La politique généreuse mais vouée à l’échec du JOINT. 1945-1952

 

 

        Le financement des communautés juives d’Europe de l’Est

                       réduit à néant par les régimes communistes

 
L’American Jewish Joint Distribution Committee (JOINT) est l’admirable et vaste organisation de secours financée et administrée par l’American Jewish Committee qui regroupe les Juifs les plus riches, la plupart d’origine germanique. Les programmes du JOINT en Europe dépassent en importance ceux additionnés de toutes les autres organisations caritatives présentes.[1] Entre le début 1945 et la fin 1947, le JOINT a dépensé en Allemagne, Autriche et Italie, $ 17 millions et en Pologne, Roumanie et Hongrie $ 47 millions soit près de quatre fois plus.[2]

 Dans le premier cas il s’est agi de secourir les survivants de la Shoah. Dans l’autre le JOINT s’est principalement consacré à financer la renaissance des communautés juives nationales. Cet engagement considérable sera brutalement réduit à néant avec l’arrivée de gouvernements communistes dans ces trois pays. Un revers majeur peu connu du JOINT.

 Pour comprendre comment on en est arrivé là, il faut rappeler la politique  constamment suivie par le JOINT : « Les Juifs ont le droit de vivre dans leur pays de naissance ou dans leur pays d’adoption. (…) Le succès du JOINT dépend de la vitesse avec laquelle il peut rendre ces Juifs et ces communautés juives économiquement indépendants, pouvant ainsi arrêter son assistance. »[3]

 C’est sur cette base que Joseph Schwartz, le directeur du JOINT en Europe, décide d’apporter une aide massive sur plusieurs années aux populations juives survivantes de Pologne, de Roumanie et de Hongrie. Il ne s’agit pas seulement de secours ponctuels dans l’attente d’un départ ailleurs, mais de contribuer à une implantation en profondeur de ces populations pour qu’elles puissent aussi rapidement que possible devenir autonomes, indépendantes économiquement et rester dans leur pays d’origine.

 Trois cas importants sont particulièrement intéressants. En Basse Silésie polonaise en juillet 1946 après l’expulsion des Allemands, 70 000 Juifs polonais rapatriés d’URSS et 15 000 venus d’autres parties de la Pologne y sont regroupés par le gouvernement.  Dans une perspective à long terme, le JOINT met en place des coopératives dont il assure le financement.[4] Il installe des structures communautaires, hôpitaux, écoles, homes d’enfant, hospices pour vieillards… La même politique est suivie en Hongrie pour les 150 000 Juifs qui y vivent encore. Le JOINT y finance entre autres 119 entreprises agricoles et 60 entreprises industrielles. Il en va de même en Roumanie, mais avec plus d’assistance et moins d’investissements. Malheureusement la situation va rapidement  tourner au cauchemar.

 Le 31 juillet 1947, le ministre hongrois de la Protection sociale envoie un signal négatif fort. Il déclare que « le JOINT finance des coopératives industrielles, des usines et des coopératives agricoles qui constituent des centres d’infection pleins de pus sur le corps de la démocratie hongroise tant à Budapest que dans le reste du pays ».[5] Puis, en décembre 1949, le régime communiste met fin aux investissements du JOINT en arrêtant et en expulsant pour espionnage son directeur américain Israel Gaynor Jacobson.[6]

 C’est la conséquence d’une politique de capitalisme d’état. Elle est brutalement exposée le 8 septembre 1949 dans Uj Elet, le journal juif hongrois d’obédience communiste : « Les classes moyennes en tant que telles ont désormais accompli leur mission. Que cela leur plaise ou non, elles doivent se retirer de la scène de l’histoire pour laisser la place aux classes sociales montantes : les ouvriers et les paysans…. Ceux qui s’accrochent au vieil ordre économique et au style de vie petit-bourgeois favorisent une situation qui ne peut conduire qu’à un nouvel Auschwitz, à de nouveaux massacres. » Les Juifs sont particulièrement touchés. Sur 1 721 magasins nationalisés en Hongrie en 1949, 1 504 appartiennent à des Juifs.[7]

 En Pologne, le 21 mai 1948, les coopératives juives passent sous le contrôle d’un organisme d’Etat, l’Union centrale des coopératives. Début 1949, les écoles juives sont reprises par l’école publique polonaise.

En octobre 1949, toute autonomie des services de santé et des organisations juives est supprimée. Fin 1949 le gouvernement de Varsovie ferme les bureaux polonais du JOINT. [8] En Roumanie la situation est similaire. Fin 1947 la monarchie est remplacée sous l’influence de Moscou par une « République démocratique ». Une loi d’août 1948 abolit tous les crédits juifs. C’est la faillite programmée des entreprises financées par le JOINT. Avant la fin de l’année, les homes d’enfants, les hôpitaux, les écoles et d’autres structures communautaires juives sont nationalisés. [9]

 Dans les trois pays la politique du JOINT de reconstruction des communautés juives est un fiasco. Au-delà des pertes financières, des centaines de milliers de Juifs qui ont choisi de ne pas fuir leur pays au lendemain de la Libération vivent une tragédie. Ils avaient confiance dans les plans du JOINT pour un renouveau juif. Spoliés de nouveau des biens qu’ils viennent d’acquérir, victimes d’une vague d’antisémitisme meurtrière et violente orchestrée par Moscou, ils sont de nouveau réduits à la misère et aux persécutions.

 Après un long processus de « déshumanisation », ces Juifs sont devenus des « morts sociaux », comme le furent leurs coreligionnaires allemands avant la guerre. Pour leur malheur, après la prise de pouvoir des communistes et l’établissement du « rideau de fer », ils ne peuvent plus émigrer que très difficilement. Des centaines de milliers de ces « morts sociaux » sont pris au piège. Ils vont devoir survivre, des mois pour certains, des années  pour d’autres sous la dictature communiste, parmi une population hostile. 

 A la suite des accords de Yalta de février 1945, le monde occidental savait que les pays du Centre et de l’Est de l’Europe allaient tomber sous l’influence soviétique. N’était-il pas raisonnable pour le JOINT de prévoir que Moscou allait imposer progressivement son modèle politique et économique à ces pays ? Ce modèle, qui ne laisse aucune place aux investissements privés, vouait au désastre les efforts d’investissement du JOINT.

 



[1] HYMAN Abraham S. The Undefeated, Gefen Publishing House, Jérusalem and Hewlett NJ, 1993, p. 386.

[2]BAUER Yehuda, Out of the Ashes, The Impact of American Jews on Post Holocaust European Jewry, Pergamon Press, Oxford, 1989, p. XVIII. Chiffres dérivés du tableau des dépenses du JOINT. 

[3] BAUER Yehuda.  American Jewry and the Holocaust : The AJJDC 1930-1945, Wayne State University Press , Detroit, 1981, p. 182. Déclaration de Moses Leavitt, secrétaire général du JOINT, en 1943.

[4] HYMAN, op. cit. p.180.

