Boycotts et Contreboycotts : Echecs et appels au calme

                             

Première grande manifestation antijuive du régime nazi, le Boycott des magasins et des sociétés juives eut lieu le 1er avril 1933. On est surpris des positions opposées prises à ce sujet par les différents groupes allemands au pouvoir comme par les communautés Juives américaines et allemandes.

                             

Le boycott eut lieu le 1er avril 1933. Dans toute l’Allemagne, les magasins et les sociétés juives furent désignés à la vindicte populaire par d’énormes J U D E , peints sur les vitrines et sur les murs. Prévenus d’avance, de nombreux magasins avaient baissé leur rideau de fer.  A l’entrée des commerces restés ouverts, des SA patrouillaient pour dissuader les clients qui bravaient l’interdit. Desvitrines volèrent en éclats, des commerçants furent molestés. C’est l’ampleur et la visibilité sans précédent du mouvement qui impressionna aussi bien les Allemands que les étrangers. 

Paul-Joseph Goebbels, ministre de la propagande et de l’information du troisième Reich explique dans son journal les raisons de ce boycott : « Une propagande étrangère atroce nous cause énormément de soucis. Les nombreux Juifs qui ont émigré d’Allemagne excitent tous les pays contre nous …. Nous ne réussirons à mettre fin à la calomnie étrangère que si nous attaquons les gens qui en sont à l’origine ou au moins en sont les bénéficiaires, c’est-à-dire les Juifs vivant en Allemagne… C’est pourquoi nous devons lancer un boycott d’importance contre toutes les affaires juives en Allemagne. Les Juifs étrangers y regarderont à deux fois si leurs frères de race sont frappés dans le dos. »[1]

Si pendant les premiers mois de 1933, il n’y eut pratiquement pas de Juifs internés en tant que Juifs, ils n’en furent pas moins les victimes de pogromes locaux. Les SA organisèrent une série de boycotts contre les professions libérales et les commerces juifs. Plus grave, des professionnels juifs en vue furent battus à mort : vengeances ou actes gratuits ? Cette flambée de violences antisémites fut condamnée et engendra de vives réactions en Amérique. La principale manifestation contre ces persécutions fut un rassemblement de masse le 27 mars 1933 au Madison Square Garden à New York organisé par Stephen Wise, le président de l’American Jewish Congress. Simultanément des associations d’anciens combattants juifs appelèrent au boycott des produits importés d’Allemagne.

On aurait pu croire que les Juifs allemands maltraités auraient été satisfaits des soutiens apportés par leurs coreligionnaires américains. Il n’en fut rien. Des Juifs allemands au plus haut niveau sont intervenus, craignant que le boycott américain des produits allemands ne se retournât contre eux, Eric Warburg, de la banque Warburg, qui envoya le 29 mars un câble urgent à son cousin Felix, président de l’Américan Jewish Joint Distribution Committee à New York, disant que « le boycott allemand prendrait place le premier avril si les informations d’atrocités et la propagande hostile dans la presse étrangère et les meetings de masse (…) ne cessent pas immédiatement . Félix lut ce câble au président de l’American Jewish Committee, Cyrus Adler, et le groupe publia une circulaire dans laquelle il rejetait tout boycott des produits allemands et qualifiait d’irresponsables ceux qui soutenaient de tels boycotts. »[2] Ces termes d’irresponsables visent les membres de l’association juive concurrente, qui a organisé la manifestation du Madison Square Garden : l’American Jewish Congress. On mesure là la profondeur du fossé qui sépare les deux groupes. Au moment où leur aide deviendra au fil des ans de plus en plus indispensable, cette division fratricide affaiblira de façon dramatique les possibilités d’intervention de la plus grande communauté juive mondiale. Une dissension que l’on retrouvera entre ces Juifs étrangers qui veulent intervenir et faire pression sur le gouvernement du Reich et les Juifs allemands qui désirent calmer le jeu et cherchent à s’entendre avec le pouvoir nazi.

De son côté, Goering intervint en convoquant les quatre organisations juives les plus représentatives pour leur demander de faire pression sur leurs coreligionnaires américains afin que cessent ces manifestations. Il brandit la menace de sanctions et de boycotts dont les Juifs allemands seraient les victimes. De nombreux télégrammes furent envoyés d’Allemagne en Amérique et dans le monde. Celui de la communauté juive de Berlin à l’American Jewish Committee fournit un bon exemple : « D’après les récits des journaux, une campagne de propagande se poursuit outre-mer contre l’Allemagne qui serait coupable d’atrocités et de boycotts. Elle est apparemment le fait d’organisations juives. En tant qu’Allemands et que Juifs, nous devons élever à ce sujet une protestation solennelle. La diffusion de fausses nouvelles ne peut en effet qu’avoir des effets néfastes, car elle ternit la réputation de l’Allemagne, notre terre natale, et met en danger les relations des Juifs allemands avec leurs concitoyens. Veuillez faire en sorte, et de manière urgente, que s’arrête toute propagande sur les atrocités et le boycottage. »[3]   

Hitler avait espéré par un boycott prolongé pousser les Juifs à la ruine, au désespoir et à leur fuite d’un pays qui leur refusait les moyens les plus élémentaires de vivre. Ce but est bien exprimé par le journal Niedersachsischer Beobachter  du 1er avril 1933.  « Le boycott actuel est purement défensif et de nature économique. Il n’est pas dirigé contre les personnes juives. Le mouvement national-socialiste est persuadé que cette action ramènera le judaïsme mondial à la raison… »[4] Le boycott du 1er avril fut un échec, reconnu comme tel par les nazis eux- mêmes.  « Le 17 avril, Curt Menzel, un juriste nazi, souligna dans une conférence à la ligue nationale socialiste des juristes à Hambourg que pour beaucoup de nazis l’apathie du public fut évidente pendant le boycott (…). La réponse du public était loin d’être satisfaisante (…). Dans certaines villes, il y eut une résistance active, avec des clients essayant délibérément d’acheter dans des magasins boycottés. »[5] Il faut également constater que lorsque des manifestations antijuives surviennent dans la rue, une partie de la population allemande réagit négativement aux brutalités. Or il n’en est rien lorsqu’il s’agit de mesures administratives. Ce que l’on voit, l’image, engendre des réactions infiniment plus puissantes qu’une directive ou qu’une loi qui restent abstraites au moment de leur publication.  

Ce n’est pas seulement parce qu’il avait échoué que le boycott fut interrompu. Dès le départ, sous la double pression du Président Hindenburg et des ministres conservateurs, Hitler décida à regret de le limiter à la journée. Hindenburg pour des raisons politiques, les ministres pour tenir compte de contraintes économiques. « Ceux-ci, avec à leur tête le baron Constantin von Neurath, Ministre des affaires étrangères, mirent en avant les résultats négatifs qu’aurait sur l’économie allemande une guerre avec la juiverie internationale. »[6] Les Juifs de downtown New York, ceux de l’American Jewish Congress, les Sionistes avaient donc eu raison sur ceux de uptown de l’American Jewish Committee, plus conservateurs. Ils avaient tenu tête à Hitler en manifestant pour le boycott des importations allemandes. Avec les nazis la fermeté payait. Elle ne fut malheureusement que trop rarement utilisée, et les conséquences de cette parcimonie sont connues.

« Le boycott apprit aux nazis une leçon essentielle : résoudre le problème juif et le problème économique en même temps était impossible tant que des progrès économiques visibles n’auraient pas été faits… Les investissements et les prêts étrangers dépendaient de la confiance dans la politique économique de l’Allemagne… Chaque mesure qui minerait cette confiance ne ferait que renforcer les problèmes que Hitler devait résoudre… »[7] Tel fut le raisonnement de la plupart des hommes d’affaires juifs à la tête de grandes sociétés. Les nazis avaient besoin d’eux sur le plan national et surtout international. Ils ne craignaient rien. Ils eurent raison, jusqu’au jour Hitler décida qu’ils avaient tort.

C

[1] Journal de Paul-Joseph Goebbels du 24 mars 1933 cité par STRAUSS Herbert, Op. Cit. p. 66

[2] CHERNOW, Ron, The Warburgs, Random House, New York 1993, p. 373

[3] DAWIDOWIZ, Lucy, La Guerre contre les Juifs, 1933-1945, Hachette, Paris 1975. Télégramme envoyé le 30 mars 1933 par communauté juive de Berlin à l’American Jewish Committee, p. 95

[4] STRAUSS Herbert, Op.Cit. Niedersachsischer Beobachter daté du 1er avril, p.70

[5] SCHLEUNES, Karl A. The Twisted Road to Auchwitz, Nazi Policy toward German Jews, 1933,1939, University of Illinois Press, Urbana 1970. Conférence de Curt Menzel, juriste nazi, le 17 avril 1933, p.88.

[6] CHALK, Frank, (direction) The History and Sociology of Genocide, Analysis and Case Studies, Yale University Press, New Haven 1990, p. 345

[7] SCHLEUNES Karl A, Op. Cit. p. 89

 

Opinion publique américaine : un antisémitisme pernicieux.

Un climat délétère qui augure mal de l’attitude des Américains pour sauver les Juifs d’Europe pendant l’Holocauste.

