La maison d’Izieu, un drame affligeant. 1943-1944.

                Les 44 enfants assassinés n’auraient-ils pas pu être dispersés à temps.

Izieu lieu emblématique choisi pour perpétuer la mémoire des 11 600 enfants juifs assassinés par les nazis.[1] Un des principaux mémoriaux consacrés à la Shoah en France. « Les enfants d’Izieu sont le symbole même de l’innocence massacrée », écrit le président Mitterrand.[2]

Le jeudi Saint 6 avril 1944, des hommes de la Gestapo dirigés par Klaus Barbie accompagnés de soldats SS arrêtent et déportent vers la mort 44 enfants et 7 adultes de la maison d’accueil d’Izieu. On comprend difficilement qu’en avril 1944, quelques mois avant la Libération, les enfants n’aient pas été dispersés. La tragédie n’aurait-elle pas pu être évitée ?[3]

Sabine Zlatin « la Dame d’Izieu » est au centre de ce drame. Une femme exceptionnelle qui s’est consacrée pendant les premières années de l’occupation au sauvetage des enfants juifs, puis après leurs arrestations et la perte de son mari, oeuvra de manière exemplaire dans la résistance.

En 1941 Zlatin est congédiée comme juive de l’hôpital Saint Eloi de Lyon où elle travaille comme infirmière.[4] Elle est alors engagée par l’Oeuvre de secours aux Enfants OSE comme assistante sociale. Munie de papiers officiels, elle est autorisée par la préfecture de Montpellier à sortir quatre à cinq enfants du camp d’internement d’Agde à chacune de ses visites.

Zlatin rencontre des difficultés à placer ces enfants rapidement. Sous l’égide de l’OSE, elle ouvre alors pour eux un centre de « transit » à Palavas-les-Flots.[5]  L’OSE ferme cette structure d’accueil au printemps 1943. Après l’occupation allemande de la zone libre en novembre 1942, les responsables des maisons de l’OSE, qui regroupent quelque 1 200 enfants, jugent qu’elles sont devenues de véritables guets-apens et procèdent à leur liquidation et à la dispersion clandestine des enfants.[6]

Zlatin est sur le départ lorsque M.Fridérici, secrétaire général de la préfecture de Montpellier, lui demande de s’occuper de 17 enfants qui se trouvent abandonnés, semble-t-il, dans un camp de l’OSE près de Lodève. Pour fuir les rafles allemandes, « nous choisissons la sécurité de la zone d’occupation italienne où les Juifs sont protégés », écrit-elle.

Les responsables de la commune de Lodève délivrent à Zlatin un certificat demandant aux autorités de « faciliter l’accomplissement de sa mission ».[7] Fridérici lui fournit tous les papiers nécessaires, alerte le Secours National pour assurer le transfert et assurer l’accueil à Chambéry. Il demande au sous-préfet de Belley, Pierre Marcel Wiltzer, de trouver un bâtiment dans l’Ain. Izieu est choisi avec l’accord du maire M. Tissot. Par la suite Wiltzer aidera à plusieurs reprises la nouvelle maison d’enfants. Il intervient auprès du ministère de Vichy pour qu’une enseignante soit déléguée à Izieu.[8]

Izieu est peut-être « oublié au bout du monde, loin des villes où la Gestapo est implantée », mais de trop nombreuses organisations administratives de Vichy sont au courant de l’existence de la Maison d’Izieu pour espérer conserver un anonymat protecteur.[9] Lorsque les Allemands remplacent les Italiens en septembre 1943, la protection de Rome disparaît, le danger allemand tant redouté par Zlatin est de nouveau présent. Des pages ont été écrites détaillant les différentes personnes qui auraient pu dénoncer aux Allemands la colonie juive d’Izieu, sans conclusions certaines. On semble oublier que le centre d’ Izieu a été légalement constitué et se trouve enregistré et identifié à la préfecture de l’Ain comme une organisation juive s’occupant de Juifs français et étrangers. Les Allemands ont accès à cette information décisive.[10]

L’OSE poursuit activement la fermeture de ses centres pour enfants. Dans un rapport daté du 30 mars 1944 à ses correspondants suisses, l’organisation estime que « la liquidation des homes d’enfants est terminée. Tous les enfants ont pu être mis en lieu sûr. Depuis octobre plus de 1 000 enfants ont été transférés en placements familiaux ».[11]  1000 enfants passés en clandestinité en six mois. Ce chiffre éloquent  montre que, même s’il n’est pas aisé, le placement des 44 enfants d’Izieu n’aurait pas poser un problème majeur.

La maison d’Izieu n’est pas oubliée par l’OSE, mais elle ne dépend pas directement de cette organisation. C’est une structure indépendante créée et gérée par Sabine Zlatin et son mari Miron. Les rapports avec l’OSE sont fréquents et confiants. Zlatin est membre de l’OSE devenue « direction santé » de l’UGIF-Sud. Les relations deviennent toutefois de plus en plus tendues et le 13 décembre 1943, Zlatin envoie sa lettre de démission. « Un geste lourd de conséquences, et encore inexpliqué dans un contexte très défavorable », écrit Pierre-Jérôme Biscarat. [12] Il entraîne en décembre1943 la fin de la contribution financière de l’OSE à l’entretien de ces enfants.[13]

Entre-temps l’OSE et d’autres organisations ont dirigé vers Izieu des enfants qu’elles « ne savaient pas où placer ». « Nous nous sommes retrouvés avec quatre-vingt enfants ». « Nous avons pu réduire les effectifs en faisant passer les aînés par une filière vers la Suisse, et en plaçant quelques enfants dans des institution catholiques et protestantes (…) Le 6 avril il restait quarante-quatre enfants ».[14]

Les alertes se sont multipliées. Le 20 octobre 1943 à la Maison de la Verdière près de Marseille, 28 enfants et 9 mères ainsi que leur directrice Alice Salomon sont arrêtés et déportés.[15] Courant décembre des opérations de police allemande ont lieu dans le département de l’Ain. Elles s’intensifient début février 1944 avec la participation de 5 000 soldats. 184 personnes sont arrêtées, 42 fusillées et 38 maisons incendiées. Simultanément, le 8 février 1944, la Gestapo arrête dix membres de l’OSE dans le bureau UGIF de Chambéry. Dans la nuit du 22 au 23 mars, la Gestapo rafle le home de la Martillière. 18 enfants de l’Association des Israélites pratiquants sont arrêtés et transférés à Drancy.[16]

Zlatin est consciente du danger. Elle est au courant de la fermeture des centres de l’OSE et des arrestations. Absente d’Izieu la majorité de son temps, elle multiplie les contacts pour cacher les enfants.[17] Elle a pensé liquider le centre comme en atteste la lettre d’une collaboratrice datée du 14 janvier 1944.[18] La décision est malheureusement remise. Il faut attendre mars qu’un médecin voisin juif soit pris et déporté par la Gestapo pour que l’alarme s’impose et que s’organise l’évacuation de la maison. Zlatin a compris selon ses propres mots « qu’il était grand temps de dissoudre la maison ».[19] Trop tard !

Pourquoi a-t-elle attendu « six longs mois » après l’arrivée des troupes allemandes pour disperser les enfants dont elle a la charge et éviter la tragédie ?[20] Elle connaissait alors le danger imminent et fatal qui menaçait « ses enfants ». Son expérience à Palavas-les-Flots, la dispersion accélérée des enfants des maisons de l’OSE, le signal de la répression donné par les rafles de la Gestapo ne lui commandaient-ils pas d’agir sans retard ?

[1] LAZARE Lucien, La résistance juive en France, Stock, Paris, 1987, p. 223. Un chiffre proche de celui donné par KLARSFELD Serge, La Shoah en France, vol. 3. Le calendrier de la persécution des Juifs de France. Septembre 1942- août 1944, Fayard, Paris, 2001, p. 1915. Déportés de moins de 17 ans : 10 147 enfants.

[2] ZLATIN Sabine, Mémoires de la « Dame d’Izieu », Gallimard, Paris, 1992. p. III de l’avant-propos.

[3] Le cas des enfants juifs qui se trouvaient dans les foyers dirigés par l’UGIF dans l’ancienne zone nord, principalement à Paris est différent. La Gestapo non seulement en connaissait l’existence mais y envoyait les « enfants bloqués ». Terme barbare pour désigner des enfants restés seul après la « disparition » de leurs parents. J’ai traité le sujet dans un article paru en septembre 2011. [4] IBID, p. 31.

[5] IBID. p. 38.

[6] COHEN Richard. The Burden of Conscience. French Jewry’s Response to the Holocaust, Indiana University Press, Bloomington, 1987, p.141. Il s’agit des centres de l’OSE de la zone Sud, la seule zone où l’OSE opère avec sa propre organisation sous la couverture de l’UGIF-Sud.

[7] ZALTIN, op. cit. p. 43.

[8] IBID. p. 41 et 45.

[9] Quelques voisins malveillants ont pu aussi dénoncer aux Allemands la présence des enfants juifs d’Izieu.

[10] BISCARAT Pierre-Jérôme, Dans la tourmente de la Shoah, les enfants d’Izieu, Michel Lafon, Paris, 2008, p. 78 et 233 ss.

[11] KLARSFELD Serge, La Shoah en France. vol. 4, Le mémorial des enfants juifs déportés de France, Fayard, Paris, 2001, p. 111.

[12] BISCARAT, op. cit.  p. 174.

[13] ZLATIN, op. cit. p. 50.

[14] CAUSSE Rolande, Les enfants d’Izieu, Seuil, Paris, 1993, p. 98.

[15] KLARSFELD, op. cit. p. 106.

[16] BISCARAT, op. cit. p. 176 ss.

[17] ZLATIN, op. cit. p. 49. Principalement à Montpellier où elle a un « bureau clandestin ». Elle visite des enfants dans des familles d’accueil, des personnes âgées et des malades à l’hôpital.

[18] IBID. p. 55.

[19] IBID. p. 52.

[20] La question a été posée à la directrice du Musée-Mémorial des enfants d’Izieu qui estime malgré des recherches intensives ne pas avoir de réponse.

