes, il déclare : « Il est parfaitement clair que la guerre juive dirigée contre les Britanniques en Palestine, si elle continue, nous dégagera automatiquement de toutes nos obligations de persévérer et détruira tout désir d’effort dans les coeurs britanniques ». Le message est clair, même si les USA ne prennent pas le relais, les Britanniques partiront si le terrorisme ne cesse pas.

Dans la même intervention, Churchill surprend. Bien que très informé, il ne s’est pas rendu compte de l’immensité de la Shoah. « Je dois dire que lorsque la guerre se termina, je n’avais aucune idée des horribles massacres qui prirent place ; des millions et millions qui ont été abattus. Cela s’imposa à nous graduellement après la fin des combats ». Il pense qu’il est inimaginable de croire « qu’il y a assez de place en Palestine pour les grandes masses qui désirent partir d’Europe ». Il ajoute un commentaire qui soulève la réprobation unanime des Sionistes : « Mais si un si grand nombre a été tué et massacré, il doit y avoir pas mal de place pour les survivants, il doit y avoir des héritages et des propriétés auxquels ils peuvent prétendre ».[15] Pour lui il devient inutile qu’ils aillent tous en Palestine. Une façon peu orthodoxe de résoudre le problème de la confrontation entre Juifs et Arabes.

C’est encore Churchill, maintenant dans l’opposition, qui le 1er août 1946 met en route aux Communes le processus du retrait britannique de la Palestine. « Je pense que le gouvernement devrait dire que si les Etats Unis ne veulent pas venir partager le fardeau de la cause sioniste (…) nous devons maintenant dénoncer notre mandat, le remettre à l’ONU et annoncer que nous évacuerons la Palestine à un moment restant à préciser ».[16] C’est clair, direct, abrupt et prémonitoire. Le style de l’homme. Le retrait ainsi annoncé va permettre aux Sionistes de réaliser dans la douleur et le sang leur rêve d’un Etat juif, l’Etat d’Israël.

 [1] GILBERT Martin. Exile and Return :The Struggle for a Jewish Homeland, Lippincott, Philadelphia,1978, p. 69.

[2] IBID. p. 128. Illustrated Sunday Herald du 8 février 1920,

[3]ALMOG  Shmuel, Nationalism, and Antisemitism in Modern Europe  1815-1945, Pergamon Press, London, 1990, p. 92.

[4] GILBERT, op. cit. p. 133.

[5] IBID, p. 135.

[6] MARRUS Michael R. Les Exclus, Les Réfugiés européens au XX siècle, Calmann-Levy, Paris, 1985, p. 275.

[7] WASSERSTEIN Bernard, Britain and the Jews of Europe , 1939-1945, Université de Brandeis, Oxford, 1979, p. 31.

[8] IBID.  p. 32.

[9] PENKOWER Monty Noam, The Jews were Expandable : Free World Diplomacy and the Holocaust, University of Illinois Press, Urbana,1983, p.75.

[10] WASSERSTEIN. Op. Cit. P. 32.

[11] IBID. p. 286.

[12] Agence juive: organisation qui représente les Juifs de Palestine auprès de l’Angleterre, la puissance mandatrice du territoire.

[13] OVENDALE Ritchie, Britain, the United States and the End of the Palestinian Mandat. 1942-1948, Suffolk, 1989, p.32.

[14] PENKOWER, op.Cit. p. 199.

[15] GILBERT. op.cit. p. 290.

[16] OVENDALE, Op.cit. p. 153.

 

L’Australie ferme ses portes aux Juifs. 1945-1948

Le 22 août 1945, le gouvernement australien annonce une politique très restrictive d’accueil des réfugiés juifs. Seuls ceux qui ont des parents proches résidant en Australie peuvent poser leur candidature. Les conditions d’acceptation de leur dossier sont nombreuses et strictes. Ils doivent avoir vécu dans des camps de concentration ou de travail, ou avoir été déportés de leur résidence normale, ou encore avoir dû mener une existence clandestine en Europe. De plus, ils doivent être en bonne santé, adopter un bon comportement, ne faire l’objet d’aucune mention négative à leur égard des services de sécurité britanniques et être pris en charge financièrement par des garants.[1] Ils seront rares à répondre à ces critères.