Quelques jours après la Nuit de Cristal,[1] dans un éditorial du 15 novembre 1938, le Christian Science Monitor « rejette les suggestions de changement des lois d’immigration et préconise la prière comme étant la meilleure protestation. »  De son côté le Christian Century, le plus grand journal protestant aux Etats-Unis, reconnaît que « le but déterminé des nazis est l’annihilation de la population juive », mais il estime « hautement inopportun de baisser les barrières de l’immigration, car cela reviendrait à créer un mal aussi grand que celui qui doit être guéri. » Une libéralisation aggraverait les problèmes économiques et sociaux sévères qui confrontent déjà les Etats-Unis.[2] Le 30 novembre, ce même journal écrit qu’il est plus inquiet des conséquences sociales que des conséquences économiques de la politique d’immigration. Comment intégrer des nationalités et des races qui « sont totalement étrangères à notre vie nationale. » Permettre l’entrée d’un plus grand nombre de Juifs « serait rendre un très mauvais service aux Juifs d’Amérique », car cela exacerberait ce que le Christian Century décrit comme étant le problème juif de l’Amérique.[3]

Nous ne voulons pas être infectés par le virus de l’antisémitisme que Hitler essaie de nous inoculer en nous envoyant ses Juifs, disent en substance les protestants. Pour des associations aussi influentes que l’American Légion, avec ses 1,2 million de membres, et les Filles de la Révolution, l’argument décisif pour refuser des réfugiés, c’est la préférence nationale à donner aux foules américaines, que la crise économique a rendues misérables et désespérées. Leurs déclarations pour repousser le Wagner Rodgers Act, qui devait permettre l’arrivée de 20.000 enfants aux Etats-Unis, sont symptomatiques. « Comment pouvons-nous donner notre accord à une telle loi, alors que des millions de garçons et de filles descendant de pionniers américains sont négligés, sous-alimentés, vêtus de haillons et malades. »  S’il y a des foyers prêts à accueillir des enfants étrangers, le nationalisme américain requiert que ces enfants américains dans le besoin y soient reçus en priorité. On le répète sur tous les tons : « Les enfants américains doivent être les premiers à avoir droit à la charité américaine. »[4]

A sa réunion du 4 mai 1939, le comité exécutif national de l’American Légion découvre un nouvel argument, plus surprenant : « Une des politiques traditionnelles de l’Amérique, c’est que la vie familiale soit protégée, et c’est la raison pour laquelle l’American Legion s’oppose au démembrement des familles que propose cette loi. »[5]  En d’autres termes, on recommande, à supposer qu’ils aient encore des parents vivants, de laisser les enfants vivre avec eux dans les camps de concentration nazis ! Naïveté ou nouvelle excuse pour ne rien faire ? Ces prises de positions reflètent malheureusement parfaitement l’opinion publique. Un sondage conduit par Gallup en Janvier 1939 révèle que 66% de la population s’oppose au Wagner Rodgers Act.[6]

Aux Etats-Unis, ces enquêtes d’opinion étaient devenues courantes. Un sondage conduit pour l’American Jewish Committee au printemps 1938 trouve que 82% des personnes interrogées sont opposées à l’admission d’un plus grand nombre de Juifs exilés d’Allemagne.[7]  Les Américains désapprouvent massivement, par 94%, les persécutions juives pendant la Nuit de Cristal, ce qui ne les empêche pas, pour 77% d’entre eux, de s’opposer à l’admission d’un plus grand nombre de Juifs du Reich.[8] Aux bons sentiments répond une attitude butée qui refuse la moindre action concrète. David Wyman parle de l’antisémitisme envahissant de la fin des années trente. Le résultat d’enquêtes entre 1938 et 1946 indique que plus de la moitié des Américains perçoivent les Juifs comme avides, malhonnêtes et pour un tiers agressif et ayant trop de pouvoir aux USA.[9]

Antisémitisme généralisé sûrement, mais également xénophobie qui s’étend à tous les réfugiés. « Comment veut-on que le chômeur ne regarde pas avec haine ou du moins avec envie l’ouvrier étranger qui travaille ? »[10]  Un sondage effectué en Angleterre dans le courant de l’été 1939 va dans le même sens : 79% des personnes interrogées estiment que l’on doit laisser entrer les réfugiés librement, mais 80% ajoutent qu’il faut prendre en même temps des mesures restrictives pour protéger les travailleurs et les contribuables anglais.[11] Aux Etats-Unis les éditeurs de Fortune Magazine, dont une enquête du 19 avril 1939 révélait que 83% des Américains étaient opposés à l’augmentation des quotas en faveur des réfugiés, interprétaient ce résultat comme une conséquence de la peur de la concurrence économique Droit humanitaire, sympathie envers les persécutés, antisémitisme et xénophobie, protection du travail en période de crise aiguë, tous ces sentiments conflictuels sont très présents sans qu’il soit possible d’en distinguer l’importance réelle. Il faut y ajouter, égoïste et omniprésent, le désir des gouvernements et du public de ne pas avoir à contribuer financièrement au soutien de ces réfugiés.

Roosevelt, toujours sensible aux pressions de l’opinion publique, a suivi le mouvement : sympathie pour les persécutés, mais intransigeance quant à l’assouplissement de l’immigration. Son épouse Eléanor expliquait son attitude en écrivant que « Franklin s’est souvent abstenu de soutenir des causes auxquelles il croyait, à cause des réalités politiques (…). Il disait : les choses les plus importantes sont prioritaires, je ne peux pas me permettre de perdre des votes dont j’ai besoin pour des mesures qui sont plus importantes pour le moment, en poussant des mesures qui nécessitent une bataille. »[12] Roosevelt dut, semble-t-il, constamment s’intéresser à des problèmes plus importants que celui des réfugiés juifs.

 

[1] Dans la nuit du 9 au 10 novembre 1938, enn quelques heures, 190 synagogues seront démolies, incendiées pour la plupart, 7.000 magasins et entreprises juives seront détruits, 30.000 Juifs dont 8.000 Autrichiens seront arrêtés et internés dans des camps de concentration préparés à leur intention. Un pogrome gigantesque qui fit une centaine de morts et des milliers de blessés.

[2] Lipstadt, Deborah, Beyond Belief, The American Press and the Coming Holocaust, The Free Press, a division of MacMillan, New York 1986. p. 107.

[3] IBID

[4] David Wyman – Paper Walls – Op. Cit. p. 95

[5] Morse, Arthur D. While Six Millions Died, A Chronicle of American Apathy, Random House, NewYork 1968. p. 263.

[6] Wyman, David, Paper Walls, American and the Refugee Crisis, 1938-1941, Pantheon, New York 1985. p. 95.

[7] Breitman, Richard, Kraut, Alan, American Refugee Policy and European Jewry, 1933-1945, Indiana University Press, Bloomington 1987. p. 58

[8] IBID. p. 94.

[9] David Wyman – The abandonment of the Jews and the Holocaust – 1941-1945. Pantheon – New York 1984. p. 14.

[10] Schor Ralph, L’Opinion Française et les Etrangers en France, 1919-1939, Publications de la Sorbonne, Paris 1985. p. 555. Il y avait alors 2 millions de chômeurs en France.

[11] Sharf, Andrew, The British Press and the Jews under Nazi Rule, Oxford University Press, Londres 1964. p. 199.

[12] Richard Breiman et Alan Kraut – Op. Cit. p. 73

 

Les Juifs, des personnes déplacées à part ? 1945

Pour les Américains et les Britanniques, la théorie nazie selon laquelle les Juifs constituent une race particulière est évidemment inacceptable. Le mémorandum d’un commandant de la zone d’occupation anglaise tire les conclusions de cette prise de position alliée. « Les Juifs comme toutes les autres religions doivent être classés dans les camps en fonction de leur nationalité plutôt que comme race ou religion ». Le mémorandum ajoute une mise en garde : « Toute forme de ségrégation raciale ou religieuse entraînerait des sentiments antisémites. »[1]

Dans une lettre du 11 août 1944 à l’UNRRA, le délégué britannique Sir George Rendel annonce déjà cette politique lorsqu’il déclare : « Le fait que les Juifs puissent, en tant que race, être identifiés par certaines caractéristiques, et que les développements politiques, et en particulier la doctrine raciale nationale-socialiste, leur aient créé des problèmes particuliers d’importance ne sont pas des raisons suffisantes pour les traiter comme une catégorie nationale indépendante. »[2] De plus les Britanniques craignent que les Juifs n’utilisent un statut national particulier pour revendiquer un certificat donnant accès à la Palestine. Ils ont toujours voulu séparer le problème des personnes déplacées de celui de la Palestine. Les Américains ne sont pas en reste. Dans un manuel publié avant la fin de la guerre par le Haut commandement américain, on peut lire à ce sujet : « Le gouvernement militaire doit éviter de donner l’impression que les Juifs bénéficieront d’un traitement préférentiel, car cela perpétuerait les distinctions faites par les théories raciales nazies. »[3]

Trois mois après la libération des camps, les Britanniques maintiennent cette politique. Lord Reading, patron de la division politique du Conseil de contrôle, écrit le 24 juillet 1945 : « En bref, nous ne pouvons pas accepter la théorie admettant que les Juifs sont une race à part, car c’est un des principes de base de la politique nazie …» et il termine la phrase  en ajoutant « …il est vraiment bizarre qu’ils (les Juifs) essaient maintenant de s’en prévaloir (de la politique raciale nazie).»[4] Cette remarque inacceptable montre bien l’incompréhension des Alliés face à la situation des Juifs. Il ne faut pas inverser les facteurs. Ce n’est pas comme race particulière que les personnes déplacées juives demandent un traitement préférentiel. C’est à la suite des souffrances terribles qu’ils ont endurées, les nazis les ayant classés à part comme des « sous-hommes ».