Par peur d’un raz-de-marée les Alliés refusent l’accueil de Juifs

Les Américains souhaitaient l’émigration des réfugiés juifs en Palestine, alors que les Anglais espéraient leur accueil massif par les Etats-Unis. Les dirigeants des deux pays redoutaient un déplacement en masse de Juifs hors des territoires ennemis. Une note du 20 janvier 1943 de Londres à Washington atteste cette crainte : « Il est toujours possible que les Allemands ou leurs satellites passent d’une politique d’extermination à une politique d’expulsion, destinée, comme ce fut le cas avant la guerre, à embarrasser les autres pays en les inondant d’immigrants étrangers ».[1]

Raymond Clapper, un journaliste américain célèbre, écrivit au moment de la Conférence des Bermudes que si l’Allemagne offrait de libérer les réfugiés, il faudrait le refuser, car « ce type de décision ne serait pas faite pour des motifs humanitaires, mais uniquement pour des mobiles militaires dont l’Allemagne serait la bénéficiaire ». Ainsi, se débarrassant de son excès de population, l’Allemagne aurait gêné les Alliés qui ne disposaient pas des moyens d’accueillir ces réfugiés.[2]  Borden Reams, haut fonctionnaire du Département d’Etat, poussa l’argument plus loin lorsqu’il prévint du « danger de voir le gouvernement allemand décider de livrer aux Etats-Unis et à la Grande-Bretagne, en un lieu donné et pour transport immédiat (…) un nombre important de réfugiés juifs. Ni la situation militaire, ni celle des transports maritimes n’auraient permis aux Nations Unies d’entreprendre une telle tâche. Dans le cas où nous aurions admis notre impuissance à prendre soin de ces gens, la responsabilité d’une poursuite de leur persécution aurait été, dans une large mesure, transférée du gouvernement allemand aux Nations Unies ».[3]

Ces réserves se traduisirent dans les faits. Le Département d’Etat apprit, fin 1942, qu’il existait une possibilité de sauver quelques milliers de Juifs bulgares de l’anéantissement. Le sujet fut discuté entre Hull et Eden, lors d’une visite de ce dernier le 27 mars 1943 à Washington. Pour Eden, « si nous faisons cela, alors tous les Juifs du monde entier voudront que nous fassions des offres similaires pour la Pologne et pour l’Allemagne. Hitler pourrait très bien nous prendre au mot et il n’y a tout simplement pas assez de bateaux dans le monde pour les évacuer ».[4] Un scénario semblable se déroula pour les 70 000 Juifs de Transnistrie, dont le gouvernement roumain avait proposé le transfert en février 1943 contre paiement « pour frais de transport et frais annexes » de 130 dollars par personne. Six mois plus tard, Roosevelt annonçait à Wise que les arrangements financiers pour sauver les Juifs de Transnistrie avaient été trouvés et approuvés. Mais il fallut attendre une lettre du 17 décembre 1943, plusieurs mois plus tard, pour connaître la position anglaise. Le Foreign Office, toujours soucieux de la situation explosive en Palestine, était inquiet de recevoir un grand nombre de Juifs. C’est la raison pour laquelle il était peu disposé à approuver l’arrangement proposé.[5]

Chacun blâma l’autre. A propos de la lettre anglaise du 17 décembre 1943, Morgenthau s’indigna : « En termes simples les Anglais sont apparemment prêts à accepter la mort de milliers de Juifs en territoire ennemi du fait des difficultés de pouvoir s’occuper d’un nombre considérable de Juifs s’ils pouvaient être sauvés ».[6] Wise reprocha l’échec du sauvetage en Transnistrie au Département d’Etat : « Si ce n’était à cause de la bureaucratie inhumaine et maladroite du Département d’Etat et du Foreign Office, des milliers de Juifs auraient pu être sauvés et une catastrophe juive aurait été en partie évitée ».[7] De son côté Ben Hecht, du Groupe Bergson, s’en prit à Wise : « En 1943, ceux qui attiraient l’attention du monde sur la situation désespérée des Juifs roumains furent discrédités par les sionistes, par leurs dirigeants et par leurs associations philanthropiques, comme étant des mauvaises langues. Notre tentative de faire sortir des Juifs de Roumanie avant l’arrivée des Allemands fut contrecarrée ».[8]

Quelle qu’en soit la justification, et la conduite d’une guerre sans merci peut être une explication, il est clair que les Alliés redoutaient que les Allemands ne passent d’une politique d’extermination à une politique d’évacuation forcée de tous les Juifs. Lorsqu’une possibilité se présentait pour quelques dizaines de milliers de personnes, les Alliés plaidaient la peur du raz-de-marée de réfugiés pour ne rien entreprendre ou pour retarder la décision de telle façon que le projet soit dépassé. Cette attitude ne laissait aucune place à une volonté de sauvetage. La déclaration d’Eden aux Communes le 19 mai 1943 était explicite : « Je ne pense pas qu’il soit possible d’en sauver plus que quelques-uns avant la victoire finale ».[9] Alors qu’Eden faisait sa déclaration, plus de 30 000 certificats d’immigration pour la Palestine, prévus par le Livre Blanc, n’avaient toujours pas été utilisés. Après avoir déduit les 12 000 illégaux arrivés pendant la guerre, il restait encore 23 000 certificats à disposition le jour de la victoire.[10] Ces documents signifiaient la liberté ou pour le moins une protection sur place ou un internement privilégié pour le paria juif.

Une situation comparable existait aux Etats-Unis. Entre Pearl Harbour et la fin des hostilités en Europe, 21 000 réfugiés seulement, en majorité des Juifs, purent franchir les frontières américaines. Ce chiffre représente 10% des quotas fixés par l’administration de l’immigration pour les réfugiés des pays occupés par les puissances de l’Axe. Il restait donc 190 000 places disponibles.[11]

Un échange de notes, début mai 1944, entre Hull et Roosevelt, confirme clairement qu’il n’était pas question de changer de politique. « Je ne peux pas recommander, disait Hull, que l’on rouvre la question de l’assouplissement de nos lois et que nous prenions les risques d’une controverse prolongée et difficile avec le Congrès. » Le Président, qui voulait éviter à tout prix cet affrontement, répondait : « Je ne pense pas que nous puissions faire autre chose que d’appliquer strictement nos lois actuelles sur l’immigration et les règlements d’application qui s’y rapportent ».[12]

Les petits Etats d’Europe, encore neutres, qui vivaient dans l’ombre menaçante de l’Allemagne nazie, comprenaient difficilement cette politique rigide des Anglo-Saxons. Si les Alliés refusaient l’accès des territoires qu’ils contrôlaient aux réfugiés juifs, ne pouvaient-ils pas aider les neutres à ouvrir plus largement leurs portes ?

 [1] Wasserstein  Bernard I, Britain and the Jews of Europe, 1939-1945, Oxford, Clarendon Press, 1979. p. 184.

[2] Lipstadt Deborah, Beyond Belief : The American Press & the Coming Holocaust, 1933-1945, New-York, The Free Press. p. 207 citant le New-York World Telegram du 19 avril 1943, p. 15.

[3] Wyman David I, L’Abandon des Juifs. Les Américains et la solution finale, Paris, Flammarion, 1987. p. 137.

[4]Hilberg Raul, La Destruction des Juifs d’Europe, Paris, Fayard, 1988. p. 969. Les Alliés trouvèrent des bateaux pour déplacer plus de 100 000 réfugiés non-juifs, polonais, yougoslaves et grecs vers le Moyen-Orient et l’Afrique du Nord,

[5]Friedman Saul I, No Haven for the Oppressed: United States Policy towards Jewish Refugees 1938-1945, Detroit, Wayne University Press, 1973. p. 150.

[6] Wasserstein  op. cit., p. 248.

[7] Wise Stephen, Challenging Years. The Autobiography of Stephen Wise, New York,  G P Putman’Sons, 1949, p. 279.

[8] Ben Hecht,  Perfidy, New York, Julian Messner, 1961, p. 192.

[9] Wasserstein, op. cit., p. 204. On estime que 10 000 Juifs entrèrent en Angleterre pendant la guerre.

[10] Penkover Monty I, The Jews Were Expandable, Free World Diplomacy and the Holocaust, Chicago, University of Illinois Press, 1983. p. 57.

[11] Wyman, op. cit., p. 184.

[12] Friedman, op. cit., p. 173.

Canada, « en admettre un, c’est déjà trop ! » 1938-1948

« None is too many », c’est le titre implacable du livre d’Irving Abella et Harold Troper sur l’accueil au Canada des Juifs d’Europe. Au moment de l’entrée en guerre du Canada, en septembre 1939, Frédérick Charles Blair, directeur du service canadien de l’immigration, prévenait son administration : « En aucune circonstance des nationaux allemands ou des nationaux des pays occupés par les Allemands ne devront être admis au Canada, qu’il s’agisse ou non de réfugiés. » Si l’on trouvait dans les administrations alliées un antisémitisme latent et pervers, au Canada il était ouvert et brutal.

Dans une lettre du 24 octobre 1939 adressée à son représentant à Londres William Little, Frederik Blair donna le ton de la politique canadienne. A propos de réfugiés juifs qui faisaient le siège des consulats canadiens en France et en Angleterre pour obtenir un visa canadien, Blair écrivit : « Je ne vois aucune raison pour laquelle le Canada, un des participants à la guerre, devrait encourager des personnes à quitter la France et l’Angleterre. (…) Alors que l’Empire combat pour la liberté de ces personnes, elles devraient avoir suffisamment de sang dans leurs veines pour rechercher, avant de fuir les zones de combat, si leurs services ne seraient pas de quelque valeur pour les pays qui leur ont donné refuge. » Mais les femmes, les enfants, les vieillards ? A plusieurs reprises, les associations juives, et parmi elles, la plus importante, le Canadian Jewish Congress et sa filiale l’United Jewish Refugee Agency, s’étaient pourtant engagées à les prendre en charge.

En mai 1941, Saul Hayes, directeur exécutif du Congrès Juif Canadien, demanda que la moitié des 300 visas alloués par le Canada à des Polonais réfugiés au Portugal soient donnés à des Juifs. Réponse des officiels canadiens : le ratio Juifs-non Juifs doit être basé sur la même proportion que celui existant en Pologne, soit aux environs de 12%. Sinon le gouvernement pourrait « être attaqué pour avoir donné une priorité aux réfugiés juifs aux dépens du sauvetage des Polonais chrétiens. » Et Blair d’insister pour qu’un « équilibre racial » soit garanti, afin de s’assurer qu’aussi peu de Juifs que possible obtiennent l’admission au Canada.