[5]FROJIMOVICS Kinga, in BANKIER David éd. The Jews are Coming Back: The Return of the Jews to their Country of Origin after WW II, Berhahn, New York, 2004, p. 287. Rapport du ministre au parti.

[6] Ibid, p. 291.

[7] WASSERSTEIN Bernard, Les Juifs d’Europe depuis 1945, Calmann Lévy, Paris, 2000, p. 67.

[8]BAUER, op. cit. p. 165, 167 et 168.

[9] BAUER, 1989, p. 156 et 157.

Mouvements occidentaux pro-nazis et antisémites. 1920-1945

 

           Des crimes commis sans pression allemande.

 Dans les Etats démocratiques, les partis fascistes on eu un rôle important dans ce qu’un historien appelle « la rage antijuive ».[1] Pendant l’entre-deux-guerres, presque dans tous les pays de l’Europe occidentale existe un parti fasciste antisémite qui se réclame du national-socialisme. Ils sont certes minoritaires, mais chacun connaît le danger de minorités bien organisées et déterminées, capables de déstabiliser un régime. Pour nombre d’entre eux, le parti nazi se trouve juste au-delà de la frontière, prêt à apporter son aide.

En Suède, c’est leSN Folkparti, au Danemark le parti National Socialiste Danois, en Finlande le Mouvement agraire antisémite Lappo, en Norvège le Rassemblement Nationaliste avec à sa tête Vidkun Quisling qui deviendra le chef du gouvernement lors de l’occupation. En Angleterre c’est Oswald Mosley qui dirige les Chemises noires de l’Union Britannique des Fascistes.

Le Nationaal-Socialistische Beweging (NSB) en Hollande regroupe 100 000 membres, soit 1,25% de la population.[2] En Belgique, le Vlaamsch Nationaal Verbond (VNV) compte également 100 000 membres.[3] Pour se situer au même niveau, la France, dont la population est cinq fois plus importante que celle de la Belgique ou de la Hollande, aurait dû compter 500 000 fascistes. On est loin du compte. Les principales organisations fascistes, le Parti populaire français (PPF) de Jacques Doriot, le Rassemblement national populaire (RNP) de Marcel Déat, et le Mouvement national révolutionnaire ne dépassent pas ensemble 65 000 membres à la vieille de la guerre.[4]

Aucun des partis français n’a adopté les thèmes politiques du National-Socialisme. Le fossé creusé vingt ans plus tôt par la Grande guerre dans l’opinion publique est bien trop profond. Déat et Doriot sont à l’origine des dirigeants marxistes militants. Or les pires ennemis des nazis ce sont les marxistes.Les deux hommes ont été les soutiens déclarés de la Ligue Internationale contre l’Antisémitisme (LICA), la grande organisation philosémite. « Doriot fut le héros et le leader des grandes campagnes antimilitaristes lancées par le parti communiste au cours de la décennie 1920 ». « Déat, pacifiste depuis toujours. Figure de proue du pacifisme français de la fin des années 1930 », écrit l’historien Simon Epstein.[5] Tous les deux sont en 1938 « munichois ». C’est le fameux cri de Déat en 1939 : « Mourir pour Dantzig, non ! »[6] Paradoxalement, l’occupation de la France va les faire basculer dans le camp des mouvements fascistes pro-nazis antisémites.

Aux Etats-Unis le soutien aux nazis prend au seuil de la guerre sa forme la plus spectaculaire. Le nom même du principal mouvement fasciste, German American Bund , affiche son allégeance à l’Allemagne. Des cohortes d’Américains, bottés de noir, uniformes bruns, portant brassards et drapeaux frappés de la croix gammée, descendent au pas de l’oie la cinquième avenue à New-York. Plus impressionnant encore, un rallye se tient le 20 février 1939 au Madison Square Garden à New-York. Plus de 22.000 manifestants conspuent Roosevelt et se lèvent aux cris de Heil Hitler. Des oriflammes à croix gammée flottent au vent. Les orateurs glorifient Hitler et l’Allemagne nazie, condamnent le communisme et appellent à l’élimination des Juifs.[7]

Avec l’occupation allemande, les mouvements fascistes passent des déclarations et des manifestations à une action antisémite dure, souvent meurtrière. En Hollande et en Belgique, dès l’automne 1940, aux côtés de la police nationale, des unités fascistes nationales ont été le principal soutien des activités antijuives de la Gestapo. Le 11 septembre 1940 déjà, Mussert, le chef du Nationaal-Socialistische Beweging (NSB), crée une formation de SS hollandais. En août 1944 ces SS nationaux comptent 4 000 membres et plus de 4 000 sympathisants.[8]

En février 1941, près d’une année avant le début de la Shoah, des unités paramilitaires du NSB attaquent des restaurants et cafés juifs d’Amsterdam.[9] La police n’intervenant pas, de jeunes Juifs organisent leurs propres groupes de défense. Le 11 février 1941, lors d’une bagarre entre les deux groupes, un membre du NSB est tué.[10] La police allemande intervient et 389 Juifs sont envoyés à Mauthausen. Aucun ne survivra.[11] Haans Albin Rauter, chef de la Gestapo en Hollande, crée en mai 1942 une Police volontaire auxiliaire sous ses ordres directs. Forte de 2 000 Hollandais, elle se compose de SS et de SA du NSB. Leur seule mission, traquer et arrêter les Juifs.[12] Rauter est satisfait. Il écrit à Heinrich Himmler, le chef de la Gestapo à Berlin : « Les nouveaux escadrons de la police hollandaise font merveille en ce qui concerne la question juive et arrêtent des Juifs par centaines, jour et nuit ».[13]

De leur propre initiative des groupes de membres du NSB se constituent dans le seul but de « débusquer » et de se « saisir » de Juifs qu’ils remettent aux Allemands contre paiement de primes. Leur capacité à produire un maximum de résultats est effarante. La Henneike Column avec seulement 35 hommes est arrivée à arrêter ou faire arrêter 3 400 Juifs en moins de six mois. Ses méthodes sont si brutales, mêlant chantages, tortures, extorsions, que les Allemands mettent fin à ses activités en septembre 1943.[14]

 En Belgique, des mois avant la Shoah, des centaines de militants du Vlaamsch National Verbond (VNV) organisent un vrai pogrom à Anvers. Ils mettent à sac le quartier juif d’Anvers, incendient deux synagogues, brûlent les rouleaux de la Tora et mettent le feu à la maison du rabbin Rottenberg.[15]

 Les « Mouvements de l’ordre nouveau », lisez pronazis, nombreux, particulièrement en pays flamand, comblent les insuffisances de la police régulière. Les plus radicaux sont les membres de la VNV. Une série d’organisations antisémites moins importantes les complète, telles que le Volksverwering, le Anti-Joodsch Front, le Nationaal Volksche Beweging.[16] Ces activistes ne feront jamais défaut à la Gestapo. Les formations de combat du Rex de Léon Degrelle sont directement rattachées aux SS. Elles s’occupent d’abord du repérage des Juifs avant d’être autorisées à opérer des arrestations en fin 1943.[17] « Une bande de crapules, traîtres à la patrie belge » seconde la Gestapo dans sa triste besogne, s’insurge en novembre 1943 Le Flambeau, une publication de la résistance.[18]

 En France les mouvements fascistes n’ont joué qu’un rôle secondaire dans les arrestations. Leur principale intervention, ce sont les 300 à 400 militants du PPF de Doriot qui, en uniforme, participent à la rafle du Vel d’Hiv le 16 juillet 1942.[19] Les fascistes français prêts à rejoindre des milices antijuives sont peu nombreux.