 Plus tard, visitant des mémoriaux érigés par l’Etat à Buchenwald et à Sachsenhausen, un scientifique israélien, Felix Bergman, s’offusque. Les Juifs ne sont pas mentionnés, ils sont classés sous leur nationalité d’origine. Il écrit à Otto Grotewolh, le président du Comité des combattants antifascistes de la résistance : « Les Juifs sont arrivés dans les camps comme Juifs, comme membres du peuple juif et dans ces camps ont été enfermés dans des sous-camps spéciaux, séparés des aryens de tous les autres pays… Ils furent torturés à mort avec des méthodes particulièrement bestiales… C’est une insulte à mon peuple lorsque vous déclarez que les Juifs ont été déportés et exterminés dans les camps comme Polonais, Hongrois, Russes… citoyens allemands. »[5] Quinze années après la libération des camps, la spécificité des Juifs reste toujours ignorée. Les Juifs ne sont pas une race à part, mais comme le souligne Yehuda Bauer : « Ils ont hérité d’une culture, d’une tradition ethnique, d’une civilisation et d’un passé qui incluent une religion mais la dépassent. Même les plus assimilés parlent de « peuple juif ».[6] Pendant des mois, pour les Alliés, les Juifs n’existent qu’en tant que nationaux. Les conséquences de ce classement sont dramatiques et inacceptables

Dès la fin de la guerre, les Etats-Unis et la Grande-Bretagne suivent la même politique : évacuer le plus rapidement possible les millions de personnes déplacées présentes dans les zones d’occupation. Elles sont donc rassemblées dans 500 centres de regroupement, des camps de transit construits dans l’urgence où elles sont classées par pays d’origine afin de faciliter leur rapatriement. Les personnes déplacées n’ont pas le choix. Les militaires américains exigent qu’elles déclarent leur nationalité pour avoir le droit d’être logées et nourries.[7] Parce que cette politique s’applique aux Juifs, des victimes des persécutions et des tortures ont côtoyé dans les centres certains de ceux qui quelques jours plus tôt avaient été leurs tortionnaires.[8] S’y trouvent en effet des étrangers, anciens membres des forces militaires sous commandement allemand, des Polonais, des Russes, des Ukrainiens ou des Baltes ayant travaillé de leur propre volonté pour l’Allemagne.[9]

On assiste à la situation absurde où ces « collaborateurs » des nazis se trouvent dans la catégorie favorisée que sont les personnes déplacées alors que les Juifs allemands, autrichiens ou hongrois sont considérés comme « ennemis » et partagent à la portion congrue le sort de leurs concitoyens. L’exemple extrême de ce non-sens, ce sont les Juifs autrichiens et hongrois du camp de Buchenwald. Considérés comme « nationaux ennemis », ils sont arrêtés et enrôlés de force par les Britanniques dans des bataillons de travailleurs.[10] Un comble, alors que dès le 15 avril 1945, le SHAEF avait donné l’ordre précis de considérer comme personnes déplacées les nationaux ennemis persécutés pour des raisons de race, de religion ou d’activité pour le compte des Alliés. Bien que souvent répété, cet ordre est souvent ignoré par le commandement local pour lequel les Juifs allemands et autrichiens et d’autres pays de l’Axe sont toujours traités comme citoyens ennemis de ces pays. L’exclusion va durer. Edward Warburg, président du Congrès juif mondial, écrit en novembre 1945 : « Le CICR se voit interdire de donner des colis de nourriture aux Juifs et aux politiciens de nationalité allemande (persécutés) parce qu’ils sont allemands. »[11]

Le Congrès juif mondial (CJM) avait prévu ce qui allait arriver. Le 13 novembre 1944, il approche le major général John H. Hilldring, directeur des affaires civiles au War Department, pour lui demander que « les personnes déplacées juives, quelle que soit leur nationalité, soient considérées comme des éléments sympathiques », et que les Juifs ne soient pas placés « dans les mêmes camps que les nazis ou autres nations ennemies, dans les mains desquelles, hier encore, ils ont souffert de la manière la plus cruelle ».[12]

Cette intervention n’est pas prise en compte. Pire, les personnes déplacées ne doivent rester dans les centres de regroupement que les quelques jours nécessaires pour organiser leur rapatriement. Les militaires américains estiment qu’elles doivent ou retourner dans leur pays d’origine par le premier moyen de transport disponible ou devenir résidentes en Allemagne.[13] Cela ne pose aucun problème pour les Juifs des pays occidentaux qui rentrent chez eux. Par contre, une grande partie des Juifs de l’Est ne peuvent ou ne veulent pas revenir dans leurs pays d’origine. Des pays qui sont devenus des « cimetières », où des dizaines de milliers de survivants sont dans un dénuement total et continuent à subir d’affreuses persécutions. A quelques exceptions près, les survivants de la Shoah refusent d’envisager l’alternative qui leur est proposée de s’établir en Allemagne, le pays qui a exterminé leurs frères et où vivent encore leurs bourreaux. En attendant de savoir où ils pourront aller, ils demandent des camps à part pour ne plus être forcés de vivre avec leurs anciens tortionnaires qui ne cachent pas leur haine pour les Juifs. Ils revendiquent également des conditions de vie décentes.

Copyright Marc-André Charguéraud. Genève. 2018. Reproduction autorisée sous réserve de mention de la source.

[1] KÖNIGSEDER Angelika et WETZEL Juliane, Waiting for Hope : Jewish Displaced Persons in Post War II Germany, Northwestern University Press, Evanston, Ill., 2001. p. 39.

[2] HILBERG Raul, La destruction des Juifs d’Europe, Fayard, Paris, 1988, p. 989.

[3] DINNERSTEIN Leonard Oxford University Presse, New York, Oxford 1982, p. 19. SHAEF (Supreme Headquater Allies Expeditionary Force )

[4] REILLY Joanne. The Liberation of a Concentration Camp. Routledge 1998. p. 88.

[5] REILLY Joanne. The Liberation of a Concentration Camp. Routledge 1998. p. 88.

[6] KASPI André, Les Juifs pendant l’occupation, Seuil, Paris, 1991. p. 375.  Mars 1944, le grand rabbin Maurice Liber soumet au Consistoire central une note. Peu importe, observe-t-il, qu’on définisse le juif par la religion, la race ou la nationalité. « Partout où ils n’ont cessé d’être traités comme tels, partout où ils n’ont pas renoncé à se considérer comme tels, il est incontestable que les Juifs constituent une société à base spirituelle, dont les membres sont liés historiquement par la communauté d’origine et de foi, quelle que soit la conscience ou la méconnaissance de cette origine commune, quelle que soit la force ou la faiblesse de cette foi commune. »

[7] HILLIARD Robert L. Surviving the American : The Continued Struggle of the Jews after Liberation,. Seven Stories Press, New York, 1997. p. 3.

[8] Un exemple: en juillet-août 1941 après l’occupation allemande, des Lithuaniens, activistes, policiers et même soldats, participèrent au massacre de milliers de Juifs. A la victoire, ils ont fui la justice de leur pays et se retrouvent en nombre dans les camps de DP’s.

[9] KÖNIGSEDER Angelika et WETZEL Juliane, Op. Cit. p. 16.

[10] BAUER Yehuda, Out of the Ashes, The Impact of American Jews on Post Holocaust European Jewry, Pergamon Press, Oxford, 1989. p. 45. ABZUG Robert H, Inside the Vicious Heart : American and the Liberation of Nazi Concentration Camps, Oxford University Press, New York, 1985. p.151.

[11] DINNERSTEIN op.cit. p. 13.

[12] Cité par Grobman 1993 GROBMAN Alex, Rekinling the Flame. American Jewish Chaplains and the Survivors of Europeean Jewry 1944-1948, Wayne State University Press, Detroit, 1993., p. 20.

[13] Cité par Grobman 1993 GROBMAN Alex, Rekinling the Flame. American Jewish Chaplains and the Survivors of Europeean Jewry 1944-1948, Wayne State University Press, Detroit, 1993., p. 20.

Pie XII et les 10 000 Juifs déportés de Rome. Octobre 1944.

Le 16 octobre 1943 à 5 heures du matin, les policiers allemands munis de listes de noms et d’adresses ratissent méthodiquement les logements des Juifs romains.[1] Ils exécutent l’ordre donné le 25 septembre par Heinrich Himmler, chef de la Gestapo à Berlin, à Herbert Kappler, chef de la police allemande à Rome. « Tous les Juifs (de Rome) quels que soient leur nationalité, âge, sexe ou statut social doivent être transférés en Allemagne et liquidés. »[2] 1 007 Juifs sont arrêtés et déportés vers la mort. [3] Un nombre toujours trop élevé, mais qui heureusement ne dépasse pas 10% de la population concernée.[4] Le jour même à 14 heures la rafle est suspendue.[5] C’est un échec pour les Allemands. Les Juifs romains ont été alertés et ont déserté leur domicile.