En 1947, deux années après la victoire, toutes les enquêtes d’opinion, déclarations et articles concernant les réfugiés juifs expriment des réticences qui seraient qualifiées aujourd’hui d’antisémitisme violent. Une enquête révèle que 58% des personnes interrogées estiment que l’Australie ne doit pas offrir de refuge aux Juifs.[2] En janvier 1947, Ken Bolton, président de la Ligue des soldats de retour, s’exclame à propos des Juifs qui arrivent de leur refuge de Shanghai : « Ne battons pas les buissons, ce sont des Juifs allemands de la même espèce que ceux qui sont venus avant… Est-ce que ces réfugiés aident au développement de l’Australie en défrichant la terre, en construisant des routes ou en prenant la pioche et la pelle pour travailler ? Non ! Ils travaillent avec leur tête, pas au profit de l’Australie mais pour eux-mêmes. »[3] C’est le reproche stéréotypé du Juif qui n’est pas un travailleur manuel. Les détracteurs australiens continuent sur la même voie. Une communication de juillet 1947 du gouvernement australien à ses représentants auprès de l’International Refugees Organisation qui est chargée en Europe de trouver des pays d’accueil est significative : « Les immigrants doivent être sélectionnés uniquement sur leurs capacités professionnelles et industrielles et la contribution qu’ils apporteront à la vie en Australie. Leur confession religieuse ne nous concerne en aucune façon. »[4]

Pour Robert Menzies, plusieurs fois Premier ministre, les Juifs sont responsables de l’antisémitisme. Il déclare dans l’Australian Jewish Herald du 21 février 1947 que « le danger de l’antisémitisme et des préjugés raciaux serait augmenté et non diminué, si le public australien estime qu’une trop grande proportion de réfugiés juifs sont recensés dans nos statistiques annuelles d’immigration. Le refus de reconnaître ces faits, c’est décider d’ignorer l’opinion réelle du public. » Il conclut en soulignant que les réfugiés eux-mêmes sont largement responsables des sentiments négatifs à leur égard, car ils contribuent souvent « aux préjugés et à l’incompréhension du fait de leur méconnaissance des habitudes et des standards australiens. »[5] Les Juifs ne doivent pas se plaindre d’ingratitude.

En février 1947, Jack Lang, Premier ministre du New South Wales et éditeur du Century, écrit que l’Australie « ne désire pas importer le terrorisme sioniste ». Il prétend que l’immigration des réfugiés juifs est conduite « par la même organisation internationale… qui récemment exhortait la résistance juive en Palestine. »[6] Lang fait l’amalgame entre les réfugiés et le comportement terroriste de certains mouvements clandestins juifs en Palestine. Les réfugiés juifs ne sont pas bien accueillis en Australie. Non seulement les barrières à leur arrivée sont multiples, mais on fait savoir aux rares qui les franchissent qu’ils ne sont pas bienvenus. Rappelons qu’en 1947 quelques 200 000 Juifs s’entassaient dans les camps de Personnes Déplacées (DP) en Allemagne et en Autriche. Ils cherchaient désespérément un pays d’accueil pour quitter les terres ensanglantées de leurs bourreaux.

Paul Morawetz, un réfugié faisant partie de la communauté juive australienne, dit désabusé à l’Australian Jewish News du 28 janvier 1949 : « Etant donné la réception froide que les immigrants juifs ont reçu ici et le fait qu’Israël a un besoin urgent d’immigrants, les migrants juifs doivent tous aller en Israël… Les talents que les Juifs ont apportés ici et leur contribution à toutes les sphères de la vie australienne et de son économie n’ont pas été appréciés bien que les Juifs se soient démenés dans ce but. »[7] Malheureusement l’accès à la « Terre promise » resta très difficile. Plus de 50 000 DP Juifs qui tentèrent d’y arriver se retrouvèrent internés par les Anglais à Chypres pendant de de longs mois. Ce n’est qu’en mai 1948, après la naissance de l’Etat d’Israël qu’ils furent autorisés à y arriver.

[1] Blakeney 1965, p. 291. A partir de 1947 tous leurs frais seront supportés par le JOINT et dans une moindre mesure par la communauté juive australienne.

[2] Ibid. p. 292.

[3] Ibid. p. 294. En fait la plupart des Juifs réfugiés à Shanghai sont des Allemands.

[4] Ibid. p. 365.

[5] Ibid. p. 299.

[6] Ibid..

[7] Ibid. p. 311.

Les exemptions n’ont pas sauvé les Juifs hollandais.