Toujours en mai 1941, Blair expliqua qu’il était nécessaire de refuser la permission d’entrer au Canada même aux réfugiés possédant des visas pour d’autres pays : « Si nous ne faisions pas attention, nous nous retrouverions très rapidement avec un grand nombre de réfugiés sur les bras (…) et nous serions amenés à permettre pratiquement à tous ceux qui entrent au Canada avec un visa de transit de s’y établir. Nous avons déjà eu de nombreux cas similaires parmi une certaine catégorie de réfugiés…»

En décembre 1941, Blair alla plus loin encore. Il estima que les organisations juives canadiennes étaient de mauvaise foi. « C’est la vieille combine que j’ai vu plusieurs fois réussir. Elle consiste à sous-estimer un problème (…) et à obtenir quelques promesses, qui seront immédiatement appliquées au plus grand nombre. (…) La seule façon dont nous pouvons garder le contrôle, c’est de fermer toutes les portes, car ces gens ne seront satisfaits que si toutes les portes sont ouvertes. » Rien de surprenant lorsque l’on lit dans le rapport annuel 1941 du département de l’immigration que le Canada « donne une plus grande importance à la race qu’à la citoyenneté. »

En 1945, les horreurs de la Shoah sont connues et les Alliés victorieux sont sur place mais la politique canadienne envers les Juifs ne change pas.  Une note du 2 février 1945 du Département de l’immigration au premier ministre ferme la porte « à la race non assimilable » … « Bien que le nombre de Juifs qui ont disparu doit avoir été énorme, les survivants ne sont pas le problème du Canada. » Dans un mémorandum confidentiel daté du 5 septembre 1945 destiné au Cabinet, A.L. Jolliffe, directeur de l’immigration, rappelle que « les lois canadiennes sur l’immigration prévoient une discrimination suivant la race et la classe sociale.,,, L’interdiction de l’entrée des immigrants appartenant à une race non assimilable est nécessaire. »

Le Canada a pourtant besoin de main d’oeuvre, sinon comment expliquer que dès mai 1946 le gouvernement fait appel à 4 000 soldats polonais de l’armée Anders comme bûcherons et comme ouvriers agricoles pour remplacer les prisonniers allemands rapatriés ? Mais la politique raciste perdure : sur les premiers 1 700 soldats arrivés, un seul est juif ! Les appels à de la main d’œuvre étrangère se multiplient : agriculture, tâches domestiques, industrie textile… Chaque fois l’administration demande l’exclusion des Juifs. Jolliffe câble aux fonctionnaires de l’immigration en Europe « pas de Juifs ». Aussi tardivement que janvier 1948 une enquête de l’IRO souligne le refus constant des Juifs dans les programmes d’immigration canadiens.[1]

Le 20 janvier 1946, l’appel dramatique en faveur des immigrants juifs de Charity Grant, une collaboratrice canadienne de l’UNRRA, au gouvernement canadien est sans lendemain.[2] « Où peuvent-ils aller, que peuvent-ils faire ? Personne n’en veut. Ils ne peuvent retourner chez eux. Ils ne peuvent rester pourrir dans des camps le reste de leur vie…Ils doivent trouver un endroit dans le monde où ils ne seront plus jamais persécutés… Vous ne pouvez pas vous empêcher d’admirer leur courage et leur vitalité… Travailler avec ces gens c’est la chose la plus salutaire que vous puissiez imaginer. Nos propres soucis et difficultés sont si mesquins et enfantins. » Et Grant conclut que « transplantés dans un environnement accueillant, ces Juifs seront des colons forts, indépendants et efficaces. »

En avril 1946, la population reste toujours très négative à l’admission de réfugiés. Une enquête révèle que 31% des personnes interrogées sont en faveur de l’immigration ou l’approuvent à certaines conditions alors que 61% y sont opposées. Une autre enquête de 1946 porte sur les « nationalités » auxquelles l’immigration au Canada doit être refusée. En tête se trouvent les Japonais, immédiatement suivis par les Juifs pour 50% des réponses. Etonnant et indigne, l’Allemagne de la Shoah, l’ennemi de l’Occident, n’occupe que la troisième place avec seulement 33% d’opinions négatives. C’est donner la mesure de l’antisémitisme qui règne. Un antisémitisme bien enraciné. La ségrégation sévit : exclusion de piscines, de golfs, d’hôtels, de clubs, et même refus de location ou de propriété d’immeubles. Des quotas existent dans des universités, les docteurs juifs ne sont pas acceptés dans tous les hôpitaux….

Dans une lettre de novembre 1946 M. C. Bordet, un major canadien responsable de camps de DP en Allemagne écrit : les Juifs ont le plus le droit à notre sympathie, mais sont certainement les personnes les plus indésirables comme immigrants. Ils seront à la charge de l’Etat le premier jour de leur arrivée. Notre police verra sa tâche doublée… » Pour se donner bonne conscience et calmer les pressions exercées par les organisations juives canadiennes, le gouvernement prend quelques mesures sans réelles portées pratiques. Le 25 octobre 1945, il accorde le statut de résident permanent à quelque 600 réfugiés juifs arrivés au Canada pendant la guerre en provenance de pays de transit tels que le Portugal, l’Espagne ou le Japon. L’administration canadienne se rend compte qu’elle ne peut se permettre de refouler par la force ces réfugiés dans leurs pays d’origine en Europe centrale ou de l’Est pour la plupart. 

Six mois plus tard, le 29 mai 1946, le gouvernement annonce l’acceptation des parents au premier degré des personnes résidant au Canada, mais les conditions sont strictes et restrictives. Saul Hayes, directeur exécutif du Canadian Jewish Committee for Refugees, prévient ses coreligionnaires que ne sera concerné « qu’un nombre relativement faible de Juifs » et « que ceux qui seront acceptés n’arriveront que dans quelque temps.» Hayes a raison. Les quelques Juifs éligibles devront attendre jusqu’en février 1947 pour que le personnel de l’immigration arrive en Allemagne pour les sélectionner !

Une année passe avant que, le 29 avril 1947, le Cabinet autorise l’arrivée de 1 000 orphelins juifs. Ici aussi les obstacles à l’exécution sont nombreux. On exige la preuve, toujours difficile à administrer, que les parents sont bien morts ; la communauté juive doit envoyer du personnel en Europe pour prendre les enfants en charge, régler tous les frais d’immigration et de séjour au Canada ainsi que leur placement dans des familles. En novembre 1947, 200 enfants étaient arrivés. Le quota sera rempli dans les années suivantes.

Comment alors s’étonner de la conclusion à laquelle arrivent les auteurs canadiens Irving Abella et Harold Troper : « Trois années pleines après la libération des camps de la mort, après que des centres de réfugiés aient été établis, que des organisations internationales aient commencé leur recherche de nouveaux foyers et après que la communauté juive canadienne ait plaidé pour que le gouvernement accorde quelques concessions, pratiquement aucun réfugié juif n’était encore arrivé au Canada. » Ce n’est qu’à la fin de l’année 1947 que les portes s’ouvrent plus largement. Mais il faut attendre une loi de 1948 sur l’immigration pour que toute discrimination contre l’arrivée des Juifs soit éliminée.

 

 

[1] IRO : Organisation Internationale pour les Réfugiés.

[2]  UNRRA : United Nation Relief and Rehabilitation Administration

L’inaction des Juifs américains. 1942-1944.

                           Des « raisons » qu’il faut examiner.

Pendant la Shoah, à l’exception d’une minorité orthodoxe, la communauté juive américaine n’est pas directement intervenue sur le terrain pour tenter de sauver ses coreligionnaires européens. Elle a toutefois dénoncé avec force les massacres nazis. Elle a aussi demandé des mesures de secours, mais elles furent rarement mises en oeuvre.[1]

L’antisémitisme explique-t-il cette situation ? Il est une « partie ignoble, mais bien réelle de l’héritage américain», écrit l’historien Léonard Dinnerstein.[2] L’éditorialiste David Cohn précise : « L’antisémitisme n’est pas encore devenu une menace pour les Etats-Unis. On en est simplement au stade où c’est une tragédie personnelle qui humilie, effraie et remplit d’amertume les individus ».[3]

Parlant de l’admission de réfugiés juifs d’Europe, Dinnerstein écrit :   « Des millions de Juifs aux Etats-Unis avaient été assimilés ou étaient en train de l’être, et ils craignaient que l’arrivée de coreligionnaires n’augmentât les sentiments antisémites et la violence dont ils étaient victimes (…) Bien qu’ils n’aient en général pas été victimes d’attaques physiques (…) les Juifs savaient que leurs possibilités étaient limitées et que la plupart des Gentils étaient soit apathiques face à leurs difficultés, soit hostiles ». [4]

Est-ce la crainte d’exacerber cet antisémitisme qui a aussi poussé les Juifs américains à une certaine l’inaction dans le domaine du sauvetage ? Etant donné l’enjeu vital, un engagement militant ne valait-il pas le risque de quelques difficultés supplémentaires qui ne les mettraient pas en péril ? On constate que pendant cette période les communautés juives ont organisé de grandes manifestations à travers les Etats-Unis rassemblant des dizaines de milliers de personnes pour dénoncer les massacres de Juifs d’Europe sans qu’elles engendrent de réactions antisémites.

« Le cadavre d’un peuple est étendu sur les marches de la civilisation. Regardez-le. Et nulle voix ne s’élève pour crier d’arrêter la tuerie, aucun gouvernement ne parle pour ordonner que prenne fin le meurtre de millions d’êtres humains ».[5] Ce sont les derniers mots d’un spectacle baptisé « Nous ne mourrons jamais», présenté par les Sionistes Révisionnistes du Groupe Bergson. Plus de 100 000 Américains y ont assisté. En même temps ce groupe a pris de pleines pages de publicité dans le New York Times.  « Pour une campagne massive destinée à sauver les Juifs d’Europe. Nous n’épargnerons aucun effort et ne nous arrêterons pas avant que le public américain soit pleinement informé des faits et qu’il soit conscient de sa responsabilité ».[6]

Ces initiatives juives n’ont entraîné aucune recrudescence de l’antisémitisme. Au contraire, à la suite de ces appels, des milliers de chrétiens ont donné leur appui à l’Emergency Committee to Save the Jewish People of Europe, créé à la mi-1943 dans le but de rallier un maximum de personnes à la cause juive.[7]

Si l’antisémitisme ne semble pas d’un poids important, peut-on mettre en avant un sentiment d’impuissance qui décourage toute intervention ? Des historiens le pensent. Pour l’un « la communauté juive américaine… avait peu de pouvoir (…) Elle n’avait pas d’influence ».[8] Pour un autre «Ce n’était pas tellement qu’ils étaient haïs, mais plutôt qu’ils n’étaient pas assez importants pour que l’on s’en préoccupe ».[9] Alors que penser du commentaire de Lord Edward Halifax, ambassadeur britannique à Washington, lorsqu’il écrit à son ministère le 4 avril 1941 : « La communauté juive ici a une très grande influence dans les cercles gouvernementaux et en dehors, en particulier dans la presse » ?[10]

Les faits donnent raison à l’ambassadeur. A New York, la ville la plus importante des Etats-Unis, 28% de la population est juive, un groupe politiquement dominant.  Les plus importants journaux de l’époque, le New York Times, le Post de New York et le  Washington Post appartiennent à des Juifs. Sur le front politique la présence politique est sans commune mesure avec l’importance de la communauté dans le pays. Trois conseillers directs du président Roosevelt et deux ministres importants sont juifs. Il en va de même pour deux juges de la Cour suprême et de trois présidents des commissions parlementaires les plus importantes sans compter d’autres Juifs qui occupent des fonctions importantes au gouvernement et dans l’administration.[11]

L’historien Seymour Finger tente d’expliquer l’apathie de ces hommes d’importance. « Lorsqu’ils entraient dans l’arène politique, les Juifs ne le faisaient pas en tant que tels, poursuivant leurs propres intérêts, mais comme des politiciens à part entière assimilés à la culture dominante, ou comme des idéalistes se battant pour les droits de tous les hommes ».[12] L’analyse est trop courte lorsqu’elle concerne un problème qui met en cause la survie même des Juifs d ‘Europe.

Pour de nombreux observateurs, l’inaction des Juifs américains n’est pas due à une peur de l’antisémitisme ou à un sentiment d’impuissance mais à « blocage des consciences ». Face à la catastrophe, la passivité peut-elle s’expliquer par un traumatisme intellectuel qui paralyse, une forme de refus inconscient d’admettre l’horreur absolue, un processus essentiel pour protéger son équilibre mental, défendre son intégrité, en un mot éviter de sombrer ?