Les arrestations romaines se sont produites plus d’un an après les grandes rafles de France, de Belgique et de Hollande. L’information a eu le temps de circuler, diminuant l’effet de surprise. Les signaux d’alerte se sont multipliés. Le 29 septembre, une descente de la police allemande dans les bureaux de la Communauté juive aboutit à la saisie de listes de noms et d’adresses.[6] La police revient le 14 octobre et emporte des camions de livres de la bibliothèque médiévale de la Synagogue. Le 10 octobre les responsables de l’Union Nationale des Communautés Juives Italiennes jugent la situation alarmante et ferment leurs bureaux.

Les dirigeants juifs disparaissent et entrent en clandestinité. Israël Zolli, le chef rabbin de Rome, dès le 18 septembre. Au début octobre, c’est le tour de Renzo Lévi et Settimio Sorani, les directeurs de Delasem, l’organisation italienne de secours juif. Dante Almansi, le président de l’Union des Communautés Juives Italiennes et Ugo Foà, le président de la Communauté juive de Rome n’ont pas été arrêtés lors de la rafle. Ils avaient quitté leur domicile en temps utile.

Après la guerre Sorani témoigne : « A la mi 1943, j’en savais autant qu’aujourd’hui, tout. » Zoli et Sorani ont supplié Almansi et Foà de mettre en garde les membres de la communauté juive.[7] Ils n’ont rien fait, déterminés, disent-ils, à éviter de provoquer les nazis en fermant la synagogue et en faisant disparaître les Juifs.[8] Peut-on alors reprocher  au Pape de ne pas avoir informé ces dirigeants juifs de ce qu’il aurait pu savoir de l’imminence d’une rafle ?[9]

Plus grave, Pie XII n’est pas intervenu auprès des autorités allemandes pour leur demander de sursoir à la déportation des 1007 Juifs arrêtés. Les « interventions » dont il est souvent fait état ne sont pas à la hauteur du drame. Celle du Cardinal Maglione, secrétaire d’Etat du Vatican auprès de Ernst von Weizsäcker, ambassadeur d’Allemagne auprès du Saint-Siège, est plus un appel sans suite qu’une protestation. A la question de Weizsäcker qui demande : « Que ferait le Saint-Siège si les choses devaient continuer ? » Maglione répond par la phrase souvent citée : « Le Saint-Siège ne voudrait pas être mis dans l’obligation de dire une parole de désapprobation ». Une prise de position timorée et sans aucune conséquence pratique, car Maglione demande à l’ambassadeur allemand de ne pas en faire état ! [10]

On a également souvent cité la lettre que Mgr. Hudal, recteur de l’Eglise catholique allemande à Rome, a envoyée en fin de soirée le 16 octobre au général Rainer Stahel, commandant allemand de Rome. Elle se termine par un appel : « Je vous prie instamment de donner l’ordre de mettre fin immédiatement à ces arrestations…. Sinon je crains que le Pape ne prenne publiquement position contre elles…»[11] Une menace sans grande portée d’un religieux subalterne qui demande un arrêt des arrestations déjà décidé quelques heures plus tôt. Cet arrêt fait suite à une rafle qui avait épuisé ses possibilités.

Pie XII ne devait-il pas prendre une position offensive publiquement ?  Condamner à l’avance toute arrestation de Juifs. Après la rafle, exiger immédiatement la libération des 1007 Juifs arrêtés et la cessation des arrestations. Weizsäcker explique les « silences » de Pie XII. Il confie à Gerhart Gumpert de l’ambassade d’Allemagne en Italie : « Toute protestation de la part du Pape aurait eu pour conséquence que les déportations auraient été exécutées de façon vraiment exhaustives. Je sais comment nos gens agissent dans ces cas. »[12]

Albrecht von Kessel, un collaborateur de Weizsäcker, précise : « Une protestation incendiaire du Pape, non seulement n’aurait eu aucun succès pour arrêter la machine de destruction, mais elle aurait causé de très grands dommages supplémentaires aux milliers de Juifs cachés au Vatican et dans les monastères, couvents et institutions religieuses romaines. »[13] Il faut également tenir compte des milliers de non juifs, résistants, opposants politiques, déserteurs… qui se sont réfugiés sous la protection papale.

Sachant que des protestations, non seulement n’auraient pas influencé la détermination nazie, mais auraient mis en péril des milliers de vies, Pie XII devait-il menacer et condamner les nazis au nom de la haute autorité morale que représente le catholicisme ? Le Pape a choisi de sauver plutôt que de dénoncer publiquement. Doit-on le lui reprocher ? Il est conscient que les Allemands savent que des maisons religieuses abritent des milliers de personnes recherchées et considérées par eux comme des criminels. Il faut donc rester prudent et ne pas provoquer de représailles dont les fugitifs seraient les premières victimes.

La situation reste d’autant plus dangereuse que les revers de l’armée allemande peuvent conduire les SS à des massacres sauvages ou à l’intervention des néofascistes, comme ce sera le cas le 3 février 1944. Ce jour-là, la police fasciste viole la basilique Saint-Paul-hors-les-murs et arrête quatre-vingt-deux réfugiés dont vingt-neuf juifs.[14] Les réfugiés de trois autres édifices religieux à Rome font également l’objet d’arrestation et bien d’autres en province subissent le même sort.

Des historiens affirment que ce sont les chefs des maisons religieuses qui, sans en informer leur hiérarchie, ont de leur propre initiative accueilli ces personnes en danger, minimisant ainsi le rôle du Pape.[15] C’est oublier le caractère autocratique de l’Eglise. On ne cache pas des centaines de personnes au Vatican même, des milliers dans des bâtiments religieux romains, sans que le Pape ne le sache et dans les faits ne l’approuve, même si aucune directive papale écrite dans ce sens n’a été retrouvée.[16]

Dans Rome aux mains des nazis, il aurait été absurde pour l’institution et dangereux pour les réfugiés que le Pape demande par écrit que l’on cache des personnes considérées par l’occupant comme criminelles. Neuf juifs sur dix ont échappé aux nazis. Plus que jamais il était nécessaire d’accueillir ces milliers de « clandestins » et de prendre toutes les mesures pour éviter qu’ils ne tombent entre les mains de leurs tortionnaires.

Ce sont ces « silences » de Pie XII qui ont permis aux religieux romains, en prenant des risques importants, de participer directement au sauvetage de pas loin de la moitié des Juifs de Rome en les cachant plus ou moins longtemps. Au moment de la libération de Rome, en juin 1944, l’aumônier juif de la cinquième armée américaine témoigne que  « sans l’assistance vraiment substantielle et l’aide apportée aux Juifs par le Vatican et les autorités ecclésiastiques de Rome, des centaines de réfugiés et des milliers de réfugiés juifs auraient sans le moindre doute péri avant la libération de Rome ».[17]

Le fameux avertissement de Gerhart Riegner, représentant du Congrès juif mondial à Genève, à Carl Burckhardt, vice-président du Comité international de la Croix-Rouge, s’applique à Pie XII pendant les mois de l’occupation allemande de Rome : « Je vous dis : ne rien faire et ne pas protester est inadmissible. Si vous ne protestez pas, vous devez agir. Si vous ne pouvez pas agir, vous devez protester. »[18] Pie XII a choisi dans le cas présent d’agir.[19]

[1] Après la chute de Mussolini les 24 et 25juillet 1943, l’armée allemande envahit l’Italie.

[2] ZUCOTTI Susan. The Italians and the Holocaust. Persecution, Rescue and Survival, Basic Books, New York, 1987,  p. 101 et 103. I0 000 dont un peu moins de 2 000  étrangers.

[3] GILBERT Martin, Never Again. A History of the Holocaust,  Harpers Collins, Londres, 2001, p. 106. Seuls 15 reviendront.

[4] Même au Danemark, toujours cité en exemple d’un sauvetage réussi, alors que l’information d’une rafle a été donnée par les Allemands eux-mêmes bien à l’avance, 6% de la population juive a été arrêtée.

[5] ZUCOTTI, 2000, op. cit. p. 169.

[6] A Rome les listes de Juifs italiens ont été établies en 1938 et tenues à jour. Les Allemands en disposent.

[7] GASPARI Antonio. Gli ebrei salvati da Pio XII. Logos. Rome 2001, p. 34. La rafle aura duré de 5 heures à 14 heures.

[8] ZUCOTTI, op. cit. p. 107.

[9] ZUCCOTTI Susan, Under His Very Window. The Vatican and the Holocaust in Italy,  Yale University Press, New Haven et Londres, 2000,  p. 156. « Il est presque certain que ses conseillers sinon lui-même (le Pape) ont entendu des rumeurs plusieurs jours avant la rafle selon lesquelles les Juifs romains allaient être déportés ».

[10] FABRE Henri, L’Eglise catholique face au fascisme et au nazisme, Editions EPO, Bruxelles, 1994, p.170.