En Europe occidentale, les Allemands ont multiplié les catégories de Juifs exemptés d’arrestation et de déportation. Les nazis ont poursuivi un double but. Garder en vie les Juifs qu’ils jugent momentanément utiles. Donner de l’espoir aux autres en leur montrant qu’il ne s’agit pas d’opérations systématiques, afin que les déportations se passent dans le calme et de façon ordonnée. Ce régime d’exemptions a souvent été décrit comme un piège pour endormir la méfiance et créer de fausses espérances.

En Hollande ce régime d’exemptions est de loin le plus important. En avril 1943, 5 800 « Munitions Jews » sont encore exemptés de déportation, ils travaillent pour les usines d’armement.[1] La majorité est employée dans les usines Hollandia pour l’équipement de l’Afrika-Korps du maréchal Rommel. En mai 1943, Himmler, le Reichsführer-SS, prend le pas sur les militaires et met fin à ces activités. Tous ces travailleurs juifs sont envoyés à Westerbork.[2] Sur 3 400 ouvriers de l’industrie diamantaire, 2 100 sont juifs. Les Allemands étant à court de diamants taillés et de diamants industriels, ces « Diamond Jews » sont protégés. En décembre 1944, les derniers sont pourtant envoyés au camp de Sachsenhausen près de Berlin.[3] Seuls les ateliers juifs travaillant pour le service de l’habillement de l’armée allemande seront maintenus jusqu’à la fin de la guerre.[4] Contrairement à leurs homologues français et belges, ces ouvriers échapperont à la déportation. Il n’en reste pas moins qu’en avril 1943 75% des classes laborieuses hollandaises avaient été envoyés à la mort, 59% des classes moyennes et seulement 43% des classes supérieures.[5]

Les classes dirigeantes et les familles établies ont été moins exposées. Les Pays-Bas sont au premier rang. On y trouve le plus grand nombre de Juifs influents possesseurs de documents de protection. En septembre 1942, le Joodsche Raad [6]( JR ) obtient 17 500 estampilles de protection, de quoi protéger plus de 10% de la population juive hollandaise. La plupart sont attribuées au personnel du JR, à leur famille et à des Juifs importants qui firent le siège du JR pour obtenir l’estampille. Un témoin écrit : « Lorsque les premières exemptions furent données, les scènes au Conseil juif furent indescriptibles. Les portes furent enfoncées, les employés du Conseil attaqués et la police dut souvent être appelée (…) Les exemptions devinrent rapidement l’obsession de chaque Juif. »[7] L’immunité ne dure pas. Le 21 mai 1943, les Allemands demandent au JR de désigner pour la déportation 7 000 Juifs appartenant à son personnel exempté.[8] Convoqués, 700 Juifs seulement se présentent au départ. Les Allemands lancent alors un raid punitif le 26 mai et arrêtent 3 000 Juifs à Amsterdam.[9] Le 29 septembre 1943, entre 3 000 et 5 000 des derniers Juifs d’Amsterdam sont internés à Westerbork, puis envoyés à Theresientadt. Les deux dirigeants du JR, Cohen et Asscher qui est dissous, sont parmi eux.[10] On le voit, de nombreux porteurs d’estampilles ont pu se réfugier dans la clandestinité à temps.

D’autres groupes de Juifs vont bénéficier à des titres divers d’une certaine clémence. Une centaine de familles hollandaises puissantes sont regroupées sur ordre allemand au château de Barneveld. En septembre 1943, elles sont déportées au camp de Theresienstadt où la plupart survivront.[11] Les Allemands décident aussi d’épargner 1 300 Juifs détenteurs de certificats d’immigration pour la Palestine ou dont la famille à l’étranger possèdent d’importants capitaux. Ils pourraient servir de monnaie d’échange pour le rapatriement d’Allemands internés par les Alliés ou le paiement de rançons. Ils sont finalement envoyés au camp de Bergen Belsen.[12]  200 riches familles juives ont pu quitter les Pays-Bas et se réfugier hors d’Europe. Himmler en donne la raison. « J’ai interrogé Hitler au sujet de la libération de Juifs contre le paiement de devises étrangères. Il m’a donné le pouvoir de faire des arrangements à ma discrétion dans la mesure où il est possible d’obtenir des sommes appréciables de l’étranger. »[13] Et que penser de ceux qui ont donné leur accord pour être mutilés comme prix de l’exemption ? 2 562 Juifs mariés sans enfant à des non-Juifs ont été stérilisés par les Allemands, la condition pour éviter la déportation.[14]