 Déat comme Doriot se limitent à des déclarations antisémites violentes. La presse du RNP publie des articles violemment antijuifs pendant l’été et l’automne 1942. Les dirigeants exigent que les Juifs soient rejetés de la nation. [20] En août 1942, Déat tient un discours raciste sur le « sol », le « sang » et la « race », parlant « d’un élevage rationnel et sélectionné de petits Français » ; il évoque au passage les « stérilisations ».[21] Doriot est plus brutal. Dès juin 1941, il déclare sans ambages : « Moi je veux que notre race redevienne la race française pure. Par conséquent j’interdis aux Juifs de se marier avec une Française ».[22]  Au congrès de 1942, Doriot réclame l’adoption et l’application d’un programme raciste qui mette les Juifs français au ban de la nation, en attendant une solution « européenne » sur leur sort.[23]

 Les deux leaders fascistes pensent plus à une réussite politique qu’à devenir des chefs terroristes. Déat devient l’éphémère ministre du Travail de Laval en mars 1944.[24] Doriot suit le maréchal Pétain en fuite à Sigmaringen en fin 1944. Le 8 janvier 1945, il y lance « un Comité de libération française » qui doit lui permettre de prendre le pouvoir. Peu après il meurt d’un mitraillage sur les routes allemandes.

 « Les SS flamands ont dépassé les Allemands en férocité », écrit un historien israélien.[25]Pire, ils se proclamèrent eux-mêmes bourreaux sans la moindre pression politique. Des hommes sans loi ni aveu. Il faut dénoncer ces milliers de criminels qui sont largement restés dans l’ombre.



[1]FRIEDLANDER, Saul, Les années d’extermination, l’Allemagne nazie et les Juifs, 1939-1945, Seuil, Paris, 2008, p. 161.

[2] HIRSCHFELD Gerhart,  Nazi Rule and Dutch Collaboration, Berg, New York, 1988, p. 285.[3] STEINBERG Maxime, L’étoile et le fusil, Volume 1, La vie ouvrière, Bruxelles, 1983, p. 138.

[4] ZUCCOTTI Susan, The Holocaust, the French and the Jews. New York, 1993, p. 281. DREYFUS Francois George, Histoire de Vichy, Perrin, Paris, 1990, p. 686 cite un chiffre de 70 000 à 80 000 pour la zone occupée.

[5]EPSTEIN Simon, Un paradoxe français. Antiracistes dans la collaboration et antisémites dans la résistance, Albin Michel, Paris, 2008, p. 368.

[6] IBID. p.196.

[7] LIPSTADT Deborah, Beyond Belief : The American Press and the Coming of the Holocaust, 1933-1945, The Free Press, New York, 1986, p.123.  WYMAN David, Paper Walls : American and the Refugee Crisis, 1938-1941, Pantheon, New York, 1985, p.14-17.

[8] HIRSCHFELD, op. cit. p. 287 et 288. 22 000 à 25 000 Hollandais rejoignirent les Waffen SS sur le front russe.

[9]MOORE Bob, Victims & Survivors : The Nazi Persecution of the Jews in the Netherland : 1940- 1945, Arnold, New York, 1997, p. 66.

[10]WARMBRUNN Werner, The Dutch under Occupation, Stanford University Press, Stanford, 1963, p. 107.

[11] MOORE, op. cit. p. 71 et 72. Weerafdeling . Nom de ces groupes paramilitaires fascistes du NSB.

[12] HIRSCHFELD, op. cit. p. 178 et 179. Proportionnellement aux populations respectives, ces 2 000 hommes seraient l’équivalent de 10 000 hommes en France.

[13] FRIEDLANDER 2008 op. cit. p. 507.

[14] HIRSCHFELD, op. cit. p. 176. MOORE, op. cit. p. 207. Il en va de même pour un groupe intitulé  « Département Juif » dirigé par un SS hollandais, membre du NSP, Dalmen von Buchholz.

[15] BRACHFELD Sylvain, Ils n’ont pas eu les gosses, Institut de recherches sur le judaïsme belge, Bruxelles 1989, p. 14 au 17 avril 1941.

[16]SAERENS Lieven, Antwerp’s Attitude Towards the Jews from 1918 to 1940 and its Implications for the Period of the Occupation, in MICHMAN Dan, Belgium and the Holocaust, Yad Vashem, Jerusalem, 1998,  p. 193.

[17] STEINBERG,1983, op. cit. p. 143.

[18] STEINBERG Maxime, L’étoile et le fusil, Volume 2, La vie ouvrière, Bruxelles, 1986,  p. 123. La Feldkommandantur actera plus tard : « Etant donné l’insuffisance des forces de police, l’arrestation de dizaines de milliers de Juifs (sic) à Anvers n’a pu s’accomplir sans le concours des mouvements d’ordre nouveau pour les dépister et les amener à la police de sécurité.»

[19]IBID. p. 475.

[20]IBID,  p. 196

[21] BURRIN Philippe, La Dérive Fasciste : Doriot, Déat, Bergery, 1933-1945, Seuil, Paris, 1986, p. 442.

[22] EPSTEIN, op. cit. p. 226.

[23] BURRIN, op. cit. p. 484.

[24] COHEN Asher,  Persécutions et Sauvetage : Juifs et Français sous l’Occupation et sous Vichy, Cerf, Paris ,1993, p. 474.

[25]BRACHFELD Sylvain.Ils ont survécu. Le sauvetage des Juifs en Belgique occupée,  Editions Racine. Bruxelles, 2001, p.13.

52 000 survivants sont internés à Chypre. 1946-1949[1]

Pendant les trois années qui ont suivi la fin de la guerre, 70 000 Juifs survivants de la Shoah embarquent sur 65 bateaux à destination de la Palestine.[2] Environ la moitié vient des camps temporaires de « Personnes déplacées » établis par les Alliés en Allemagne pour les personnes qui ne peuvent rentrer chez elles. Les autres ont dû fuir les persécutions et les pogroms d’Europe de l’Est qui se sont abattus sur les survivants enfin de retour chez eux. Ils embarquent sur de vieux rafiots surchargés, comme « clandestins » sans l’autorisation britannique d’entrer en « Terre promise », la terre de leurs ancêtres.