[11] Ibid. p. 171.

[12] ZUCCOTTI 2000, op. cit. p.161.

[13] VON KESSEL Albrecht.  Der Papst und die Juden, in F. Raddatz, ed. Summa iniuri… Hambourg 1963, p. 169. ZUCCOTTI 2000, op. cit. p. 1817. ZUCCOTTI 1987, op. cit. p. 115. L’historienne note qu’avant les arrestations du 16 octobre, peu de Juifs romains se réfugièrent dans les maisons religieuses de Rome, mais que la situation fut différente pour les mille à deux mille Juifs étrangers réfugiés qui s’y sont rendus en masse avant la rafle.

[14] NOBECOURT Jacques. Le Vicaire et l’histoire. Seuil, Paris 1964, p. 237.

[15] Parmi eux Henri Fabre et Susan Zuccotti.

[16] ZUCCOTTI 2000, op. cit. p. 192. Cite Francesco Motto qui a étudié les activités de secours de l’Istituto Pio XI. « Sans aucune directive écrite pendant cette période terrible, les catholiques de Rome étaient conscients qu’ils répondaient à la volonté du Saint Pontife en contribuant par tous les moyens au sauvetage du plus grand nombre possible de vies humaines et avant tout à celles des plus exposés, les Juifs. »

[17] RYCHLAK Ronald, Hitler, the War and the Pope, Columbus, MS, 2000 p. 217. L’aumônier se fait l’écho de témoignages de Juifs romains qu’il a recueillis.

[18] RIEGNER Gerhart, Ne jamais désespérer : soixante ans au service du peuple juif et des droits de l’homme, Editions du Cerf, Paris 1998, p. 204.

[19] Dans de trop autres nombreux cas, ces « silences » se sont révélés injustifiables.

La conférence d’Evian :  » La Honte absolue  » juillet 1938

Evian a peut-être été utile à l’administration américaine comme « moyen pratique d’exprimer les désaccords du gouvernement américain » envers le comportement allemand et pousser l’opinion publique américaine vers « une opposition active contre le gangstérisme international » en abandonnant un isolationnisme excessif… Mais cette conférence a encore plus servi Hitler en lui apportant la preuve que l’engagement du monde pour sauver les Juifs était au mieux négligeable. » [1](33) Hitler l’a bien compris. Il ironise le 12 septembre 1938, à l’occasion d’un discours au rassemblement du parti à Nuremberg, « Ainsi ils (les états démocratiques) estiment que l’Allemagne avec ses 140 habitants au kilomètre carré va continuer à garder ses Juifs sans problèmes, alors que les empires mondiaux des démocraties avec seulement quelques personnes au kilomètre carré ne peuvent d’aucune façon les prendre en charge. En résumé, pas d’aide, seulement le prêche de bons sentiments.»[2]

Le Dantzig Vorpost quelques jours après la clôture de la conférence d’Evian ajoute : « Nous pouvons voir que l’on ne prend en pitié les Juifs que dans la mesure où cette pitié peut servir à monter une agitation perverse contre l’Allemagne, mais aucun Etat n’est prêt à combattre la honte culturelle en Europe centrale en acceptant quelques milliers de Juifs. Ainsi la conférence n’aura servi qu’à justifier la politique allemande contre les Juifs »[3]

Cette conférence a été l’occasion pour l’Occident d’exprimer des positions racistes indignes. Le délégué de l’Australie, le lieutenant-colonel T.W. White, dans un dérapage verbal digne des Nazis, conclut que « l’on comprendra sans doute aussi que, comme nous n’avons pas de problème racial réel en ce moment, nous ne soyons pas désireux d’en introduire un chez nous. » Et son collègue de Nouvelle-Zélande de lui faire écho en ajoutant : « Toute personne qui n’est pas de naissance et de sang britannique doit faire une demande au ministère des douanes. »  Un commentaire plus subtil mais tout aussi révoltant du délégué péruvien va dans le même sens.  Il justifie ses propres restrictions à l’immigration en se référant à la législation raciste américaine des années 1921 et 1924, qui a permis depuis de défendre l’héritage nordique et la race anglo-saxonne.[4]

Lorsque, le 25 mars 1938, Roosevelt convoqua cette conférence internationale, il en fixa le but : faciliter l’émigration d’Allemagne et d’Autriche des réfugiés politiques. Il faut entendre par là principalement les réfugiés juifs. La conférence fut un fiasco total, comme l’écrivit brutalement un journaliste de Newsweek : « Le président Myron Taylor, ambassadeur représentant les Etats-Unis, ouvrit la conférence. Le moment est venu où les gouvernements (…) doivent agir rapidement. La plupart des gouvernements agirent rapidement en claquant la porte aux réfugiés juifs. »[5] Evian fut la tribune où l’Occident annonça au monde désorienté l’abandon motivé des Juifs du Reich à leurs tortionnaires nazis. 

L’un après l’autre les représentants des démocraties européennes vinrent dire qu’elles avaient déjà accueilli trop de réfugiés et que dorénavant c’était ailleurs qu’ils devaient aller. Pour Lord Winterton, l’Anglais, « les réfugiés devraient un jour ou l’autre se rendre dans un pays d’établissement définitif situé outre-mer. » Pompeux, le sénateur Béranger, qui représentait la France, déclara qu’« il est dans la logique de l’histoire humaine qu’aujourd’hui l’initiative et les ressources de ces nouveaux mondes soient offertes (…) à ces nouveaux essaims de réfugiés (…).» Plus vague, de Foy, le délégué belge, ajoutait : « ils (les Anglais et les Français) ont affirmé comme nous une saturation de l’immigration avec, il est vrai, un espoir de trouver avec patience des débouchés dans certains territoires d’outremer. » Le Suédois, Engzell, fut plus direct, pour lui « si l’on veut obtenir des résultats féconds, il faut arranger une émigration dirigée vers des pays en dehors de l’Europe. »[6]

Le haut-commissaire aux Réfugiés, Neill Malcolm, réaliste, conclura « qu’en pratique il n’y a aucune possibilité en ce moment pour une émigration à grande échelle. »[7]  Quoi de surprenant ? Dans son invitation, Roosevelt n’avait-il pas spécifié « qu’il ne serait demandé à aucun pays de recevoir un plus grand nombre d’immigrants que celui permis par les lois existantes. »[8] Fort de cette assurance, chaque pays put se retrancher derrière une abondante réglementation restrictive et s’il en manquait, il s’empressa de légiférer.. Là où la porte restait entrebâillée, elle fut fermée et verrouillée.[9]

Pour s’assurer un maximum de participants à la Conférence, Roosevelt avait ajouté, en lançant son invitation, « que le financement de l’installation des réfugiés restera la responsabilité des organisations privées. » [10] La motion de clôture d’Evian insista sur ce point comme si l’un quelconque des participants avait pu l’oublier. « Les gouvernements des pays de refuge ou d’installation ne seront en aucune façon responsables d’une quelconque obligation de financer l’émigration involontaire. »[11]

Aucun engagement d’admettre un réfugié supplémentaire, ni de dépenser un franc de plus : on peut se demander quelle était la raison d’être de la Conférence. Croire encore en 1938 que Hitler financera le départ des Juifs relève de l’inconscience, on ne le répétera jamais assez. Alors que penser des plus hautes autorités occidentales qui persistent dans une demande aussi peu raisonnable ? Sont-elles sincères ou, en se cachant derrière des déclarations morales, n’essaient-elles pas de calmer par des faux-fuyants une opinion publique choquée qui demande d’agir sans rien céder ?

Quelques jours avant la réunion d’Evian, Sir Neville Henderson, l’ambassadeur anglais à Berlin, estimait que « la meilleure politique pour le délégué anglais à Evian était de faire dépendre l’arrivée de Juifs allemands ou autrichiens en Angleterre du montant des avoirs qu’ils pourraient emmener. Une telle politique inciterait le gouvernement allemand, qui a le plus grand désir de se séparer de ses Juifs, de relâcher ses lois sévères sur l’exportation des capitaux. »[12]  Quelques mois plus tard, le 5 octobre 1938, Roosevelt écrivait à Chamberlin sur le même thème : « Il semblerait raisonnable de penser que le gouvernement allemand assistera les autres gouvernements confrontés par ce problème, en relâchant suffisamment la pression sur ces personnes (les émigrants du Reich) pour permettre une émigration organisée leur permettant d’emmener avec elles un pourcentage raisonnable de leurs avoirs. »[13]

Tous ne parlent que de capitaux que les Juifs pourraient transférer. Est-ce à dire que l’Occident abandonne les Juifs les plus nombreux, ceux qui ne possèdent pas de capital ? L’Occident n’envisage-t-il de sauver que les riches ? Non, à en croire ce que répètent tous les chefs d’état, imités par tous les délégués à Evian. Si aucun juif réfugié ne doit tomber à la charge de l’état, tous les financements nécessaires pour les plus démunis seront assumés par les organisations privées, évidemment juives pour la plupart. Or elles n’ont même pas été invitées à Evian ! On décidera pour elles…Et elles n’auront plus qu’à régler la facture !