Arthur Koestler explique ce phénomène. Les gens peuvent être convaincus, dit-il, pendant un moment de la réalité d’un tel crime, mais alors « leur système d’autodéfense mentale commence à opérer » et en une semaine « l’incrédulité est revenue comme un réflexe temporairement affaibli par un choc ».[13] Le pasteur Visser’t Hooft résume bien l’incertitude et l’angoisse qui règnent. « L’information était sans effet (…) parce qu’intellectuellement trop improbable. (…) Les gens ne pouvaient trouver la place dans leur conscience pour une horreur aussi inimaginable et ils n’avaient pas l’imagination, ni le courage pour y faire face. Il est possible de vivre dans le crépuscule entre ce que l’on sait et ce que l’on ignore. Il est possible de se refuser à réaliser pleinement les faits, parce que l’on se sent incapable de faire face aux implications de ces faits ».[14]

En février 1943, en des termes directs Hayim Greenberg décrit cette attitude. Il se demande comment les Juifs américains ont pu rester sains d’esprit : « Une carapace semble s’être formée au dessus de l’âme des Juifs américains pour les protéger et les défendre contre la douleur et la pitié ».[15]

L’historien Yehuda Bauer avec des termes plus modérés ne dit rien d’autre. Il porte un jugement sévère sur une attitude qu’il estime ambivalente. « Dans leur expression et dans leur action un mélange d’incrédulité, d’espoir que tout ceci ne soit qu’un cauchemar dont les Juifs pourront un jour se réveiller avec soulagement, un désespoir cruel résultant d’une prise de conscience réaliste de ce qui se passait, un désir d’action immédiate, un sentiment terrible d’incapacité d’agir, et même le désir d’échapper à toute responsabilité et de se cacher derrière des mots et des actions sans portée ».[16]

On peut justifier ainsi l’inaction des plus vulnérables psychologiquement. Elle n’explique pas celle des autres, de beaucoup les plus nombreux. Ils sont parfaitement conscients de la catastrophe. Même si la dimension immense de l’Holocauste leur échappe, ils en savent assez pour agir. Les immenses manifestations qui ont ponctué la deuxième partie de l’année 1942 et celle de 1943 en témoignent. Les orateurs dénoncent l’assassinat par les nazis de un puis de deux millions de Juifs européens. Les dizaines de milliers de personnes présentes appellent à l’arrêt des massacres et demandent l’intervention des autorités.[17]

Ces « actions sans résultats », aux conséquences morales sans appel, sont dénoncées publiquement au Sénat par le sénateur William Lange : « 2 millions de Juifs ont déjà été tués en Europe et il y en a encore 5 millions qui vont subir le même sort, à moins qu’on ne les sauve immédiatement. Chaque journée, chaque heure, chaque minute qui passe voit l’extermination de milliers d’entre eux ». Si nous ne faisons rien, nous aurons un jour à assumer « la responsabilité morale d’avoir été de passifs spectateurs ».[18]

Rien n’y fait. Pendant la guerre le pourcentage de sionistes atteint plus de 70% de la population juive américaine. Pour eux la priorité absolue est la création après la guerre d’un Etat juif en Palestine.[19] Quant au sauvetage, il est placé en seconde position. Les sionistes ont suivi la position officielle du gouvernement : « La meilleure façon de le faire (sauver un maximum de Juifs) est de gagner la guerre aussi rapidement que possible ».[20] Une politique qui n’incite pas à intervenir directement sur le terrain. Cette double certitude a dominé la conduite de la majorité des Juifs américains.                   

[1] Pour chacune des raisons invoquées, on trouvera un ou deux commentaires de personnalités reconnues dans le domaine en question.

[2] DINNERSTEIN Leonard, Anti-Semitism in America, Oxford University Press, 1994, p. XIX.

[3] IBID. p. 143, Saturday Review of Litterature du 27 janvier 1945.

[4] IBID. p. 145.

[5] WYMAN David,  L’abandon des Juifs. Les Américains et la solution finale, Flammarion, Paris, p. 127. Spectacle présenté dans six grandes villes à des dizaines de milliers de personnes.

[6] KUSHNER Tony, The Meaning of Auschwitz : Anglo-American Response to the Hungarian Jewish Tragedy, in CESARINI David, ed. Genocide and Rescue, the Holocaust in Hungary 1944, Berg, Oxford, New-York, 1997, p. 160.

[7]FRIEDMAN Saul, No Haven for the Oppressed: United States Policy towards Jewish Refugees 1938-1945, Detroit, Wayne University Press, Detroit, 1973, p. 146. Dont 33 sénateurs, 109 membres de la Chambre des Représentants, 14 ambassadeurs, 60 maires de villes importantes, 400 rabbins, 800 pasteurs protestants, 500 présidents et professeurs d’université et des centaines d’autres personnalités, dont des membres du cabinet de Roosevelt.

[8] FINGER Seymour Maxwell, direction, American Jewry and the Holocaust : A report by the Research Director, his Staff and Independent Research Scholars Retained by the Director for the American  Jewish Commission on the Holocaust, Holmes Meier, New York, 1984, p. 11.

[9] FEINGOLD Henry, Bearing Witness : How American and its Jews Responded to the Holocaust, Syracus University Press, New York, 1995, p. 68.

[10] WASSERSTEIN, Britain and the Jews of Europe, 1939-1945, Clarendon Press, Oxford, 1979, p. 36.

[11] FRIEDMAN, op. cit. p. 12. LOOKSTEIN  Haskel, Where We Our Brothers’s Keepers ? The Public Response of American Jews to the Holocaust, 1938-1944, Hartmore House, New York, 1985, p. 30 et 31.

[12] FINGER, op. cit. p. 55.

[13] WYMAN, op. cit. p. 415.

[14] WISSER’T HOOFT W.A., Mémoires, Londres 1973, p. 166, cité par CHELINI, Jean, L’Eglise sous Pie XII. La Tourmente. 1939-1945, Fayard, Paris, 1983, p. 277.

[15] FRIEDMANN, op. cit. p. 144. Editeur de Jewish Frontier dans Yiddisher Kempfer.

[16] BAUER Yehuda, The Holocaust in Historical Perspective, Sheldon Press, Londres, 1978, p. 43.

[17] CHARGUERAUD Marc-André, Silences meurtriers, Les Alliés, les neutres et l’Holocauste, 1940-1945, Labor et Fides, Editions du Cerf, Genève, Paris, 2001. Voir p. 116 et ss.

[18] WYMAN, op. cit. p. 193. Juillet 1943.

[19] Voir l’article sur ce sujet.

[20] IBID, p. 200. Allocution radiodiffusée d’Eleanor Roosevelt en septembre 1943. « Le sauvetage par la victoire. »
                      

 

Raoul Wallenberg, Carl Lutz, Friedrich Born. 1944

               Trois héroïques sauveteurs « Justes parmi les nations. » L’un

              est devenu une icône, les deux autres sont restés dans l’ombre.

Raoul Wallenberg, le diplomate suédois, est devenu le symbole mondial de l’homme qui a sauvé de nombreux Juifs au péril de sa vie. La place de l’imposant Musée de l’Holocauste à Washington porte son nom. Publications et conférences à son sujet sont innombrables et constantes. Rien de tel pour Carl Lutz, vice-consul de Suisse à Budapest ou Friedrich Born, délégué du Comité international de la Croix Rouge en Hongrie. Les historiens ne les ignorent pas, mais ils restent largement méconnus du grand public.

Simon Wiesenthal, le célèbre « chasseur de nazi » de l’après guerre, souligne qu’«avant l’occupation allemande Lutz a contribué à l’organisation de l’émigration vers la Palestine de quelque dix mille personnes. C’est grâce à son intervention que pendant deux années cette émigration a pu s’effectuer sans problème ».[1] Autant de Juifs hongrois sauvés. Une réussite exceptionnelle.

Wallenberg est arrivé à Budapest plus tard, le 9 juillet 1944. Deux jours plus tôt, le Régent Horty avait annoncé qu’il mettait fin aux déportations des Juifs hongrois. Mais pendant les sept semaines précédentes, 437 000 Juifs ont été déportés à Auschwitz, sans que personne n’intervienne sur le terrain. C’est au sauvetage de 200 000 Juifs qui vivent encore à Budapest que les trois hommes vont alors se consacrer.

En mars 1944 déjà, les Suisses obtiennent l’accord des Allemands pour le départ de 7 000 Juifs de Budapest détenteurs de certificats d’immigration en Palestine délivrés par les Anglais. En attendant le départ, afin d’éviter que ces Juifs ne soient déportés, Lutz invente les « documents de protection ». [2] Une sorte de sauve conduit que les Allemands acceptent. Ces Juifs ne partirent malheureusement jamais.  Après six mois de négociation, les accords des Hongrois, du gouvernement suisse et des Allemands sont obtenus. Le 23 novembre 1944, Berlin revoit sa position et refuse tout départ.[3]

Ces « documents de protection » vont être très largement utilisés à la fin de l’été et de l’automne lorsque le gouvernement ultra fasciste des « Croix fléchées » est imposé par les Allemands. Ses commandos vont enlever une quinzaine de milliers de Juifs pour les tuer et jeter leurs cadavres dans le Danube. Pour mieux protéger les détenteurs de « documents de protection », 40 000 Juifs sont regroupés dans des bâtiments placés sous la sauvegarde des neutres. 5 000 sous la responsabilité de Wallenberg, 25 000 sous celle de Lutz et 8 000 sous celle de Born.[4] Certaines maisons protégées sont attaquées et les interventions courageuses des trois hommes ne font pas toujours reculer les agresseurs.

De même ils ne peuvent empêcher le départ de quelque 50 000 Juifs de Budapest que les nazis envoient vers l’Autriche puis vers les camps de Dachau et Mauthausen entre les 10 et 22 novembre 1944. Les trains ne fonctionnant plus, c’est à pied qu’ils partent et ils sont nombreux à être abattus lorsque les forces les abandonnent. L’admirable et le flamboyant Wallenberg et le discret Lutz remontent les colonnes de prisonniers pour ramener à Budapest plus de mille d’entre eux qui ont été jetés sur les routes de la déportation malgré leurs « documents de protection ».[5]

L’éminent historien Yehuda Bauer reconnaît que « du simple point de vue des chiffres et de l’efficacité, c’est certes la contribution des Suisses qui fut la plus importante ».[6] Mais il explique l’immense popularité dont jouit Wallenberg lorsqu’il écrit : « La différence entre Wallenberg et les autres représentants neutres, comme Lutz, ne réside pas dans le nombre de personnes arrachées à la déportation. La signature de Lutz était apposée sur une plus grande quantité de documents que celle de Wallenberg et les Suisses sauvèrent bien plus de vies. Mais Lutz sortait rarement de son bureau. (…) Wallenberg, au contraire, (…) avec son courage, son aplomb, son culot, décontenançait les officiers nazis. (…) Ses exploits furent sans contexte extraordinaires et justifient sa réputation. »[7]

N’y a-t-il pas un autre facteur ? La disparition dramatique et inexpliquée de Wallenberg. Convoqué par les Russes après la Libération de Budapest en janvier 1945, il ne revint jamais. Des recherches pendant des années, des hypothèses sur les raisons de sa disparition ont entretenu sa présence dans les médias. Bien qu’il n’ait pas été victime des Allemands mais de l’Allié russe, son statut de sauveteur mort en servant une cause noble ajoute à son aura.