 

Les Anglais ont reçu mandat de la Société des Nations d’administrer la Palestine. Ils veulent que le nombre de Juifs ne dépasse pas le tiers de la population de Palestine afin d’éviter une nouvelle explosion armée des Arabes comme en mai 1937. Dans ce but, les Britanniques vont strictement s’en tenir au nombre de certificats d’admission prévus par leur Livre Blanc de 1939. A la fin de la guerre, il en reste 11 000.[3] Ils vont permettre à quelques milliers de Juifs d’arriver légalement en Palestine mais sont  épuisés à la fin de 1945.[4] Une autre destination doit être trouvée pour de nouveaux clandestins. Ce sera l’île de Chypre.

 

La plupart des bateaux illégaux terminent leur périple à Haïfa en Palestine. Les survivants débarquent croyant enfin toucher au but. Quelques instants plus tard, ils se retrouvent entassés dans les soutes de navires de guerre anglais qui les emmènent à 300 kilomètres de là, à Chypre. Après des mois, des années passés dans des camps de concentration ou de travail, puis dans des camps de personnes déplacées, ils espéraient aller vers la liberté parmi les leurs. Ils vont se retrouver pour des mois et même des années dans des camps de détention, derrière une double rangée de barbelés de plus de quatre mètres de hauteur, entourés de miradors, gardés par des militaires britanniques armés.

 

Les camps de détention de Chypre ont été ouverts en août 1946.  52 000 Juifs y seront internés.[5] Les Britanniques les considèrent comme des prisonniers de guerre. Les conditions de vie dans ces camps sont très difficiles. Près de Famagouste cinq camps de tentes de l’armée peuvent recevoir 12 000 personnes. A vingt kilomètres de là dans les collines se trouvent d’autres camps composés de huttes en tôle ondulée, dites cabanes Nissen, pouvant abriter 14 000 internés.[6]

 

Ces camps sont vite saturés et les nouveaux arrivants sont entassés. Dans un même logement des familles et des personnes seules vivent dans la promiscuité. Il n’y a ni partition, ni électricité, ni meubles sauf des lits. La nourriture insuffisante est de mauvaise qualité. Tout fait défaut : vêtements, chaussures, médicaments…[7] Même l’eau manque et particulièrement pendant les mois d’été les conditions sanitaires se détériorent et infections et maladies de peaux prolifèrent.[8]

 

La diaspora américaine et l’Agence juive interviennent. Dès septembre 1946, l’ American Jewish Joint Distribution Committee (JOINT) s’installe sur place et comble dans une large mesure les carences des militaires dont les budgets sont notoirement insuffisants.[9] Avec l’aide d’organisations juives de Palestine, des docteurs, des infirmières, des professeurs et des travailleurs sociaux arrivent.[10] Une vie plus normale s’organise. Des cliniques, des écoles, des centres culturels ouvrent. L’arrivée en Palestine se prépare. La politique s’invite. Sept partis politiques juifs de Palestine envoient des émissaires. La Hagannah, l’organisation militaire, est aussi présente et entraîne ceux en âge de porter les armes.

 

Privés de liberté, les détenus souffrent de leur oisiveté forcée. Certains regrettent les camps de Personnes déplacées en Allemagne où ils pouvaient sortir et même travailler à l’extérieur. Ils ne sont pourtant que quelques-uns à demander le retour en Allemagne.[11] S’ajoute un sentiment de frustration, lorsqu’ils voient les meilleurs traitements reçus par des prisonniers de guerre allemands de camps d’internement voisins. Ils ont pour tout éclairage des lampes à essence alors que les vaincus sont reliés au réseau électrique.[12]

 

Combien de temps encore ces survivants vont-ils rester incarcérés ? Cette question angoissante reste sans réponse. Comment comprendre que les vainqueurs qui les ont libérés de la terreur nazie, les emprisonnent sans appel ? En décembre 1946, l’Agence juive est intervenue auprès des autorités britanniques, mais elle n’a obtenu qu’un contingent mensuel de 750 certificats permettant l’entrée en Palestine. Les délégués de l’Agence juive sélectionnent les bénéficiaires « pour qu’ils soient utiles au Yishouv ».[13] Les autres attendent.

 

Un espoir fou s’empare des prisonniers lorsqu’ils apprennent en novembre 1947 que les Britanniques ont remis leur mandat à l’Organisation des Nations Unies. En vain : il leur faudra attendre le début 1948 pour que l’Organisation internationale autorise l’arrivée en Palestine de détenus de Chypre à l’exception des hommes en âge de se battre.  L’explosion de joie à l’annonce le 15 mai 1948 de la création de l’Etat d’Israël ne change rien à la donne.[14] Les 12 000 Juifs encore incarcérés à Chypre attendent encore neuf longs mois pour que l’interdiction soit enfin levée et que les camps soient fermés à la fin du mois de janvier 1949.

 

Pour le SS Exodus, les Britanniques ont  décidé de surseoir à leur politique d’incarcération à Chypre. Avec 4 530 personnes à bord l’Exodus part de Sète à la mi juillet 1947. Arrivé au large des côtes de la Palestine, le navire est pris d’assaut dans des conditions particulièrement brutales par la Royal Navy. Les passagers sont transférés dans deux bateaux prisons et renvoyés en France à Port-de-Bouc. Les autorités françaises refusent l’utilisation de la force pour débarquer les passagers. Devant une situation bloquée, les Britanniques dirigent les deux navires prisons vers Hambourg où les autorités militaires britanniques « débarquent » les passagers de force. Après des semaines tragiques, les 4 500 Juifs de l’Exodus se retrouvent dans deux camps de la zone britannique.[15]

 

Ce drame s’est déroulé en présence de la presse internationale. Un cadeau inestimable pour la propagande sioniste antibritannique. « Au lieu d’en faire un exemple et de rallier l’opinion à sa guerre contre l’immigration clandestine, Bevin ( Premier ministre de Grande-Bretagne ) n’a fait que choquer l’opinion internationale et accroître sa sympathie pour l’entreprise sioniste », écrit l’historien Lord Bethell.[16]

 

La leçon a été retenue. Le 17 décembre 1947 deux navires, le Pan Crescent et le Pan York appareillent du port de Burgas en Bulgarie pour la Palestine avec 15 000 Juifs roumains à bord. Alors que les navires sont au large des Dardanelles, un accord est conclu in extremis entre les Britanniques et l’Agence juive et les deux navires se rendent directement à  Chypre.[17]

 

Dans cette succession d’événements il y a deux vainqueurs. Aussi paradoxal que cela soit, ce sont les deux protagonistes qui se livrent une bataille sans merci : les Britanniques et les Sionistes. Londres a réussi à empêcher l’arrivée massive de survivants de la Shoah en Palestine avant la création de l’Etat d’Israël et évite ainsi un soulèvement arabe.

 

De leur côté les Sionistes peuvent être satisfaits. Chaque navire d’immigrants illégaux capturés par les Britanniques fait la une de la presse, rappelle la détresse des DP juifs et souligne l’immoralité et l’inhumanité des politiques d’immigration anglaise qui empêchent les victimes de Hitler de se réfugier dans « leur foyer national ».[18] C’est pour les Sionistes une victoire politique.