Que décide une Conférence qui veut se survivre ? Elle crée un comité. C’est ainsi que naquit le fameux Comité Intergouvernemental. Après la guerre, le sous-secrétaire d’état américain de l’époque écrivit : « Le comité aurait pu être responsable de succès exceptionnels avant et pendant les années de guerre mais… les résultats ne dépassent guère zéro. Le gouvernement des Etats-Unis lui-même permit au comité de devenir une nullité. »[14]  Comment aurait-il pu en être autrement ? Les délégués à la Conférence confiaient à l’ IGC le problème qu’ils avaient longuement discuté, mais auquel ils avaient été incapables d’apporter le moindre début de réponse : «approcher les gouvernements des pays de refuge pour augmenter les possibilités d’établissement permanent de réfugiés et persuader le gouvernement allemand de coopérer pour établir des conditions d’émigration ordonnées et en particulier convaincre les nazis de permettre le transfert du Reich d’un montant raisonnable des propriétés des réfugiés.»[15] Une mission impossible.

Samuel Niger, un journaliste yiddish qui vécut à New-York, a des mots terribles : « On avait souvent l’impression que ce n’était pas une conférence des nations puissantes, mais plutôt une réunion bien tranquille de philanthropes mesquins et sans cœur, dont chacun pensait que c’était à l’autre de donner et que lui-même avait déjà fait son devoir. » Constatant que ces 32 pays n’avaient pas pu s’engager dans une politique concertée d’accueil aux réfugiés, il concluait que cette conférence n’avait été « qu’une provocation diabolique des nazis : que tout le monde voie à quel point les démocraties sont impuissantes, que tout le monde comprenne une fois pour toutes qu’elles ne savent que parler et ne peuvent agir en rien. » [16]  Moins polémique, le jugement que porte le New-York Times tire une sonnette d’alarme angoissante sur l’incapacité généralisée des Occidentaux: « Lorsque 32 nations qui se disent démocratiques ne peuvent tomber d’accord sur un plan qui vise à sauver quelques centaines de milliers de réfugiés, tout espoir disparaît de les voir s’entendre sur quoi que ce soit. »[17] 

Au-delà des statistiques et de la faillite de ces montages politiques, les gouvernants occidentaux semblent ignorer les drames humains sur lesquels ils se penchent. Des centaines de milliers de damnés du IIIème Reich ont cru chaque jour que la Conférence d’Evian, puis l’IGC, allaient abréger leurs souffrances et les sauver. Or ils ont vécu un espoir dont l’existence même n’était qu’une illusion, une tromperie. Peut-on jouer ainsi avec les tourments d’autrui ? C’est odieux, et l’excuse des bons sentiments est inacceptable. Anne O’Mc Cormick, éditorialiste du New-York Times, exprime ce côté dramatique du théâtre absurde qui prit place sur les bords du lac Léman puis à Londres, siège de l’IGC : « On a le cœur brisé à la pensée de ces queues d’êtres désespérés aux abords de nos consulats à Vienne ou dans d’autres villes, attendant avec impatience ce qui va arriver à Evian.» O’Mc Cormick va plus loin et ajoute : «La question qu’ils mettent en évidence n’est pas seulement humanitaire…..C’est un test de civilisation. L’Amérique peut-elle vivre repliée sur elle-même, et laisser l’Allemagne s’en tirer avec sa politique d’extermination, permettre le fanatisme d’un homme de triompher sur la raison, refuser d’engager la bataille contre la barbarie ? »[18]

[1] Lipstadt, Deborah, Beyond Belief, The American Press and the Coming Holocaust, The Free Press, a division of MacMillan, New York 1986. p. 91 citant Times et Newsweek.

[2] Friedländer, Saul, Nazi Geremany and the Jews, Volume 1, The Years of Persecution, 1933-1939- Harpers& Collins , New York 1997. p. 249 citant Hitler Rede und Proklamationen Volume 2 p. 899.

[3] Fein, Helen, Accounting for Genocide, National Response and Jewish Victimization during the Holocaust, New York Free Press, New York 1979. p. 167.

[4] Actes du Comité Intergouvernemental , 615 juillet 1938 à Evian .

[5] Wyman, David, Paper Walls, American and the Refugee Crisis, 1938-1941, Pantheon, New York 1985, p. 50.

[6] Actes du Comité Intergouvernemental – Op.Cit.

[7] Strauss, Herbert A. (direction) Jewish Immigrants from the Nazi Period in the USA ,K.G.Saur, New York 1992. p. 335.

[8] David Wyman, Op. Cit. p. 43.

[9] Feingold, Henry, The Politics of Rescue, The Roosevelt Adminstration and the Holocaust, 1938-1945, Rutgers University Press, New Brunswick 1972. p. 99 – Donne la liste des pays et les dates auxquelles de nouvelles restrictions sont entrées en vigueur.

[10] Sherman, Ari, Johsua, Island of refuge, Britain and Refugees from the Third Reich, 1933-1939, Paul Elek, Londres 1973. p. 123

[11]  Strauss Herbert A. Op. Cit. p. 364

[12] ShermanAri Johsua, Op. Cit. p. 113.

[13] Feingold Heney, Op. Cit. p. 39.

[14] Wyman David, Op. Cit. p. 51.

[15] Wyman David, Op. Cit. p. 50.

[16] Weinberg, David, Les Juifs à Paris, 1933-1939, Calman-Lévy, Paris 1974. «Parizer Haint» du 16 août 1938. p. 220

[17] Hassler Alfred, The life Boat is full, New York Funk and Wagnalls,  La Suisse terre d’asile, La politique de la Confédération envers les réfugiés de 1933 à 1945. Lausanne. 1971. p. 38 citant le «New York Times»

[18] Levin, Nora, The Holocaust Years, The Nazi destruction of European Jewry, 1933-1945, Robert Krieger, Malabar Florida 1990. McCormick, éditorialiste du «New York Times » . p. 28.

 

Grande Bretagne : «Tous sauf les Juifs» 1945-1948

En 1945, après la victoire, pour se relever, la Grande-Bretagne manque d’un grand nombre de travailleurs, particulièrement dans le secteur des travaux domestiques, de l’exploitation du charbon, de l’agriculture et de l’industrie textile. Contrairement à Washington, Londres n’a pu démobiliser que très lentement son armée. Son maintien en activité à grands frais (12,5% du PNB) est jugé vital pour surmonter les crises politiques en Grèce, Italie, Palestine, Inde et Extrême-Orient.[1]

Pour combler ce déficit de main d’œuvre, Londres admet 130 000 militaires polonais de l’armée Anders. [2] Commentant cette décision, le London Observer écrit : « La gloire de l’uniforme est apparemment incomparablement plus importante que le martyre des Juifs. »[3]  En 1947, le gouvernement recrute100 000 travailleurs parmi les personnes déplacées, c’est l’European Volontary Workers Scheme. 93 000 personnes arrivent, et parmi elles, aussi stupéfiant que cela puisse paraître, figurent 10 000 anciens soldats de la Waffen SS. Il ne s’agit pas du résultat d’une négligence. L’administration et les politiciens savent parfaitement ce qu’ils font.[4]

Ce refus systématique de l’arrivée de Juifs, qui représentent 20% de la population des camps de Personnes Déplacées ( DP) est révoltant. Deux extraits de rapports de mars et d’avril 1947 par de hauts responsables britanniques en Autriche illustrent cette politique : « Il nous semble plus simple et plus efficace de recruter les personnes déplacées sans prendre la nationalité en compte, sauf que nous devons exclure les Juifs… du fait de l’opposition de l’opinion publique chez nous. » L’autre rapport est encore plus succinct dans son attitude négative : « La situation en Palestine et l’antisémitisme nous empêchent sans hésitation de recruter des Juifs. »[5]

L’antisémitisme prend un tour violent à la suite de l’attentat de l’hôtel King David de Jérusalem.[6] Pour Ernest Bevin, ministre britannique des Affaires étrangères, l’antisémitisme n’a jamais été aussi fort qu’en cet été 1946. « Les parents des soldats qui sont en Palestine dans des conditions de grand danger …s’estiment maltraités par les Juifs. La destruction de l’hôtel King David brûle profondément dans le cœur du peuple anglais… Le sentiment en Grande-Bretagne, c’est que les Juifs ont déclaré la guerre. »[7] Une année plus tard la situation s’envenime gravement. Le 30 juillet 1947, deux sergents britanniques sont pendus en représailles de la pendaison de trois membres de l’Irgoun, l’organisation terroriste juive de Menahem Begin .