Sur les 5 000 Juifs hollandais envoyés à Theresientadt, 2 000 ont survécu dont les deux dirigeants du JR. Un traitement préférentiel lorsque l’on sait que sur 140 000 Juifs internés dans ce camp, le nombre de survivants ne dépasse pas 19 000.[15] Sur les 4 000 Juifs hollandais déportés à Bergen Belsen la moitié était en vie à la Libération.[16] Un rapport allemand du 20 mars 1943 donne la raison de cette relative clémence. Les personnes ayant un historique de services distingués pendant la « déjudéification » des Pays-Bas » ne seront pas déportées vers l’Est, mais envoyées à Theresientadt.[17] Les Allemands savent distinguer et reconnaître ceux qui les ont servis. Et pourtant ces exemptions n’ont été dans de nombreux cas qu’une illusion. Elles n’ont pas empêché 71% des Juifs vivants aux Pays-Bas d’être déportés vers la mort.[18]

 

 

[1] PRESSER J., Ashes in the Wind. The destruction of the Dutch Jewry, Wayne University Press, Detroit, 1988. p. 318.

[2] MOORE Bob, Victimes & Survivors. The Nazi Persecution of the Jews in the Netherland, 1940-1945, Arnold, London, 1997. p. 99. Westerbork, l’équivalent de Drancy en Hollande.

[3]STEINBERG Maxime, 1942, les cent jours de la déportation des Juifs de Belgique, La vie ouvrière, Bruxelles, 1984.  p. 371 et 374

[4] STEINBERG. p. 151.

[5] MOORE, p. 113.

[6] Conseil juif, l’équivalent de l’UGIF français. Le JR a été constitué à la demande des autorités allemandes.

[7] Cité in Moore 1997, p. 96.

[8] Les dirigeants de l’UGIF ont refusé des désigner les Juifs qui devaient être déportés. Ils ont été déportés à la mort.

[9] JONG  de Louis, The Netherland and Nazi Germany, Harvard University Press, Cambridge, 1988. p. 12,13 et 18.

[10] PRESSER, p. 212.

[11] WARMBRUNN Werner, The Dutch under Occupation, Stanford University Press, Stanford, 1963., p. 66.

[12] MOORE, p. 102.

[13] Cité in PRESSER, p. 285. Mémorandum de Himmler du 10 décembre 1942.

[14] PRESSER, p. 202. D’après un document allemand du 15 juin 1944.

[15] GUTMAN Israel, ed. Encyclopedia of the Holocaust, McMillan Publishing Company, New York, 1990., p. 1463.

[16]JONG de, p. 17.

[17] Cité in PRESSR, p. 275.

[18] A comparer avec un pourcentage de déporté de 43% en Belgique et de 23% en France. GUTMAN Israel p, 1799.

L’élimination des Juifs de Pologne après la guerre. 1945-1947

La guerre est terminée, la paix est revenue. Trois millions de Juifs polonais ont été assassinés par les nazis. 200.000 reviennent d’URSS et 40 000 ont survécu. Ils voyaient la fin de l’enfer dans lequel ils avaient vécu. Il n’en fut rien, des persécutions allant jusqu’au meurtre les forceront à fuir leur pays dominé par un régime communiste.

Avec ou sans communisme, l’antisémitisme meurtrier l’aurait emporté en Pologne tant la société en est infectée. « L’anticommunisme, une excuse trop facile ! Il y avait aussi des Polonais catholiques parmi les communistes par conviction ou par intérêt, on ne venait pas les tuer à domicile. Toute la différence est là. Nous avions échappé à mille périls et tout recommençait », explique un témoin juif.[1] Il suffit de lire un article paru le 20 janvier 1942 dans The Nation, le journal des Démocrates Chrétiens, pour comprendre l’enracinement profond de l’antisémitisme en Pologne : «… La situation rend impossible d’accepter le retour des Juifs à leur position privilégiée sans exposer le pays à de graves soulèvements … Nous devons annoncer ouvertement que non seulement nous refusons de restaurer les droits politiques et patrimoniaux des Juifs, mais que nous voulons qu’ils partent tous de notre pays. » Et ce même parti démocrate-chrétien d’insister en 1944 : « Le problème juif doit être résolu par une émigration graduelle des Juifs qui après la politique allemande d’extermination sont encore en vie… Le point de départ sera la confiscation par l’Etat des propriétés juives sans héritiers … »[2]