 

Le Mossad peut ainsi organiser la résistance à bord « de manière à produire de graves incidents, à produire des spectacles auxquels il était difficile d’assister sans réagir, et donc de remettre en cause la légitimité britannique… », écrit l’historienne israélienne Idith Zertal. Le Mossad reconnaît qu’« on n’a encore rien trouvé de mieux (que l’immigration clandestine) pour démontrer l’urgence d’une solution à notre problème ».[19]

 

Les perdants sont les hommes, les femmes et les enfants qui sont  les victimes de confrontations politiques qui les dépassent. Délivrés de leurs tortionnaires par les Alliés, ils n’ont pas trouvé la liberté et le réconfort matériel et psychique dont ils ont un besoin urgent. Ils ont dû survivre, une fois de plus, une fois de trop, dans des camps, avec des espoirs qui ne furent pendant des années que des mirages.  Le monde les ignora, les oublia, des pions sur un jeu d’échec politique.

Copyrigth Marc-André Charguéraud. Genève. 2012. Reproduction autorisée sous réserve de mention de la source.

 


[1] Cet article est extrait de “50 idées reçues sur la Shoah » un livre qui paraîtra en avril prochain.

[2] BAUER A History of the Holocaust, Franklin Watts, New York, 1982, p. 344. Victoire de mai 1945 à la constitution de l’Etat d’Israël en mai 1948.

[3] Sur les 75 000 autorisés par le Livre blanc.

[4] KOCHAVI Arieh J. Post-Holocaust Politics :Britain, the United States and Jewish Refugees, 1945-1948. University of North Carolina Press,  2001, p. 60. Il en reste 400.

[5] BOGNER Nahum in GUTMAN Ysrael , ed. Encyclopedia of the Holocaust, McMillan Publishing Company, New York, 1990,  p. 330. 2 200 enfants sont nés dans ces camps. Avec un maximum de 32 000 en janvier 1948.

[6] AGAR Herbert Les Rescapés, Sedimo, Paris, 1964, p. 283.

[7] BOGNER, op. cit. p. 330. Description en détail des conditions de détention.

[8] IBID. p. 331.

[9] JOINT : The American Jewish Joint Distribution Committee, la grande organisation caritative.

[10] LAUB Morris, Last Barrier to Freedom, Internment of Jewish Holocaust Survivors on Cyprus 1946-1949, Judah Magnese Museum, Berkeley, California, 1985,  p. 14. Dont 48 docteurs.

[11] BOGNER, op. cit. p.  332 La relative proximité de la Palestine les encourage à rester.

[12] LAUB, op.cit. p. 25.

[13] ZERTAL Idith, Des rescapés pour un Etat. La politique sioniste d’immigration clandestine en Palestine 1943-1948,Calman Levi, Paris, 2000,  p. 241.

[14] WYMAN Mark, DPs.Europe Displaced Persons, 1945-1951, The Bach Institut Press, Philadelphia, 1989,  p. 155. En trois ans, du 15 mai 1948  à fin 1951, 331 000 Juifs s’établissent en Israël malgré la guerre contre les Arabes.

[15] KIMCHE Jon The Secret Roads : The « Illegal » Migration of à People – 1938/1948. New York. Farrar, Straus and Cudahy, New York,  1955, p. 175 ss.

[16] ZERTAL, op. cit. p. 156.

[17] KIMCHE, op. cit. p. 200 ss. Ces sont les dernières déportations. Les britanniques ont remis leur mandat à l’ONU quelques semaines plus tôt.

[18] Le « National Home » en anglais.

[19] ZERTAL, op. cit.  p. 158 et 286.

La Bulgarie a sauvé tous ses Juifs ! 1940-1944

Une réalité ou une idée reçue ?

Pour certains historiens, le sauvetage des Juifs bulgares doit être considéré comme un sujet de fierté nationale. Dès 1966, Hannah Arendt donne le signal en écrivant à propos de la Bulgarie : « Pas un seul Juif n’a été déporté, aucun n’est mort de cause autre que naturelle ».[1] Tzvetan Todorov, directeur de recherche au CNRS, de s’exclamer en 1999 « Comment expliquer (…) ce merveilleux accomplissement du bien ? »[2]

Il est exact qu’aucun des 50 000 Juifs résidant dans la Bulgarie des frontières de 1918 n’a été déporté. C’est oublier les 11 343 Juifs envoyés à la mort en 1943 de Thrace et de Macédoine, des territoires « libérés par l’armée bulgare » en 1941. Deux provinces qui faisaient partie de la Bulgarie avant 1918.

Alliée de l’Allemagne pendant la guerre de 1914-1918, la Bulgarie a dû céder sa province de Macédoine à la Serbie (qui deviendra la Yougoslavie) et celle de Thrace à la Grèce. En mars 1941, La Bulgarie rejoint l’Axe, l’alliance militaire de l’Allemagne, de l’Italie et du Japon.[3] Comme nouvelle alliée de Berlin, Sofia autorise les troupes allemandes à transiter par le pays, ce qui facilite la conquête de la Grèce, de la Yougoslavie et l’offensive contre l’URSS. Bien que n’ayant pas combattu, les troupes bulgares sont autorisées par les Allemands à reprendre possession de la Thrace et de la Macédoine. Ce ne sont pas des troupes d’occupation bulgares qui arrivent mais bien une armée de Libération.

Le 5 juin, ce retour à la mère patrie de deux provinces qui font partie du patrimoine ancestral bulgare est concrétisé par un décret le 5 juin 1942 : Tous les anciens citoyens yougoslaves ou grecs de ces territoires redeviennent bulgares à l’exception des personnes d’origine juive.[4] Cette mesure discriminatoire antisémite grave sera fatale.

Les Allemands ne se préoccupent de la « solution finale » en Bulgarie qu’au début 1943, une année après le début des déportations en masse des Juifs dans le reste de l’Europe.[5] Les Bulgares n’ont donc pas l’excuse de la surprise. Ils savent ce que signifie la livraison des Juifs aux nazis. Malgré cela, le 22 février 1943, Sofia signe un accord pour la déportation d’un premier groupe de 20 000 Juifs.[6] Cet accord précise que « dans le cas où leur nationalité n’aurait pas été retirée aux Juifs désignés pour la déportation, ceci devra être fait au moment où ils quittent le territoire bulgare ».[7]

Ce tour de passe-passe permet abusivement d’affirmer que pas un Juif bulgare n’a été déporté ! En fait près de 20% des Juifs de Bulgarie, soit 11 331, ont été envoyés mourir à Tréblinka et Auschwitz par le gouvernement de Sofia.[8] Alors comment citer la Bulgarie en exemple ?[9]

La Bulgarie n’a jamais été occupée par l’Allemagne. Jusqu’à l’arrivée de l’Armée rouge en septembre 1944, le roi a régné, le premier ministre a administré, le parlement s’est régulièrement réuni. Le passage de troupes allemandes ne signifie en aucune façon la prise en main de l’Etat par le Reich.[10] Les arrestations, le regroupement en camps, la conduite à la frontière et l’expulsion sont entièrement et exclusivement l’oeuvre du Commissariat aux affaires juives, de l’administration et de la police bulgares.