Des émeutes antijuives, les plus importantes dans l’histoire moderne de la Grande-Bretagne, prennent place les jours qui suivent. A Liverpool, Manchester, Salford, Glasgow, dans l’Est de Londres et dans d’autres villes, des boutiques et des maisons juives sont détruites, des synagogues vandalisées, des cimetières juifs désacralisés, des Juifs molestés.[8] Des journaux auront beau les condamner, de tels excès restent déshonorants pour un pays qui a combattu le III° Reich avec tant de courage et de sacrifices. Rien ne peut justifier de tels événements, pas même les actes de terrorisme antibritanniques en Palestine, ou le dépôt de bombes par l’Irgoun dans plusieurs postes militaires britanniques en Autriche.[9]

Des représentants de la communauté juive anglaise expriment leur consternation : « Même les observateurs les plus cyniques et les plus pessimistes n’auraient pu imaginer que l’Angleterre serait balayée par des accès d’antisémitisme aussi brutaux que ceux dont nous avons été témoins au cours des douze derniers mois (1946-1947) »[10]. Déjà en novembre 1945 dans un mémorandum présenté au Cabinet, le ministre de l’Intérieur J. Chuter Ede décrivait sa politique d’exclusion des Juifs. Il conclut que « l’admission de nouveaux groupes de réfugiés, dont de nombreux seraient juifs, pourrait provoquer de fortes réactions de certains segments de l’opinion publique. Il y a aussi le risque d’une vague de sentiments antisémites dans ce pays. »[11] De son côté, dès mars 1946 le Jewish Chronicle de Londres écrivait en mars 1946 : « Un des phénomènes les plus étonnants de notre époque est que le martyre juif, au lieu d’attirer la sympathie et la réparation universelle, a provoqué une nouvelle avalanche de sentiments antijuifs. »[12]

L’eugénisme et le racisme sont malheureusement très présents dans l’Angleterre de l’après-guerre. On peut par exemple lire dans un premier rapport de la Commission royale sur la population présenté début 1945 : « L’immigration en masse dans une société aussi établie que la nôtre ne peut être bienvenue sans réserve que si les immigrants sont de bonne facture humaine, et ne sont pas empêchés par leur religion ou leur race de se marier avec la population locale et de s’assimiler à elle. »[13] Le mot « juif » n’est pas prononcé, mais lorsque l’on parle de sélection par la race et la religion, l’antisémitisme n’est pas loin. Et la Commission d’ajouter : « Une sélection minutieuse des immigrants pourra éliminer les déficients mentaux, les personnes avec des désordres mentaux, ou des défauts de naissance ainsi que ceux qui sont socialement inadaptés. »[14] On ne peut décrire une politique eugénique de manière plus précise et plus complète. Lorsque l’on lit les rapports des médecins, des travailleurs sociaux, des psychologues qui ont travaillé dans les camps de DP Juifs, il faut hélas conclure que ces restrictions s’appliquent à eux d’une façon ou de l’autre. Presque tous ont subi de telles horreurs qu’ils présentent des « désordres mentaux » et qu’il leur faudra quelque temps pour être de nouveau « socialement adaptés. »

La politique de la Grande-Bretagne se résume à un double refus à l’arrivée des Juifs. D’abord « pour ce qu’ils sont » : leur race, leur religion, leur comportement. Ensuite « par ce qu’ils font », leur désir d’aller en Palestine et la nécessité pour eux de s’opposer violemment aux Anglais qui les en empêchent. Dans ces conditions, il n’est malheureusement pas étonnant qu’entre 1945 et 1948 seuls quelques milliers de Juifs ont été admis en Grande-Bretagne. 2000 au titre d’un programme lancé en 1945, dit « des familles en détresse », auxquels s’ajoutent quelques centaines de survivants.[15]

[1] CESARINI David, éd., Justice Delayed, Phoenix Press, Londres, 2001, p. 4 et 67.

[2] Armée Anders. Armée polonaise constituée de réfugiés polonais en URSS.

[3] WARHAFTIG Zorach, Uprooted, Jewish Refugees and Displaced Persons After Liberation .  Institute of Jewish Affairs of The American Jewish Congress and World Jewish Congress, New York, 1946, p. 189.

[4] CESARINI, op. cit. p. 4 et 134.

[5] Ibid. p. 79. Les auteurs de ces rapports sont le Major général Winterton, commandant en second de la zone d’occupation anglaise, et W.R.Iley, directeur de l’administration de cette même zone.

[6] 91 morts dont 28 Britanniques.

[7] OVERDALE Ritchie, Britain, the United States and the Transfert of Power in the Middle East, 1945-1962, Leceister University Press, Londres, 1996, p. 159.

[8] CESARINI, op. cit. p. 167.

[9] WASSERSTEIN Bernard, Les Juifs d’Europe depuis 1945, Calmann Lévy, Paris, 2000. p. 106.

[10] Ibid. p. 108.

[11] CESARINI op. cit, p. 77.

[12] MATARD-BONUCCI Marie-Anne éd., La libération des camps et le retour des déportés, Editions Complexes, Bruxelles, 1995, p. 246.

[13] Ibid 1990, p. 70. La Commission a été mise en place en 1944 et a remis son rapport définitif en 1949.

[14] Ibid. p. 71.

[15] Ibid. p. 80.

Ces hommes qui sauvèrent 1 200 Juifs de Theresienstadt 1944-1945

Le 7 février 1945, un train en provenance du camp de concentration de Theresienstadt avec 1 210 Juifs à son bord arrive en Suisse. Le sauvetage a été mené à bien par deux hommes, Jean-Marie Musy et son fils Benoît.

On aurait pu s’attendre à un concert de félicitations devant de tels résultats hélas trop rares, il n’en fut rien. Un grand historien questionne : « Ethique, est-il moral, acceptable de négocier avec les bourreaux pour sauver 1 200 Juifs ? »[1] Oui répondent sans hésiter Isaac et Recha Sternbuch qui ont organisé et confié cette mission aux Musy. Ils sont les représentants en Suisse du Comité de sauvetage des rabbins orthodoxes d’Amérique. Pour ceux-ci, le sauvetage même d’un seul de leurs coreligionnaires représente un commandement absolu de la Torah quel qu’en soit le prix.[2] Les Musy ne sont d’ailleurs pas les seuls à avoir négocié avec Heinrich Himmler. En février 1945, Folk Bernadotte, vice-président de la Croix-Rouge suédoise, en avril 1945 Norbert Masur du Congrès Juif Mondial, négocient dans le même but avec le chef de la police de sécurité et de la SS.[3]

La question du paiement d’une rançon est plus délicate. Pas de problème pour les Sternbuch étant donné la politique qu’ils suivent, mais ils n’ont pas accès aux sommes nécessaires. Saly Mayer qui représente en Suisse l’American Joint Distribution Committee, la grande association caritative américaine, peut disposer des fonds, mais il s’aligne sur la politique des Alliés qui s’opposent à tous paiements aux Allemands. Une somme importante est néanmoins déposée en Suisse mais bloquée. Elle va servir un certain temps de « leurre » dans les discussions de Musy avec les nazis. Après le premier convoi venant de Theresienstadt, un second de 800 Juifs de Bergen-Belsen, un troisième de 1200 de Theresienstadt étaient programmés.[4] Ils ne partiront jamais. Les Sternbuch en attribuent la responsabilité à Mayer et à McClelland, le consul d’Amérique à Berne qui ont refusé tout transfert de fonds.

Plus tard, l’histoire se révèle différente. Après l’arrivée du premier convoi, d’importants journaux américains tels The Times, The Sun, The Herald Tribune, applaudissent et publient l’épopée.[5] Ces articles provoquent la colère de Hitler qui promet d’exécuter immédiatement tout Allemand qui sauverait un Juif. Himmler interrompt tout départ.[6] Malgré cet échec de nouveaux sauvetages, les Musy persistent.

De février à avril 1945, Jean Marie et son fils Benoît se rendent à de nombreuses reprises en Allemagne. D’abord pour tenter de relancer le départ de nouveaux convois. Ils bravent ainsi les directives de Hitler, une démarche téméraire. Dans un second temps on retrouve Benoît à Berlin où il revoit Himmler, puis dans les camps de Buchenwald, Bergen-Belsen et Ravensbrück où il œuvre pour la libération sans combats de ces camps.[7]

Il a été reproché à ces deux hommes de ne pas avoir été motivés par des raisons humanitaires, mais des calculs politiques, voire des raisons financières.[8] Sur le plan politique, Jean-Marie Musy a un passé très critiquable. Il a été de nombreuses années Conseiller fédéral et président de la Confédération helvétique en 1925 et 1930.[9] D’extrême droite, il explique sa dérive fasciste par ces mots : « Il ne sert à rien de s’obstiner à méconnaître ce qu’il y a de positif et de généreux dans l’Allemagne et l’Italie nouvelle. » Il veut un Etat fédéral plus autoritaire, une démocratie plus disciplinée et estime que la Suisse doit s’adapter à la nouvelle Europe.[10] Il multiplie les rencontres avec des dirigeants nazis.

Pour les Sternbuch, Musy est le candidat idéal, il a une stature d’un homme d’état et les contacts nécessaires pour négocier avec les nazis. Pour certains son passé politique douteux le disqualifie. Pour d’autres il a voulu se constituer un alibi pour éviter d’avoir après la guerre à répondre de ses amitiés nazies et pouvoir rebondir politiquement.[11]

Calculs politiques ?  Le retraité septuagénaire sait bien que pour lui la politique c’est du passé. Crainte de difficultés à la victoire alliée ? Même les industriels et les financiers suisses qui ont collaboré avec les nazis n’ont pas été inquiétés. Lui n’a que défendu un programme politique sans lendemain. Il est vrai que Musy n’a pas de sympathie particulière pour les Juifs. On ne s’en étonnera pas. Vivant dans une société fribourgeoise catholique imprégné d’antijudaïsme, il partage ce que d’aucuns ont appelé un antisémitisme «latent», mais il rejette sans équivoques l’antisémitisme racial des nazis.[12] Son engagement pendant de long mois dans le sauvetage de Juifs montre les limites de son antipathie.