Le témoignage de Sholem Rosenberg, un militant socialiste, illustre ce qui attend les Juifs de retour : « La joie fut hélas de courte durée. Nos gens religieux débarquaient avec leur barbe et leur costume traditionnel que la Russie athée ne leur avait jamais interdit de porter. Dès que nous sommes arrivés à Lodz, le fait d’avoir une barbe ou de parler yiddish dans la rue nous a tout de suite attiré des réflexions désagréables du genre : « Mais d’où sortent donc tous ces Juifs ?  Ou encore : comment se fait-il qu’il en reste autant ? quand ce n’était pas : Des Juifs… encore des Juifs ». Rosenberg ajoute : « Par la suite nous avons compris que les Polonais comme les Allemands trouvaient normal de nous tuer. Psychologiquement c’était devenu une sorte de crime admis de nous faire disparaître complètement. »[3] A l’été 1947 plus de 1500 Juifs avaient péri.[4]

Moins proche du drame et avec la retenue qui sied à un directeur de l’UNRRA à Berlin, H.J. Fishbein décrit la situation au Comité d’enquête anglo-américain : « L’histoire de leurs expériences depuis six mois est une histoire monotone répétée par tous les réfugiés venant de Pologne. Ils parlent de lettres reçues d’une organisation polonaise connue sous le nom de A.K. qui signifie armée patriotique… Elle est opposée au gouvernement actuel de la Pologne. Ces lettres menacent sans appel les Juifs de meurtre s’ils continuent à vivre dans cette localité. Il leur est généralement donné 24 à 48 heures pour partir. Ces lettres sont confirmées par des actes de terrorisme, de pillage et des meurtres commis par cette organisation… »[5]

Les pogroms se sont produits dans une douzaine de villes. La plus violente de ces attaques a lieu à Kielce le 4 juillet 1946. Tout a commencé sur les dires d’un enfant imaginatif de neuf ans qui raconte au poste de police local qu’il a été enlevé et détenu captif pendant deux jours par des Juifs dans une cave où il a assisté au meurtre « rituel » d’autres enfants chrétiens. Une histoire sans fondement. La foule déchaînée va battre à mort 46 Juifs, une centaine sont gravement blessés. Les cadavres sont sauvagement mutilés.[6] Un article du New York Times daté du 11 juillet montre le climat délétère qui règne :  « Quiconque a visité la ville de Kielce après le pogrom a cherché en vain une expression de regret ou de honte sur les visages. A l’exception d’affiches officielles réclamant un retour au calme, il ne s’est trouvé personne pour regretter le massacre. »[7] « Outre des gangs de terroristes pour lesquels le meurtre de Juifs est devenu une affaire quotidienne, une foule d’au moins 5000 personnes (15 à 20 000 d’après des témoins) a pris part au pogrom, lequel a duré plus de cinq heures, même après que l’armée fut intervenue. »[8]

Les attaques vont continuer. Trois jours seulement après les événements de Kielce, six Juifs qui se trouvent à bord d’un train allant de Varsovie à Bialystok sont assassinés. Près de Lublin les terroristes tendent une embuscade à un train de voyageurs. Cinq soldats de l’armée rouge et trois passagers juifs sont exécutés. Le lendemain ce sont quatorze Juifs qui subissent le même sort dans un train entre Katowice et Wroclaw.[9] On comprend dès lors que les départs qui se sont succedés depuis 1945 se transforment en un exode massif.

De juillet 1945 à juillet 1946, dans l’année qui précède le pogrom de Kielce, 65 000 Juifs sont partis de Pologne. Les départs vont littéralement exploser pendant les mois de juillet, août et septembre 1946. Au cours des trois mois qui suivent Kielce, ce sont près de 100 000 Juifs polonais qui déferlent vers les zones d’occupation occidentales.[10]

Copyright  Marc-André Charguéraud

[1] Cité par Hillel 1985, p. 175.

[2] Cité par Dobrozsycki in Yad Vashem 1990, p. 4 et 5.

[3] Cité par Hillel 1985, p. 174 et 175.

[4] Wasserstein 2000, p. 44.

[5] Cité par Gay 2002, p. 183. En février 1946.

[6] Steinlauf in Wyman 1996, p. 112. Bauer 1970, p. 206.

[7] Cité par Dinnerstein 1982, p. 108. Un seul prêtre dénonce le pogrom de Kielce, le père Henryk Werynski de Cracovie. Le Cardinal Sapieka le suspend immédiatement.

[8] Cité par Hillel 1985, p. 303.

[9] Cité par Hillel 1985, p. 305.

[10] Bauer 1989, p. 74 et p. 131.