Parler de pressions et de menaces allemandes qui auraient forcé les Bulgares à livrer des Juifs manque de sérieux. Le 21 mai 1943, quelques semaines à peine après la remise aux nazis des Juifs des territoires retrouvés, le Conseil des ministres décide de surseoir à la demande allemande de déportation des 50 000 Juifs restant dans le royaume. La réaction allemande à cette décision n’est qu’un constat d’impuissance. Un rapport allemand envoyé à Berlin le 31 août 1943 espère que le gouvernement bulgare « n’en croit pas moins qu’il sera possible un jour ou l’autre d’arriver à la solution finale juive », mais ajoute que ce ne sera possible qu’ « au moment où les Allemands enregistreront de nouveaux succès militaires qui refouleront l’offensive  ennemie ».[11]

Les victoires alliées en Afrique du Nord et plus encore la retraite des troupes allemandes vers les frontières de la Bulgarie à la suite de la défaite de Stalingrad font réfléchir Sofia. S’ajoutent les interventions auprès du roi Boris pour que cessent les expulsions. Celles du clergé orthodoxe emmenées par le Métropolite Stéphane, de l’ambassadeur de Suisse, du Comité International de la Croix-Rouge qui envoie deux représentants dans ce but en Bulgarie et surtout celles de 43 députés, un tiers des parlementaires bulgares, dans une courageuse motion de protestation écrite au roi.[12]

Si au printemps et pendant l’été 1943 les Allemands avaient été déterminés à éliminer les 50 000 Juifs restants, ils auraient pu y arriver en intervenant directement. Ils ne furent pas prêts à en payer le prix. [13] La non participation d’un seul soldat bulgare sur les champs de bataille russes ou la non déclaration de guerre à l’URSS n’ont pas non plus été l’objet d’interventions.[14] Ces défis lancés par la Bulgarie pesaient probablement plus lourd et pourtant Hitler n’a pas jugé utile de les relever.

Les 50 000 Juifs bulgares ont certes échappé à la mort mais leur sort a été terrible. Rien ne leur a été épargné. Calquée sur les lois antijuives nazies de Nuremberg, une loi sur la protection de la Nation de janvier 1941 enlève tous leurs droits civiques aux Juifs. Leurs biens sont confisqués. Ils sont privés de leur emploi.  Outrage suprême les mariages mixtes sont interdits.[15]

Non satisfait d’avoir fait des Juifs privés de ressources et de travail des « morts sociaux », le gouvernement envoie 12 000 Juifs dans des camps de travaux forcés.[16] Des hommes qui vont travailler à la construction de routes et de voies ferrées dans les conditions dures et inhumaines que l’on peut imaginer. Puis c’est au printemps 1943 l’expulsion en quatre semaines des 20 000 Juifs de Sofia.[17] Des familles entières hâtivement arrachées à leur domicile, dépourvues de tout, sont précipitées sur des routes inhospitalières. Elles sont regroupées en province dans des conditions de vie abjectes.

Il faut attendre le courant du mois d’août 1944 pour que les Juifs soient autorisés à rentrer chez eux à Sofia. Avec l’arrivée de l’Armée rouge, en septembre, le régime s’effondre. Pendant l’année qui suit les mesures antijuives sont progressivement abolies.[18] On aurait pu penser qu’après le calvaire qu’ils ont vécu, ces dizaines de milliers de Juifs trouveraient le repos et la sérénité si nécessaires pour se reconstruire.

Il n’en a rien été. Les difficultés rencontrées à la reprise d’une vie journalière normale se sont multipliées, s’accompagnant de persécutions intolérables. La seule issue a été la fuite, principalement vers la Palestine, de 40 000 survivants juifs en 1946 et 1947.[19] En 1952, il ne reste plus que 5 000 Juifs en Bulgarie, en 2002 ce chiffre tombe à 2 300.[20] Autant dire que la Bulgarie, par des déportations vers les camps de la mort et par la maltraitance des survivants, a rendu le pays « Judenrein » (sans Juifs). La Bulgarie a éliminé pratiquement tous ses Juifs, l’objectif que s’était assigné Hitler pour l’Europe entière.

Qu’il y ait eu des manifestations de protestation et de sympathie de certains segments de la population bulgare, c’est certain. Ce fut le cas dans la plupart des pays de l’Europe occupés. Mais peut-on dire que « le sauvetage des Juifs bulgares est l’une des rares pages lumineuses de l’histoire des Juifs en cette sombre époque ?» N’est-ce pas nier la réalité que d’estimer que ce sauvetage fut « incontestablement un acte méritoire ? » [21] N’est-ce pas occulter un bilan terriblement noir dont l’Etat bulgare est le seul responsable ?

Copyrigth Marc-André Charguéraud. Genève. 2012. Reproduction autorisée sous réserve de mention de la source.



[1] TODOROV Tzvetan, La Fragilité du bien. Le sauvetage des Juifs bulgares. Albin Michel, Paris, 1999, p. 9. Citant ARENDT Hannah, Eichmann à Jérusalem : rapport sur la banalité du mal, Gallimard, Paris, 1966.

[2] IBID. p. 9. CNRS Centre National de la Recherche Scientifique.

[3] IBID. p. 11 et 13.

[4] TODOROV, op. cit. 13.

[5] A l’exception du Danemark. En mars 1943, près de 70% des Juifs ont déjà été victimes de la Shoah

[6] CHARY Frederick, The Bulgarian Jews and the Final Solution, 1940-1944, University of Pittsburg Press, 1972, p. 80.

[7] SABILE Jacques, Le sauvetage des Juifs bulgares pendant la Seconde Guerre mondiale, in Mémoire du Génocide, recueil de 80 articles du « Monde juif », Centre de Documentation Juive contemporaine, Paris, 1987, p. 164.

[8]  48 000 Juifs de Bulgarie, plus 14 000 de Thrac et de Macédoine soit 62 000. 11 343 livrés aux nazis dont seuls 12 sont revenus. En fait 18,3% des Juifs bulgares ont disparu.

[9] L’on blâme à juste titre la France défaite et sous contrôle allemand dont 25% des Juifs ont disparu dans les camps d’extermination nazis.

[10] Personne n’estime que la Suède a été occupée et pourtant Stockholm a autorisé le passage de centaines de milliers de soldats allemands à transiter vers et depuis la Norvège.

[11] SABILE, op.  cit. p. 167. Sofia aurait pu de la même façon surseoir à la livraison aux nazis des Juifs des deux provinces retrouvées.

[12] CHARY, op. cit. p. 129 et 130. BEN-YAKOV Avraham, in Encyclopedia of the Holocaust, MacMillan Publishers, New York, 1990,  p. 269

[13] IBID. p. 198.