Des « raisons financières » qui auraient motivé Musy. C’est un thème qui a été largement débattu. Les Sternbuch ont versé aux Musy 160 000 francs suisses, une somme manifestement élevée par rapport aux frais réels engendrés par l’achat de la voiture, de l’essence et des assurances.[13] Encore faut-il se rappeler que les Musy ont parcouru des dizaines de milliers de kilomètres, que se nourrir, se loger et même simplement assurer le passage de sa voiture dans le chaos qui règne dans le Reich entraînent des frais exceptionnels. Les Musy sont des bourgeois bien établis à Fribourg. Il est très improbable qu’ils aient risqué leur vie pour glaner quelques dizaines de milliers de francs.

De l’audace il en fallait à Jean-Marie Musy pour parcourir les routes allemandes dangereuses d’une Allemagne en pleine débâcle : débandade de l’armée du Reich, population allemande qui fuit désespérément sans ressources devant l’armée russe, alliés qui bombardent tout ce qui bouge, villes détruites, Berlin en ruine. Musy a 71ans, un vieillard à l’époque, il abandonne une retraite bourgeoise à Fribourg pour se lancer dans l’aventure.[14] Il est si conscient des grands risques qu’il prend et souscrit pour son épouse une assurance vie.

Malgré son passé politique sulfureux ll a droit à la reconnaissance que l’on doit à un homme qui pendant la Shoah, au péril de sa vie, s’est avec son fils porté au secours de milliers de Juifs et en a sauvé 1 200. Ils sont rares les hommes, de quelque bord qu’ils soient, à être crédités d’une telle réussite.

 

[1] KASPI André in DIECKHOFF Alain,  Rescapés du génocide, L’action Musy, Fédération Suisse des Communautés Israélites, Zurich, 1995.

[2] KRANZLER David in FINGER Seymour Maxwell éd., American Jewry and the Holocaust : A Report by the Research Director, his Staff and Independant Research Scholars Retained by the Director for the American Jewish Commission on the Holocaust, Holmes and Meier, New York, 1984. p.5,11,31.

[3] Mais ni Folk Bernadotte, ni Norber Mazur n’ont proposé de paiements.

[4] FINGE SEBASTIANI, Thèse universitaire, Fribourg, 2004. p19.

[5] Ibid

[6] DIEKHOFF, op.cit. p. 35

[7] BAUER Yehuda, American Jewry and the Holocaust,  The American Joint Distribution Committee. 1939-1945, Wayne University Press, Detroit, 1981, p.431. DIECKHOFF, op. cit.p.32. KRANZLER in FINGER, op. cit. p. 21.

[8] DIECKHOFF op. cit. p. 16

[9] BAUER op. cit.p. 420.

[10] DIECKHOFF op. cit. p. 11, 9, 10. Sa phobie du communisme explique en partie sa position politique. En 1936 il fonde L‘action nationale contre le bolchevisme.

[11] DIECKHOFF, op. cit. p. 16

[12] SEBASTIANI, op. cit. p.87

[13] Ibid. p.207.

[14] Il y a 60 ans les humains vieillissaient plus rapidement qu’aujourd’hui. L’espérance de vie en témoigne.

Les Américains verrouillent leurs frontières. 1939-1941

« Nous pouvons retarder et même arrêter temporairement ou d’une façon définitive l’entrée des immigrants aux Etats-Unis. Nous pouvons le faire simplement en avisant nos consuls de mettre un maximum d’obstacles et d’utiliser tous les moyens administratifs pour retarder l’octroi d’un visa », écrivait Breckenridge Long, le responsable du problème des réfugiés au Département d’Etat des Etats-Unis. [1] Il mit en pratique cette politique en multipliant les directives administratives plus restrictives les unes que les autres. Une politique impitoyable alors que l’Amérique était le seul Etat important encore en paix.

Le 30 septembre 1939, Washington prenait des mesures contre le flot d’étrangers dont la grande majorité étaient des Juifs qui cherchaient refuge dans le pays. Pour obtenir un visa, il fallait la possession d’un passeport, l’autorisation de quitter le pays d’origine, un titre de transport valable, une garantie financière d’un parent américain et, dans de nombreux cas, un visa de transit par l’Espagne et le Portugal pour atteindre le port d’embarquement. Ces conditions limitèrent radicalement le nombre des visas accordés. Un exemple : début octobre 1939, sur 790 demandeurs allemands, seuls 93 obtinrent un visa.

En novembre, une directive aux consuls américains leur demandait de limiter d’urgence le nombre de visas accordés et de transmettre au Département d’Etat toute information qui permettrait de restreindre l’immigration aux Etats-Unis.  [2] Et l’éditeur du journal The Nation d’écrire que « le Département d’Etat ne refuse pas les visas. Simplement il met en place une ligne d’obstacles qui s’étend de Washington à Lisbonne et Shanghaï. » [3] Des mesures inhumaines alors que Washington connaissait les sévices infligés aux Juifs par les Nazis.         

De nouvelles mesures administratives décidées en juin 1941 rendirent l’obtention d’un visa d’immigration encore plus illusoire. Etaient refusés tous les candidats « dont un parent au premier degré (…) réside encore dans un pays ou un territoire sous le contrôle d’un gouvernement qui est opposé à la forme de gouvernement des Etats-Unis. » [4] C’était le cas de la majorité des candidats au départ. Dorénavant toutes les demandes de visa devaient être envoyées avec leurs annexes en six exemplaires à des comités interdépartementaux de contrôle à Washington. En décembre 1943, le parlementaire Emmanuel Celler jugeait que « ces comités ont été comme des glaciers dans leur lenteur et leur sang-froid. Cela prend des mois et des mois pour accorder un visa qui généralement correspond à un cadavre. » [5]

Quand, par chance, un bateau de réfugiés sans papiers arrivait jusqu’aux Etats-Unis, ses passagers étaient la plupart du temps refoulés. Qu’on se rappelle le refoulement vers l’Europe de 930 Juifs du paquebot Saint Louis qui croisa au large des côtes de Floride en mai 1939. 583 d’entre eux, refoulés vers l’Europe continentale, seront par la suite tués par les nazis. [6] En septembre 1940, cette tragédie se répéta. Sur les 83 réfugiés du SS Quanza, 43 seront refoulés. On n’avait retenu que ceux qui pouvaient obtenir un visa normal ou possédaient déjà un visa authentique. Encore fallut-il que Madame Roosevelt intervienne en leur faveur.[7]  On peut aussi citer les 72 réfugiés du paquebot britannique l’Orduna, le SS français Le Flandres dont 96 passagers juifs durent retourner en France ou l’Ornoco allemand avec ses 200 Juifs.[8] (72) Et que dire de ces bateaux surchargés de réfugiés qui à la même époque allèrent d’un port à l’autre des Amériques sans trouver de havre d’accueil ? Leurs noms évoquent autant de drames : Le Koenigstein, le Caribia, le Comte Grande, le Cap Norde, le General Artigas…, tous de véritables radeaux de la méduse livrés aux caprices de l’indifférence et de l’égoïsme.

Des fugitifs qui disposaient de moyens importants purent acheter pour plusieurs milliers de dollars un visa temporaire pour Cuba dans l’attente d’un visa d’entrée aux Etats-Unis. Certains durent attendre ce visa toute la guerre dans des conditions précaires. Au moins ont-ils été sauvés !

[1]FEINGOLD Henri « Roosevelt and Europe’s Jews : Deceit and Indifference, or Politics and Powerlessness? » in  Dimensions I, The Journal of Holocauste Studies, vol. 8 no2, p. 11.

[2] BREITMAN Richard, KRAUT Alan, American Refugee Policy and European Jewry , 1933-1945, Indiana University Press, Bloomington, 1987.p. 75 et 119.

[3] Frida Kirchway, « The State Department versus Political Refugees », The Nation du 28 décembre 1940, cité par FEINGOLD Henry, The Politics of Rescue : The Roosevelt Administration and the Holocaust , 1938-1945, Rutgers University Press, New Brunswick, N.J. 1970., p. 148

[4] MORSE Arthur D, While Six millions died : a Chronicle of American Apthy, Random house, New York, 1968 – Pendant que six millions de juifs mouraient, Laffont, Paris, 1969.  p. 300.

[5] BERENBAUM Michael, Witness to the Holocaust. An Illustrated Documentary History of the Holocaust in the Word of its Victims Perpetrators and Bystanders, New York, Harpers Collins, 1997, p. 288. Celler était un parlementaire de la Chambre des représentants.

[6] CHARGUERAUD Marc-André. Tous Coupables, Cerf/Labor et Fides 1998, p. 220. L’auteur détaille le sujet.

[7] Feingold 1970, op. cit., p. 143.

[8] Niger dans The Day cité par LOOKSTEIN Haskel, Where we our Brothers’ Keepers ? A Public Response of American Jews to the Holocaust 1938-1944, Hartmore House, New York, 1985. p.232,233.