Lutz et Born ont survécu par pure chance. Comme Wallenberg, pendant les trois mois qui précédent l’arrivée des Russes à Budapest, ils sont à la merci des militants surexcités, incontrôlés et meurtriers des Croix fléchées. Ils décident néanmoins de conduire leur mission jusqu’au bout. Lorsque le ministre suisse Maximilian Jaeger quitte la Hongrie le 10 novembre 1944 pour rentrer définitivement en Suisse, il propose à Lutz de faire de même. Lutz reste, il dit : « Pour les Juifs hongrois mon départ aurait été la fin de l’action de sauvetage ». Pourtant la situation est de plus en plus dangereuse. La Suisse n’a pas reconnu le régime des Croix Fléchées et elle n’a pas de relations diplomatiques avec l’Union soviétique.[8] A l’arrivée de l’Armée rouge à Pest, Lutz peut s’échapper. Born reste à son poste jusqu’à ce qu’il soit expulsé par les Russes.

Pourquoi faut-il que lorsqu’une personne est portée aux nues on exagère de façon inconsidérée ses réussites ? Yehuda Bauer tempère ces exagérations. Parlant de Wallenberg, il interroge : « Pourquoi fallait-il qu’on lui attribuât le salut de 100 000 Juifs comme d’aucuns l’ont fait ? » et d’ajouter : «S’il était resté des nôtres, il aurait été le premier à démentir certains récits, et surtout les chiffres énormes qui ont circulé. Il aurait dit qu’il avait sauvé 4 500 Juifs avec ses passeports. (…) Y eut-il beaucoup de gens durant le génocide pour sauver à eux seuls 4 500 personnes ? »[9]

Si l’on attribue la médaille d’or à Wallenberg pour ce qu’il a accompli et pour son charisme, alors attribuons à Lutz et Born les médailles d’argent et de bronze pour leur efficacité et leur courage. Ouvrons le podium aux trois hommes et pas à un seul d’entre eux.

[1] TSCHUY Théo, Carl Lutz und die Juden von Budapest, Verlag Neue Zürcher Zeitung, Zurich, 1995, p. 7.  L’Allemagne occupe la Hongrie le 19 mars 1944.

[2] Ibid. p. 146.

[3] Ibid. p. 198.

[4] CHARGUERAUD Marc-André, L’Etoile jaune et la Croix-Rouge, Le Comité International de la Croix Rouge et l’Holocauste, 1939-1945. Cerf / Labor et Fides, Paris / Genève, 1999, Tableau p. 11.

[5] TSCHUY, op.cit. p. 264.

[6] BAUER Yehuda, Juifs à vendre, Liana Levi, Paris, 1996, p. 321.

[7] Ibid.

[8]  TSCHUY, op. cit. p. 255.

[9] BAUER, op. cit. p. 325.

360 000 Juifs allemands, soit les deux tiers ont survécu à la Shoah 1933-1945

   Une situation paradoxale dans l’Allemagne nazie

A la Libération, seuls 31 000 Juifs vivent encore en Allemagne. 14 000 ouvertement, ils ont pour un grand nombre épousé des non juifs. 9 000 autres sont entrés en clandestinité et pas plus de 8 000 ont survécu aux chambres à gaz, aux fusillades et aux marches de la mort.[1] Ils étaient 566 000 à l’arrivée du Führer au pouvoir en 1933.[2] Hitler a donc réussi à se « débarrasser » de 535 000 Juifs, soit près de 95% de la population juive allemande. Il a pratiquement rendu son pays «Judenfrei » en 1945 (sans Juifs). 

« L’éradication des Juifs », c’est le credo raciste, l’obsession maladive du dictateur. Déjà en septembre 1919 Hitler écrivait dans un mémoire que « l’objectif ultime devra être, sans doute, l’expulsion de tous les Juifs d’Allemagne ».[3] Il répète cet objectif dans Mein Kampf et lors de toutes les grandes manifestations nazies. Le Führer a pleinement atteint son but dans sa guerre contre les Juifs allemands.

Dans la « catastrophe » qui vit disparaître 70% des Juifs d’Europe continentale, ne serait-il pas normal que l’Allemagne, le pays du satanique maître d’œuvre du génocide, soit au premier rang dans un « nettoyage ethnique » destiné à éliminer tous ses Juifs ? [4] Une logique et des chiffres qu’accepte le grand public. Une « idée reçue » largement admise. Alors comment expliquer que 360 000 Juifs allemands aient survécu à la Shoah ?[5] L’Allemagne avec deux tiers et la France avec trois-quarts de survivants sont les pays d’Europe avec une population juive importante où le plus grand pourcentage de Juifs a survécu.

La réponse tient dans le mot même d’« élimination ». La politique raciale d’Hitler a connu deux phases, celle de l’« expulsion » et celle de la « destruction » des Juifs. La seconde phase a commencé en Europe en  1941, avec le début de la Shoah.[6] Entre 1933 et 1941 l’élimination s’est faite par « départs  forcés ». Dans certains cas les nazis eux-mêmes ont « organisé » l’émigration. Le 23 octobre 1941 la politique nazie bascule. Les frontières sont fermées. Les Juifs qui n’ont pas pu fuir deviennent des prisonniers en attente de la « solution finale ».

On assiste à une situation paradoxale. Près de 330 000 Juifs allemands doivent leur salut aux persécutions démentielles qui se sont abattues sur eux à partir de 1933.[7] Si la Gestapo, la police secrète d’Etat, ne les avait pas chassés d’Allemagne, ils auraient disparu en masse dans les chambres à gaz et les crématoires. Le but initial des nazis, il faut le souligner, n’était pas de tuer les Juifs, mais de s’en débarrasser, ce qui en Allemagne en sauva le plus grand nombre.

Pour arriver à leurs fins, les dirigeants du Reich ont réduit les Juifs à l’état de « morts sociaux ».[8] Une succession d’innombrables lois et décrets leur ont retiré tout moyen de subsister. Ils n’ont plus qu’une possibilité, fuir leur patrie le plus rapidement possible, loin des griffes de la Gestapo. Ils laissent derrière eux 230 000 coreligionnaires, principalement des personnes sans ressources, des femmes seules, des orphelins, des malades et des vieillards, ce que l’on appelle aujourd’hui « les populations les plus vulnérables ». Sur ces 230 000, 200 000 ont péri sur une population initiale en 1933 de 566 000.[9]

On aurait pu penser qu’une partie significative des 330 000 Juifs allemands réfugiés à l’étranger serait rentrés chez eux après la guerre. Il n’en est rien. A la fin 1946, il ne reste que 15 000 Juifs allemands dans le pays.[10] Les 15 000 autres survivants sont partis. Dans les années cinquante, malgré quelques retours, ils ne sont que 25 000.[11] Quelques-uns justifient leur retour comme cet éditorialiste du Jüdisches Gemeindeblatt : « Je reviens de l’émigration, car je suis l’un de ceux qui se sentent obligés en tant que Juifs allemands de contribuer à la reconstruction des institutions juives et à la reconstruction d’une Allemagne vraiment démocratique ».[12] Il ne sera pas suivi.

Les Allemands restent pervertis par des années de propagande antisémite. Les résultats d’une enquête d’opinion publique conduite en août 1946 sont à peine croyables. Pour 33% des sondés les Juifs ne doivent pas posséder les mêmes droits que « la race aryenne ».  37% estiment qu’il n’est pas vrai d’affirmer que l’extermination des Juifs, des Polonais et autres non-Aryens n’était pas nécessaire à la sécurité des Allemands.[13]

On comprend que dans cette atmosphère délétère le Congrès juif mondial (CJM) multiplie les appels pour dissuader les Juifs de revenir en Allemagne. Au cours de sa conférence de l’été 1948 à Montreux, le CJM soutient « la détermination des Juifs de ne plus jamais s’établir sur le sol ensanglanté de l’Allemagne ». Dans une allocution donnée plus tard, Léon Kubowitzki, secrétaire général du CJM, proclame qu’il est de première importance que les organisations juives s’assurent de la liquidation complète d’une vie juive organisée en Allemagne. Un des leaders parmi les Personnes Déplacées juives, Norbert Wollheim, renonce à son lieu de naissance : « Je n’ai pas détruit l’Allemagne ; je n’ai aucun devoir de la reconstruire. Je ne le peux pas ».[14]

Comment demander à un réfugié juif installé aux Etats-Unis depuis des années de revenir sur la terre maudite de sa naissance ? L’Allemagne restera longtemps après la disparition du nazisme « Judenfrei » malgré la présence dans le monde de centaines de milliers de Juifs allemands.

[1] MARKOWITZ Andrei S. et NOVECK Beth Simone, West Germany, in WYMAN David Ed. The World Reacts to the Holocaust, The John Hopkins University Press, Baltimore and London, 1996, p. 401.

[2] GUTMAN Ysrael, Encyclopedia of the Holocaust, Macmillan Publishing, NewYork-London, 1990, p. 1799.

[3] ELISSAR Eliahu Ben, Le facteur juif dans la politique étrangère du IIIème Reich, 1933-1939, Julliard, Paris, 1969, p. 51.

[4] GUTMAN, op. cit. 4 760 000 victimes en Europe continentale sans l’URSS, p. 1799.

[5] Ibid. Population initiale 560 000  personnes moins 200 000 ayant péri dans la Shoah, soit 360 000 survivants. Juifs allemands déportés vers la mort d’Allemagne et d’autres pays européens où ils s’étaient réfugiés. P. 1799 et 1800.

[6] Hors URSS, où les massacres ont commencé en juin 1941, lors de l’attaque allemande.

[7] 360 000  moins 30000 survivants parmi les Juifs restés en Allemagne.

[8] CHARGUERAUD Marc-André, Silences meurtriers, Les Alliés, les Neutres et l’Holocauste, 1940-1945. Cerf/Labor et Fides, 2001, p. 37 décrit les persécutions qui conduisent  les Juifs à l’état de « morts sociaux ».

[9] GUTMAN, op. cit. p.1 800.

[10] MARKOWITZ et NOVECK, op. cit. p. 403.

[11] HILBERG Raul, La destruction des Juifs d’Europe, Fayard, Paris, 1988,  p. 995.

[12] GELLER Howard, Jews in Post Holocaust Germany, Cambridge University Press, 2005, p. 62, 10 décembre 1946.

[13] SOLCHANY Jean, Comprendre le nazisme des années zéro, 1945-1949, Presses universitaires de France, Paris, 1997, p. 40.

[14] GELLER, op. cit. 2005, p. 62.

L’Agence juive signe un accord avec les nazis. 1933 -1938.

                      Il sauvera 50 000 Juifs allemands

En août 1933, Hitler est au pouvoir depuis six mois. La persécution des Juifs bat déjà son plein. Exclusion du service public, quota dans les universités, révision arbitraire de la nationalité, exclusion des médias. Dans ce contexte difficile, après de longues négociations, l’Agence juive signe un accord avec le ministère de l’Economie du Reich.[1] Une situation qui peut sembler paradoxale.