[14] HILBERG Raul, La destruction des Juifs d’Europe, Fayard, Paris 1988, p. 643.

[15] SHEALTIEL Shlomo, The Holocaust Encyclopedia, MacMillan Publishing Company, New York, 1990, p. 99.

TODOROF, op. cit. p. 14. Fin août 1942, un nouveau décret annonce une série de mesures supplémentaires réglementant la vie des Juifs

[16] BEN-YAKOV, op. cit. p. 270.

[17] HILBERG, op. cit. p. 654. TODOROV 1999, op. cit. p. 19. Opération conduite entre la fin mai et la fin juin 1943.

[18] TODOROV, op. cit. p. 21.

[19] CHARY, op. cit. p. 182.

[20] SHEALTIEL 1990, p. 103.DELLA PERGOLA Sergio, World Jewish Population 2002, in American Jewish Yearbook, New York, 2002.

[21] TODOROV 1999, p. 37 et 23.

Les Alliés en guerre refusent de sauver des Juifs. 1942-1944

Fin 1942, le département d’Etat américain apprend qu’il existe une possibilité de sauver 60 à 70 000 Juifs en Bulgarie. Bucarest est disposé à « négocier » leur départ.[1] Le 27 mars 1943 Eden et Roosevelt traitent du sujet à Washington au cours d’une rencontre. « Si nous faisons cela, dit Eden, alors tous les Juifs du monde entier voudront que nous fassions des offres similaires pour la Pologne et pour l’Allemagne. Hitler pourrait très bien nous prendre au mot et il n’y a tout simplement pas assez de bateaux dans le monde pour les évacuer ».[2]  Les Alliés refusent de participer au sauvetage de quelques dizaines de milliers de Juifs de peur que la voie ne soit ouverte au départ de centaines de milliers, ce qui aurait créé une situation difficile à gérer.

 

Au printemps 1943, Borden Reams, un haut fonctionnaire au Département d’Etat, franchit une étape dans l’argumentation. Il faut éviter, dit-il, d’entrer dans une négociation car « il y a toujours le danger que le gouvernement allemand accepte de livrer aux Etats-Unis et à la Grande-Bretagne (…) un grand nombre de Juifs. Ni la situation militaire, ni celle des transports maritimes n’auraient permis aux Nations Unies d’entreprendre une telle tâche. Dans le cas où nous aurions admis notre impuissance à prendre soin de ces gens, la responsabilité d’une poursuite de leur persécution aurait été, dans une large mesure, transférée du gouvernement allemand aux Nations Unies ».[3]

 

Ce « transfert de responsabilité » et ses conséquences possibles peuvent-ils être avancés pour justifier un refus de négocier ? Le manque de transports maritimes semble une excuse inacceptable lorsqu’il s’agit de quelques dizaines de milliers de personnes. On manque de transports maritimes ? L’Angleterre et les Etats-Unis ne trouvent-ils pas à  la même époque les moyens de transport, les sanctuaires d’accueil et les financements pour 100.000 réfugiés non juifs, polonais, yougoslaves et grecs ?[4]

 

Le 13 février 1943 le New York Times publie un rapport selon lequel le gouvernement roumain est prêt à autoriser l’émigration de 70.000 Juifs qui ont été déportés fin 1941 dans un territoire occupé de l’Union soviétique connu sous le nom de Transnistrie. Ces Juifs pourraient partir par mer sur des bateaux battant pavillon du Vatican ou de la Croix Rouge à condition qu’une taxe de départ soit payée pour chacun afin de couvrir les frais de transport de Transnistrie à la destination finale.[5]

 

La réaction immédiate de Londres suit la même ligne de conduite que celle adoptée pour les Bulgares : « C’est un mode de chantage qui, s’il est couronné de succès, ouvrira les portes toutes grandes à l’Allemagne et à ses satellites d’Europe du Sud Est pour déverser dans les pays d’outremer, à un prix donné, tous les nationaux dont il veulent se débarrasser ».[6] Le 15 décembre 1943, après des mois de discussions entre Alliés, Washington résume la position britannique. « Le Foreign Office estime qu’il est pratiquement impossible de prendre en compte des groupes importants comme les 70.000 réfugiés dont le sauvetage est envisagé (…) C’est pourquoi ils sont peu disposés à donner leur accord».[7]

 

Scandalisé par ce refus, Henry Morgenthau, le ministre des finances américain, condamne : « En termes simples les Anglais sont apparemment prêts à accepter la mort de milliers de Juifs en territoires ennemis du fait des difficultés à recevoir un nombre considérable de Juifs s’ils pouvaient être sauvés ».[8]

 

Morgenthau semble oublier que la politique du Département d’Etat est la même que celle de ses homologues britanniques. Dès novembre 1941, lors d’une première alerte, Cavendish Cannon de la section des affaires européennes du State Department avance les raisons d’une non intervention des Etats-Unis qui sont les mêmes que celles avancées par Londres. « Il ne faut  pas soutenir un projet visant à faire sortir 30.000 Juifs de Roumanie (…) l’adoption d’un tel plan amènerait probablement de nouvelles pressions en faveur d’asiles dans l’hémisphère occidental (…)  une migration des Juifs roumains soulèverait la question d’un traitement similaire accordé aux Juifs hongrois et par extension, à tous ceux de tous les pays où se sont déroulées d’intenses persécutions ».[9]

 

Plus tard, le 7 mai 1943, Cordell Hull, le chef du State Department, confirme cette politique de non intervention dans une lettre  à Roosevelt : « Le coût inconnu de transporter un nombre indéterminé de personnes d’un endroit non révélé vers une destination ignorée, un plan recommandé par certains, est évidemment hors de question ».[10] On prend encore prétexte de l’immensité du problème pour l’ignorer.

 

Ces déclarations sont-elles sincères ou servent-elles simplement à se justifier envers une opinion publique américaine alertée par le groupe d’orthodoxes réformistes de Bergson ? Il a fait paraître en pleine page du New York Times du 16 février 1943 une annonce percutante : « A vendre à l’humanité 70 000 Juifs, garantis du genre humain à 50 dollars pièce ».[11] Le 20 décembre 1943, malgré l’opposition britannique, le State Department autorise le transfert des capitaux nécessaires à une négociation. Trop tard, avant qu’un seul dollar ne soit envoyé, les pressions allemandes sur Bucarest font avorter le projet.

 

Le 19 mars 1944, les troupes allemandes occupent la Hongrie. Deux jours plus tard, Gerhart Riegner, le représentant à Genève du Congrès Juif Mondial, télégraphie à New York et à Londres : « Extrêmement anxieux au sujet du destin des Juifs hongrois. (…) Suggère un appel dans le monde entier de personnalités anglo-saxonnes juives et non-juives, y compris les chefs des Eglises protestante et catholique, au peuple hongrois. Il faut les (les Allemands et les Hongrois) inciter à ne pas admettre l’application de la politique d’extermination des Juifs ».[12] Ce « destin » va conduire à Auschwitz en six semaines plus de 400 000 Juifs hongrois.