L’accord connu sous le nom de Haavera (transfert en Hébreu) permet à des Juifs allemands fortunés d’émigrer en Palestine tout en conservant une partie de leur patrimoine. Haavara est complexe dans son application. Schématiquement, le plan prévoit que le Juif qui veut émigrer en Palestine dépose tous ses actifs dans un compte bloqué en Allemagne. Dans un premier temps plus de 50% de ce compte est confisqué au profit des autorités du Reich.[2] Lorsque la Palestine importe des biens d’Allemagne, l’importateur ne paie à l’exportateur que 50% du prix en livres sterling. En arrivant en Palestine l’immigrant reçoit de l’importateur le solde en livres sterling. L’exportateur allemand, lui, touchera le solde de sa facture en reichsmark. Ils sont prélevés sur les fonds restant dans le compte bloqué de l’émigrant.[3]

A l’époque, quel que soit le pays d’accueil, le Reich s’approprie par différents moyens l’essentiel des biens de ceux qui émigrent. S’ils choisissent la Palestine, l’accord Haavara permet aux Juifs de conserver et de transférer à l’étranger près de la moitié de leurs avoirs convertis de reichsmarks en livres sterling.[4] 52 000 personnes ont ainsi pu financer un départ vers une nouvelle vie en Palestine.[5] Auraient-ils émigré dans un pays étranger dont ils ne parlent pas la langue, sans travail et sans aucune ressource, abandonnant toute leur fortune ? Pour le plus grand nombre, la probabilité est faible.[6] Restés en Allemagne ils auraient disparu dans les déportations vers l’Est qui commencèrent dès le début de la guerre et furent suivies, dès 1942, par la Shoah. Ils furent sauvés par la Haavara.

L’Agence juive désire une immigration limitée et graduelle qui puisse s’intégrer à une population juive de Palestine ne dépassant pas 280 000 personnes en 1932. Sa préférence va vers ceux qui amènent des capitaux dont le développement du pays a un urgent besoin. Les bénéficiaires de Haavara répondent à ces deux contraintes. Ils sont les bienvenus.

L’obsession nazie est de rendre l’Allemagne « Judenfrei » (vide de tout Juif). Le temps des exterminations n’est pas encore venu. Tous les  moyens sont bons pour  accélérer le départ des Juifs. Haavara en est un. Le Reich n’encaisse en devises si précieuses que la moitié de la valeur de l’exportation. Mais dans d’autres circonstances l’Agence juive n’aurait probablement pas importé des produits industriels allemands. Bien que modestes ces exportations constituent donc pour Berlin un apport supplémentaire de devises.[7] Quant  aux 50% payés en reichsmarks, ils ne coûtent rien à l’Etat puis qu’il s’agit d’une partie de la fortune confisquée à l’émigré.

La Reichsbank reste pourtant réticente. Cet accord la prive de l’encaissement de la totalité de ces exportations en livres sterling, une devise forte dont elle manque sérieusement. Au ministère des Affaires étrangères on se demande pourquoi on lui demande de soutenir l’ennemi juif contre l’ami palestinien au moment même où la Commission Peel (1937) menace de créer un Etat juif.[8] Au bureau des Affaires juives de la SS, son chef Herbert Hagen comme son adjoint Adolf Eichmann s’opposent à l’accord.  Pour eux il est possible d’expulser les Juifs sans les autoriser à transférer des capitaux qui renforcent la position juive en Palestine. Tous ces arguments ne pèsent pas lourd contre la volonté de Hitler qui désire, même en 1938, maintenir cet accord.[9] A ses yeux, le départ de tous les Juifs l’emporte sur toute considération économique et la Haavara était un moyen parmi d’autres d’atteindre cet objectif.[10]

Alors que les parties directement concernées se mettent d’accord,  chacune y trouvant son compte, de nombreux Juifs se dressent violemment contre Haavara. Quelles que soient les circonstances, peut-on négocier avec un régime qui tyrannise les Juifs ? La grande majorité des sionistes estime scandaleuse toute aide aux exportations allemandes. Elles vont à l’encontre du boycott décidé quatre mois plus tôt pour protester contre les persécutions et les règlementations antijuives nazies. Comment admettre que la Palestine juive s’industrialise à l’aide de machines allemandes et fournisse du travail aux usines du Reich ?

Stephen Wise, président de l’American Jewish Congress, ne mâche pas ses mots à propos de Haavera. Pour lui il y a « quelque chose de pire que d’entrer dans Jérusalem la tête baissée, c’(était) d’entrer avec des mains sales ».[11]  La presse révisionniste de Vladimir Jabotinsky se déchaîne, accusant l’Agence juive d’être un « allié de Hitler (…) qui avait foulé au pied l’honneur juif, la conscience juive, la morale juive (…) de sombres personnages qui en étaient venus à faire le commerce des malheurs des Juifs et de la terre d’Israël…»[12] 

Même au sein de l’exécutif de l’Agence juive, un membre prestigieux, Itzhak Gruenbaum, exige que l’on mette fin à l’Haavera avec cette condamnation terrible: « Nous devons entamer une guerre contre l’Allemagne nazie sans prendre aucunement en considération le sort des Juifs en Allemagne ».[13] Pour lui, « une nation en fuite ne peut pas bâtir une patrie ». Il est pleinement conscient des conséquences d’une telle politique : « Le judaïsme allemand en fera les frais, de toute évidence, mais nous n’avons pas de choix ».[14]

David Ben Gourion leur répond : « Nous devons transformer ce désastre (que subissent les Juifs allemands) en une occasion de développer notre pays, et de sauver les vies et les propriétés des Juifs d’Allemagne pour le bien de Sion. C’est ce sauvetage qui a la priorité sur tout le reste ». Se focaliser alors sur le boycott, conclut-il, constitue un « échec moral » d’une envergure sans précédent.[15]

Ces interventions de deux dirigeants de premier plan reflètent bien les divergences de vues qui règnent au sein même de la communauté juive de Palestine. Elles se retrouvent aux Etats-Unis. Fallait-il au nom de principes risquer de sacrifier 50.000 Juifs ? Certainement pas. Doroty Thompson, une éditorialiste américaine, a parfaitement bien exprimé ce dilemme : « Il est plus facile de dire à des gens à l’intérieur d’une forteresse de mourir pour un principe que d’accepter un compromis ».[16]

Une négociation avec son pire ennemi est préférable surtout si, comme dans le cas de l’Haavara, elle permet d’aboutir à d’importants sauvetages de vies humaines. Or une négociation ne peut aboutir que sur un compromis où chacun assouplit sa position. Les livraisons du Reich à la Palestine n‘ont représenté que 0,5% des exportations allemandes et elles ont permis de sauver des dizaines de milliers d’hommes. [17]

[1] BAUER Yehuda, Juifs à vendre, Liana Lévy, Paris, 1994, p. 28.

[2] En 1938 les confiscations atteindront les trois quarts du compte bloqué

[3] SCHLEUNES Karl, The Twisted Road to Auschwitz. Nazi Policy towards German Jews, 1933-1939, University of Illinois Press, Urbana and Chicago, 1990, p. 196. En fait l’opération se déroule par l’intermédiaire de la Havaara Trust Company.

[4] Une conversion nécessaire car le Reichsmark était sans valeur à l’étranger

[5] BAUER, op. cit. p. 47.

[6] A l’exception de ceux qui possèdent des avoirs conséquents non déclarés à l’étranger.

[7] BAUER, op. cit. p. 43.  En 1937 les exportations vers la Palestine ne représentent que 0,5% des exportations allemandes.

[8] IBID. p. 48.

[9] L’accord dura à un rythme moins soutenu jusqu’à la guerre en 1939.

[10] IBID, p. 50.

[11] CHERNOW Ron, The Warburgs, Random House, New York, 1993, p. 402.

[12] SEGEV Tom, Le septième million, les Israélites et le Génocide, Liana Lévi, Paris, 1991, p. 33.

[13] IBID. p.38. 13 novembre 1938

[14] IBID. 11 mai 1937 Gruenbaum fut par la suite le premier ministre de l’Intérieur de l’Etat d’Israël.

[15] IBID. p. 37. 23 novembre 1935. Ben Gourion est alors le président de l’Agence juive.

[16] WYMAN David, Paper Walls : American and the Refugee Crisis – 1938-1941,  Pantheon, New York, 1985, p.  55.

[17]  BAUER, op. cit. p. 43. En 1937.

Le Monde arabe « Judenfrei ».

    900 000 Juifs y vivaient en 1945, ils ne sont plus que 4 500 en 2005.

Hitler n’a pas réussi à rendre l’Europe « Judenfrei » (libérée de tout Juif). Malgré la catastrophe de la Shoah, un tiers des Juifs d’Europe ont survécu. Le Monde Arabe a fait mieux, il est parvenu à se débarrasser de tous ses Juifs. Cette partie du monde est aujourd’hui «Judenfrei » grâce à une « purification ethnique » massive et brutale trop souvent ignorée.

Le 19 novembre 1947, cinq jours avant le vote à l’ONU de la partition de la Palestine en un Etat juif et un Etat palestinien, Mohammed Hussein Hykal Pacha, président de la délégation égyptienne au Comité politique de l’ONU, met le monde en garde : « Un million de Juifs vivent en paix en Egypte et dans les autres pays musulmans et bénéficient de tous les droits des citoyens.[1] Ils n’ont aucun désir d’émigrer vers la Palestine. Toutefois, si un Etat juif s’établissait, personne ne pourra empêcher des désordres. Des émeutes éclateraient en Palestine et s’étendraient dans tous les pays arabes et pourraient conduire à une guerre entre les deux races ».[2]

Ces Juifs vivent depuis de nombreux siècles dans les pays arabes musulmans. Ils n’ont pas toujours et de loin bénéficié de tous les droits des citoyens. Ils ont trop souvent été traités comme des « sous-hommes » en butte à des tracasseries qui ont parfois dégénéré en pogroms. Mais comme le souligne Hykal Pacha, ils n’envisagent pas de quitter les pays de leurs ancêtres. Ils sont habitués à des conditions de vie difficiles. La seule exception concerne l’arrivée en Palestine de 28 000 Juifs yéménites avant la deuxième Guerre mondiale. Ils parlent hébreu, sont voisins et sont dans le dénuement le plus complet.

L’Egyptien voit juste. La décision de partition de la Palestine prise par l’ONU va provoquer la « guerre entre les deux races ». Pour les Juifs du monde arabe, poursuit Hykal Pacha, la création d’un Etat juif entraînera des conséquences supplémentaires. « Les Nations Unies (…) ne doivent pas perdre de vue que la solution proposée pourrait mettre en danger les Juifs vivant dans les pays musulmans. La partition pourrait créer dans ces pays un antisémitisme encore plus difficile à déraciner que l’antisémitisme que les Alliés tentent d’éliminer en Allemagne (…) Si les Nations Unies décident la partition de la Palestine, elles pourraient être responsables du massacre d’un grand nombre de Juifs ».[3]

L’antisémitisme violent n’a pas attendu. Depuis la fin de la guerre, face aux menaces de partition souvent évoquées par les Alliés, les pogroms meurtriers se sont multipliés et ont pris une ampleur nouvelle. Incendies, pillages et meurtres, les violences redoublent. A Aden, 82 Juifs sont tués le 9 décembre 1947.[4] En 1946, un pogrom sanguinaire terrifie les Juifs de Téhéran.[5] En novembre 1945, après deux jours de pogroms, on compte 130 morts, des centaines de blessés, 7 synagogues, 500 magasins et 350 maisons détruits à Tripoli en Libye.[6] Un second pogrom le 12 juin 1948 fera 15 victimes et 280 maisons détruites.[7] Au Maroc en juin 1948 des émeutes raciales à Oujda et Jerrada  provoquent la mort de 43 Juifs et en blessent 155.[8]

De juin à août 1948, les attentats à la bombe et les incendies criminels se succèdent dans les quartiers juifs du Caire et d’Alexandrie. Au cours de cette vague de violences, on dénombre environ 250 victimes.[9] Des centaines de Juifs sont arrêtés et leurs propriétés confisquées. Les Juifs d’Irak se rappellent les attaques dont ils furent l’objet en 1941, qui firent 200 morts et 2000 blessés.[10] En 1947 au cours d’émeutes à Alep en Syrie, le quartier juif est incendié et 75 Juifs sont tués.[11]

S’ajoutent à ces meurtres un grand nombre de mesures administratives discriminatoires qui rendent la vie des Juifs insupportable et constituent un véritable « pogrom à froid ». Arrestations arbitraires, confiscation de propriétés, exclusion de professions, fermetures d’écoles et d’institutions juives sont le lot quotidien des autochtones juifs. A chaque confrontation des Etats arabes avec Israël, les persécutions redoublent contre ces Juifs arabes qui sont accusés d’aider et d’espionner pour le compte de leurs coreligionnaires. Plus de 200 000 Juifs fuient dans les deux années qui suivent la proclamation de l’Etat d’Israël. 32 000 de Libye, 48 000 du Yémen, 114 000 de l’Irak, 10 000 d’Iran, 18 000 du Maroc.[12]

La vie déjà difficile de ces Juifs devient impossible. Ils se retrouvent dans la situation des Juifs allemands dans les premières années du nazisme, « des morts sociaux ». Il ne leur reste plus qu’une issue, fuir pendant qu’il est encore temps. Quel pays est prêt à recevoir ces Juifs, très pauvres pour la plupart, arabisant bien que rejetés par leurs concitoyens ? Israël, le nouveau pays qui leur a valu la fureur dévastatrice des pays de leur naissance, accueillera plus de deux tiers de ces exilés (voir troisième colonne du tableau ci-dessous). Plus de 80% si l’on excepte les quelque 100 000 Juifs d’Algérie qui se dirigeront naturellement vers la France, pays dont ils possèdent la nationalité.

On a dit que, si l’Etat d’Israël n’avait pas existé, ces 600 000 Juifs des pays arabes n’auraient pas trouvé d’autre pays d’accueil et auraient progressivement disparu dans leur pays d’origine où ils ont pourtant pu survivre des siècles. Ne peut-on tout aussi bien soutenir que leur exode forcé n’aurait pas existé si des persécutions inhumaines n’avaient pas été entraînées par les guerres entre l’Etat d’Israël et ses voisins arabes ? Ce n’est pas la création de l’Etat d’Israël qui les a fait venir, mais l’intensification des persécutions dont ils ont été l’objet à la suite de la création de cet Etat qui les a obligés à fuir… en Israël. Le monde arabe a saisi l’occasion pour éliminer les Juifs qui vivaient auprès d’eux depuis des temps immémoriaux, afin de rendre leurs pays « Judenfrei ».

 Population juive des pays arabes [13]

                                                                                         Arrivée en Israël

                                      1945                     2005                    1948-1989[14]

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    Algérie                     140 000                         0                        24 000[15]

    Egypte                      75 000                      100                        37 000

    Irak                         150 000          environ   20                      130 000

    Liban                         20 000          environ  20   

    Libye                        38 000                           0                        36 000

    Maroc                     265 000                   2 500                       266 000

    Syrie                         30 000            100 à 150                           8 000

    Tunisie                    105 000                   1 500                         52 000

    Yémen                      63 000                      200                          51  000

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Total                          886 000         environ 4 500                     604 000

 

[1] Monde arabe : 900 000 plus Turquie et Iran  160 000.

[2] YA’AKOV Meron, in SHULEWITZ Malka Hillel, éd. The Forgotten millions. The Modern Jewish Exodus from Arab Lands, Continuum, London and New York, 2000, p. 84. Déclaration de Hykal Pacha au Comité politique de l’assemblée générale des Nations Unies le 24 novembre 1947.

[3] Ibid.

[4] GILBERT Martin, Exile and Return :The Struggle for a Jewish Homeland, Lippincott, Philadelphia, 1978, p. 307

[5] VERNANT Jacques, The Refugee in the Post World War, Allen and Unwin, Londres, 1953, p. 64.

[6] Ibid. p. 249.

[7] WEINSTOCK Nathan, Une présence si longue, Comment le monde arabe a perdu ses Juifs, 1947-1957. Plon, Paris, 2008, p. 70.

[8] Ibid. p. 147.

[9] Ibid. p. 173.

[10] Ibid. p. 221.

[11] Jewish Exodus from Arab Lands. Answer.com. Voir aussi une liste exhaustive de ces persécutions dans ALLALI Jean-Pierre, Les réfugiés échangés, Séfarades – Palestiniens. JIPEA, Paris, 2007, p. 72 et ss.

[12] AGAR Herbert,  Les Rescapés, Sedimo, Paris, 1964, p. 250, 299, 300, 291. Jewish Exodus from Arab Lands. Answer.com. Pour le chiffre du Maroc.

[13] WEINSTOCK, op. cit.  p. 328.  International Sephardic Leadership Council. Sephardic Political Action Team trouve un chiffre voisin de 848 000 pour l’année 1948 et de 6 600 pour 2001.

[14] SHULEWITZ, op. cit.  p. 138. Chiffres publiés par l’Office central des statistiques d’Israël en 1996.

[15] 100 000 Juifs algériens partent vers la France. Ils sont de nationalité française.

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Wagner-Rogers Bill

    

   Printemps 1939, l’Amérique refuse l’arrivée de 20 000 enfants juifs du Reich.   

 

Dans la nuit du 8 au 10 novembre 1938, 190 synagogues allemandes sont démolies, incendiées pour la plupart. 7 000 magasins et entreprises juives sont détruits. Une centaine de morts, des milliers de blessés, 30 000 Juifs internés dans des camps de concentration. Un pogrome gigantesque connu sous le nom de la « nuit de cristal ». Le sort des Juifs du Reich bascule de persécutions effroyables dans la barbarie la plus infâme.

Le monde occidental est horrifié. La presse réagit violemment. Thomas E. Dewey, candidat républicain à la Maison  Blanche, s’écrie à la radio le 11 novembre 1938 : « Le monde civilisé se lève, unanime, révolté par ce pogrome sanglant contre des gens sans défense. Du plus profond de nous s’élèvent des cris de protestation contre les horreurs qui se sont produites depuis cinq ans en Allemagne et qui viennent depuis deux jours d’atteindre de nouveaux degrés de délire organisé…»[1] Une déclaration de 36 écrivains américains appelle à l’action : « Nous estimons que nous ne pouvons rester silencieux. Il y a trente-cinq ans une Amérique horrifiée protesta contre le pogrome de Kishinev en Russie tsariste. Que le Seigneur nous vienne en aide si nous sommes incapables de protester aujourd’hui contre le pogrome allemand.»[2]

Dans les mois qui suivent la Belgique accueille quelques centaines d’enfants juifs allemands, la Hollande 1 700 et la Grande Bretagne 9 000. Même pour les enfants, malgré le drame, les Etats-Unis ont refusé la moindre dérogation à leur politique restrictive des quotas d’immigration.

Pourtant, le 9 janvier 1939, une délégation de prêtres catholiques et protestants ont envoyé une pétition à la Maison Blanche demandant que les Etats-Unis ouvrent leurs portes aux enfants allemands. Mieux, en février, le sénateur démocrate de New York, Robert F. Wagner, et la sénatrice républicaine Edith Nourse Rogers proposent une motion dans ce sens au Sénat et à la Chambre des Représentants. Le Wagner-Rogers Billl prévoit l’arrivée hors quota sur deux ans de 20 000 enfants du Reich. Ils seraient accueillis par des familles qui avec l’aide d’organisations privées prendraient les coûts en charge. Ils seraient rendus à leurs parents dès que des conditions de vie normales seraient rétablies.

Dès l’annonce du plan 1 400 familles se portent volontaires.[3] $ 250 000 sont réunis pour financer l’opération. L’American Field Service des Quakers s’engage à tout organiser. Au cours d’une conférence de presse, Eléonore Roosevelt, l’épouse du président, soutient la proposition de loi. Le président Roosevelt est plus réservé, il a d’autres préoccupations prioritaires : il veut obtenir du Congrès le vote d’importantes sommes pour renforcer les défenses américaines.[4]

L’ancien président Hoover aussi. Malgré le chômage qui augmente de nouveau en 1938, les dirigeants des deux principaux syndicats ouvriers, l’American Federation of Labour et le Congress of Industrial Organisations se prononcent en faveur de la loi.[5] Ils sont rejoints par des leaders des églises protestantes et catholiques malgré des éditoriaux indignes de la presse protestante.

Christian Century, le plus grand journal protestant aux Etats-Unis, estime qu’« une libéralisation aggraverait les problèmes économiques et sociaux sévères qui confrontent déjà les Etats-Unis. (1) Comment intégrer des nationalités et des races qui « sont totalement étrangères à notre vie nationale.» Permettre l’entrée d’un plus grand nombre de Juifs exacerberait ce que le Christian Century décrit comme étant le problème juif de l’Amérique.[6] Plus modéré mais plus naïf, le Christian Science Monitor « rejette les suggestions de changement des lois d’immigration et préconise la prière comme étant la meilleure protestation. »[7]

Il faut aussi tenir compte de l’opposition déterminée de trente puissantes associations patriotiques et « nativistes ».[8] Forte de 1 200 000 membres, l’American Legion demande d’interdire toute immigration aux Etats-Unis pendant les dix prochaines années. Les American Sons and Daughters of the Revolution sont « absolument opposés à cette loi » et  ne veulent pas « que ce pays joue les pères noël alors que nos propres citoyens meurent de faim. » Ces organisations reflètent l’opinion publique américaine. Un enquête de Fortune Magazine du 19 avril 1939 constate que 83% des Américains sont opposés à l’augmentation des quotas des réfugiés, ce qui ne les empêche pas à 94% de désapprouver les persécutions juives pendant la nuit de cristal.[9] Symptomatique du climat délétère qui règne, ce commentaire révoltant de Laura Delano Houghteling, l’épouse du directeur de l’immigration, qui met en garde : «  ces charmants enfants grandiront tous très rapidement pour devenir d’affreux adultes. »[10]

Toujours en symbiose avec l’opinion publique, Roosevelt porte un coup fatal à la proposition de loi. Le 1er juin une représentante de la Chambre lui demande d’exprimer sa position. Il annote le document d’un « classé, pas de suite ».[11]  On ne s’étonnera pas qu’après plusieurs débats, la Commission d’immigration du Sénat adopte une modification du texte qui en enlève toute sa valeur. L’admission des enfants allemands peut se faire mais dans le cadre des quotas, en priorité sur celle des adultes. Ce serait livrer 20 000 adultes aux sévices de la gestapo. De toute façon la question ne se pose pas, car le quota pour l’Allemagne est rempli. Il ne reste plus à Wagner qu’à retirer sa proposition de loi.

Le président Roosevelt s’est strictement tenu à la politique qu’il avait définie aux participants de la Conférence d’Evian en juillet 1938. Il spécifiait alors « qu’il ne serait demandé à aucun pays de recevoir un plus grand nombre d’émigrants que celui permis pas les lois existantes. »[12] Cette politique exclut des admissions de réfugiés hors quotas aux Etats-Unis, même s’il s’agit de l’arrivée et du séjour temporaire d’enfants en danger. Il est soutenu dans cette attitude par une large majorité de la population qui reste antisémite avec en plus un  penchant xénophobe affirmé.

[1] LOOKSTEIN Haskel, Were we our Brothers’ Keepers ? A Public Response of American Jews to the Holocaust 1938-1944, Hartmore House, New York, 1985, p. 39.

[2] LEVIN Nora, The Holocaust Years , Robert  Krieger,  Malabar Florida, 1990, p. 30.

[3]  JTA Jewish News Archives. April 20,  1939.

[4]  Eléonor Roosevelt in This I remember, cité par MORSE Arthur D, While Six Millions Died : a Chronicle of American Apathy, Random house, New York, 1968 , p.254.

[5] L’afflux de commandes militaires de l’US Army et d’Angleterre et de France relance la production industrielle.

[6]  LIPSTADT Deborah, Beyond Belief : the American Press and the Coming Holocaust, 1933-1945, The Free Press, New York, 1994, p. 93, 30 novembre 1938.

[7] Ibid, p. 107. 15 novembre 1938.

[8] Nativism. Mot américain qualifiant une politique favorisant la population autochtone d’un pays aux dépens des immigrants.

[9] SHARF Andrew, The British Press and the Jews under Nazi Rule, Oxford University Press, Londres, 1964. P. 199. BREITMAN Richard, KRAUT Alan, American Refugee Policy and European Jewry , 1933-1945, Indiana University Press, Bloomington, 1987, p. 58 et 73.

[10] Holocaust Studies,” Kristallnacht and the World Response.”

[11]“ File no action »

[12] WYMAN David, Paper Walls, American Refugees Crisis, 1938-1941, Pantheon , New York, 1985, p. 43.

Des Juifs américains contre l’envoi de nourritured’Europe. 1941

 

                      Des orthodoxes sommés par le Congrès de « cesser
                 ce racket de colis qui nourrit la machine de guerre de Hitler »

 

C’est l’histoire incroyable et affligeante arrivée à des Juifs orthodoxes. Pendant l’été 1941, alors que les Etats-Unis sont encore neutres, ils envoient des colis de nourriture aux Juifs polonais enfermés et affamés dans les ghettos nazis. Une organisation dépendant du Congrès Juif Américain s’y oppose par la force.

Agudath Israel of America est une modeste organisation de Juifs orthodoxes très religieux. Ils estiment être des hommes que la providence a acheminés vers les côtes américaines dans le but d’aider leurs frères dans le danger. Des liens très forts les unissent aux Juifs d’une Europe de l’Est où vivent encore des membres de leur famille. Ils font parvenir régulièrement des colis aux ghettos polonais.

Pendant l’été 1941 ils sont forcés d’interrompre l’envoi de ces secours humanitaires. Le Joint Boycott Council, créé en 1933 par le Congrès Juif Américain (CJA), est passé à l’action afin que, dans une Amérique encore neutre, le blocus anglais du Reich soit strictement appliqué. Il installe des piquets devant les bureaux d’Agudath Israel pour, selon Joseph Tennenbaum, le président de l’organisation de boycottage,   « faire cesser ce racket de colis de nourriture » et éviter « de nourrir la machine de guerre de Hitler ». Il ajoute : « Tout ce qui peut entraver l’effort de guerre britannique est contraire aux intérêts des Juifs ».

Tennenbaum ajouta l’invective au boycott. Il qualifie Agudath Israel « de mauvaise herbe malade, transplantée d’une terre étrangère dans l’environnement libéral américain ».[1] De son côté Stephen Wise, le prestigieux président du Congrès Juif Mondial (CJM), veut à tout prix éviter « de tout mettre en danger du fait de ce misérable trafic ».[2] Ces mots n’auraient jamais dû être prononcés, cette diatribe augure mal de l’union des Juifs d’Amérique à la veille de la Shoah.

Heureusement, sur place, confronté aux réalités, le docteur Abraham Silberschein qui dirige RELICO, l’organisme spécial d’assistance aux victimes de la guerre, créé par le bureau du Congrès Juif Mondial de Genève, ne tient pas compte du boycott. Il expédie discrètement 1500 colis par semaine vers les ghettos polonais jusqu’à la déportation et l’extermination de leurs occupants.[3] Une misère étant donné les besoins vitaux des centaines de milliers de Juifs emprisonnés. Et pourtant, comme l’écrit Gerhart Riegner, le représentant à Genève du CJM,           « cette activité n’était pas bien vue par les autorités du Congrès Juif Mondial à New York. Celles-ci sont intervenues à plusieurs reprises pour y mettre fin, puisque cette action était en contradiction avec le blocus économique des Alliés ».[4]

A New York, le 1er mars 1943, le Congrès Juif Américain (CJA) réunit 37 000 personnes au Madison Square Garden aux cris de : « Arrêtez Hitler tout de suite ! »[5] Les orateurs exigent l’envoi de nourriture et de médicaments dans les camps et ghettos sous contrôle nazi. Mais ils ajoutent immédiatement « tout en tenant strictement compte de la guerre économique conduite contre les Etats agresseurs ».[6] Ils vouent eux-mêmes à l’échec leurs propres demandes. Cette politique ambivalente sera longtemps poursuivie par le CJA et son extension internationale le Congrès Juif Mondial (CJM).

Au cours de l’American Jewish Conference d’août 1943, le rabbin Abba Hillel Silver, le chef le plus radical du mouvement sioniste américain, est allé plus loin. Il estime que si l’on n’arrive pas à créer un Etat juif, il devient inutile d’essayer d’envoyer de la nourriture aux masses affamées des ghettos juifs. Pour lui, l’absence d’un Etat juif où se réfugier condamne les générations juives futures à d’autres camps de la mort.[7] Les opérations de secours deviennent alors secondaires.

Plus tard les dirigeants du CJM comme du CJA ont modifié leur politique et interviennent pour demander au gouvernement des dérogations officielles au boycott, dérogations qui leur sont systématiquement refusées. Un exemple. Au cours d’un long entretien avec Breckenridge Long, du State Department, le 16 septembre 1943, Nahum Goldmann, un dirigeant du CJM et de l’Agence juive, demande au gouvernement américain d’accepter l’envoi de dix millions de dollars destinés à financer des secours alimentaires distribués par l’intermédiaire du CICR. Ce projet est rejeté. Pour le State Department « un tel projet détruirait l’efficacité du blocus allié de l’Europe (…) il contribuerait à l’effort de guerre nazi parce qu’aucun contrôle effectif n’existerait sur la distribution des colis ».[8] Toujours la même demande, toujours la même réponse. Les dirigeants juifs ne sont-ils pas conscients qu’ils n’obtiendront aucune dérogation et qu’ils doivent agir autrement ?

Il faut attendre début 1944 pour que la situation se dénoue lentement. Le CJM demande au gouvernement un soutien massif pour le Comité International de la Croix-Rouge : « Des navires pour transporter des approvisionnements vers les camps d’internement (…), un assouplissement du blocus allié, des colis d’alimentation vers les camps de travail, des fonds alliés. »[9] Ce programme met de longs mois à se réaliser. Ce n’est qu’à la fin de l’année, quelques mois avant la victoire, que d’importants approvisionnements alliés arrivent. Le chaos indescriptible qui règne alors dans ce qui reste du Reich rend problématique l’acheminement de ces secours arrivés si tardivement.

L’historien Naomi Cohen donne une explication à ce manque d’engagement de la communauté juive américaine. Pour lui, « la plupart des Juifs américains avaient accepté la position anglaise et américaine qu’il n’y avait réellement rien à faire pour sauver les Juifs sous la loi nazie, si ce n’était de gagner rapidement la guerre ».[10] On était loin du militantisme des orthodoxes. « Lorsqu’il s’agit de sauver des vies juives, nous les rabbins n’avons pas le droit d’être incompétents. (…) Suivant les commandements de la Torah, nous sommes prêts à violer de nombreuses lois (…) pour sauver des vies », disait le Rabbin Eliezer Silver, fondateur du Vaad Hatzalah.[11] Il n’a pas été suivi.


 [1] PENKOWER Monty Noam, The Jews were expendable. Free World Diplomacy and the Holocaust, University of Illinois Press, Urbana and Chicago, 1983, p. 123. Il s’agit ici de secours et non de sauvetages.

[2] Wise pense à ses relations privilégiées avec Roosevelt.

[3] Ibid. p. 124.

[4] RIEGNER Gerhart, Ne jamais désespérer ; soixante années au service du peuple juif et des droits de l’homme, Editions du Cerf, Paris, 1998, p. 113.

[5] BREITMAN Richard , KRAUT Alan, American Refugee Policy and European Jewry , 1933-1945, Indiana University Press, Bloomington, 1987, p. 176.

[6] FEINGOLD Henry L, The Politics of Rescue : The Roosevelt Administration and the Holocaust , 1938-1945 Rutgers University Press, New Brunswick N J, 1970, p. 187.

[7] BERMAN Aaron, Nazism, the Jews, and American Zionism. 1933-1945, Wayne State University Press, Detroit, 1990, p. 115.

[8] FRIEDMAN Saul, S. No for the Oppressed: United States Policy Toward Jewish Refugees 1938-1945, Wayne University Press, Detroit, 1973, p. 192.

[9] PENKOWER Monty Noam, The efforts of the American Jewish Congress and the World Jewish Congress in the years of the Holocaust, in FINGER Seymour Maxwell éd., American Jewry and the Holocaust : A Report by the Research Director, his Staff and Independant Research Scholars Retained by the Director for the American Jewish Commission on the Holocaust, Holmes and Meier, New York, 1984, p. 10.

[10] FINGER, op. cit. p. 33.

[11] KRANZLER David, Orthodox ends, Unorthodox means, the Role of Vaad Hatzalah and Agudath Israel during the Holocaust in FINGER, op. cit. p. 25.