 

Les Alliés ne vont rien entreprendre alors que la victoire se profile. Ils se défaussent de toute responsabilité en demandant aux autres pays d’intervenir. Le 30 mars 1944, Eden appelle « tous les pays alliés ou soumis à l’Allemagne à s’opposer activement à de nouvelles persécutions et à coopérer à la protection et au sauvetage des innocents ».[13] Deux jours auparavant, Roosevelt a demandé aux Hongrois de ne pas coopérer et d’aider les Juifs dans toute la mesure du possible. Aux nations neutres il demande d’ouvrir leurs portes toutes grandes aux réfugiés et leur promet que l’Amérique « trouverait des moyens pour assurer leur entretien et les aider jusqu’à ce que le tyran soit terrassé ».[14]

 

Des appels platoniques et peu réalistes. Des promesses hypocrites quand on se rappelle les demandes réitérées d’assistance des pays neutres. Ils s’engagent à accepter un plus grand nombre de réfugiés s’ils peuvent compter sur les Alliés pour les soutenir financièrement et s’engager à leur trouver un lieu d’accueil définitif après les hostilités. Ce sujet est évoqué dans plusieurs réunions au sommet des Alliés sans jamais recevoir de réponse.

 

Une nouvelle occasion de sauvetage se présente. Le 18 juillet 1944 le Foreign Office reçoit un message de la légation britannique à Berne. Le gouvernement hongrois a informé les diplomates suisses à Budapest que tous les Juifs en possession d’un permis d’entrer dans d’autres pays, y compris la Palestine, pourraient quitter la Hongrie. Le gouvernement allemand donnerait des permis de transit à de tels émigrants. D’après le Comité International de la Croix-Rouge un premier contingent de 40 000 Juifs hongrois peut partir dès la mi août.[15]

 

Eden est réticent pour les raisons habituelles. Le 4 août il écrit : « On ne sait pas si le chiffre de 40.000 ne sera pas beaucoup plus important. »[16]  Il rappelle la proposition de Brandt que le Comité étudia récemment et qui concernait 800.000 à un million de Juifs. Il estime de la manière la plus impérative qu’il est très urgent de prendre des mesures pour arrêter ce mouvement en attendant une décision sur notre ligne d’action générale ».

 

Il faudra attendre un mois et demi pour que le 17 août 1944 les deux gouvernements publient un communiqué par lequel ils acceptent la responsabilité de trouver des lieux d’asile pour tous les Juifs autorisés à quitter la Hongrie. Sans autres précisions. Trop tard, le soir du 24 août 1944, Himmler le chef de la Gestapo à Berlin, ordonne la suspension immédiate des préparatifs d’évacuation.[17]

 

On a argumenté que de toutes façons les chances d’arriver à des sauvetages sont minces, pour certains inexistantes. Peut-être, mais on ne peut rien affirmer tant que des occasions n’ont pas été saisies rapidement et avec la volonté d’aboutir. N’a-t-on pas assisté à des sauvetages par des individus sans grands moyens qui ont pris tous les risques et ont évité la mort de milliers de Juifs ? Au nom d’une morale élémentaire les Alliés ne devaient-ils pas poursuivre activement toutes les voies de sauvetages qui se présentaient ? On ne leur demande pas d’intervenir militairement, ce qu’ils refusent constamment, mais de transporter et d’accueillir des hommes en danger imminent de mort.

Copyrigth Marc-André Charguéraud. Genève. 2011. Reproduction autorisée sous réserve de mention de la source.



[1] WYMAN David,  L’Abandon des Juifs. Les Américains et la Solution finale, Flammarion, Paris, 1987, p. 135. Département d’Etat, le ministère américain des Affaires étrangères.

[2] HILBERG Raul, La Destruction des Juifs d’Europe, Fayard, Paris, 1988,  p. 969.

[3] WYMAN, op. cit. p. 137.

[4] IBID. p. 134 et 432.

[5] WASSERSTEIN Bernard,  Britain and the Jews of Europe, 1939-1945, Clarendon Press, Oxford, 1979, p. 244.

[6] IBID. p. 245.Note du Foreign Office à l’ambassade d’Angleterre à Washington du 26 février 1943.

[7] WASSERSTEIN, op. cit. p. 247. Lettre de Washington à son ambassade à Londres du 15 décembre 1943.

[8] IBID.

[9]  WYMAN. op. cit. p. 137.

[10] FRIEDMANN Saul, No Haven for the Oppressed: United States Policy towards Jewish Refugees 1938-1945,  Wayne University Press, Detroit, 1973, p. 203.

[11] BRAHAM Randolph, Ed. Jewish leadership in the Nazi area : Pattern of Behaviour in the Free World . New York, 1985, p. 11

[12] RIEGNER Gerhart , Ne jamais désespérer : soixante années au service du peuple juif et des droits de l’homme, Editions du Cerf, Paris,1998, p. 138.

[13] BRAHAM Randoph, ed. The Destruction of Romanian and Ukrainian Jews During the Antonescu area, Columbia University Press, New York, 1997, p. 1103.

[14] FEINGOLD Henry, Bearing Witness : How American and its Jews Responded to the Holocaust, Syracus University Press, New York, 1995, p. 148.

[15] WASSERSTEIN, op. cit. p. 262 et 264. Le nombre passe de 8 000 à 40 000 car le CICR a inclus les familles.

[16] IBID.  p. 264. Une déclaration dans le droit fil d’un mémorandum envoyé de Londres à Washington le 4 juin 1944, alors que les trains vers la mort de Juifs hongrois se succèdent à un rythme accéléré. « Si un million de personnes quittent les territoires sous contrôle allemand, il faudra suspendre les opérations militaires et les Allemands en profiteront pour retourner toutes leurs forces vers l’Est.  D’autre part, font observer les Anglais, la libération d’un tel nombre de Juifs va déchaîner un tollé dans les pays alliés : l’opinion va exiger des comptes à propos des prisonniers de guerre et des détenus civils ». BAUER Yehuda, Juifs à Vendre : Les Négociations entre Nazis et Juifs. 1933-1945, Liana Levi, Paris, 1996, p. 248.

 

[17] BAUER Yehuda, Juifs à vendre, Liana Levi, Paris, 1996, p. 287.

Sauvez les enfants ! Juillet-août 1944

Un désastre pour 250 enfants en France, un triomphe pour 600 en Belgique

A la fin du printemps 1944, de 350 à 500 enfants juifs se trouvent dans les onze centres de la région parisienne de l’Union Générale des Israélites de France (UGIF)[1], 600 dans les sept homes dirigés par l’Association des Juifs en Belgique (AJB).[2] Entre le 21 et le 25 juillet, 250 enfants des centres de l’UGIF sont arrêtés par la Gestapo. 200 sont déportés et périssent.[3] En Belgique aucune arrestation, les 600 enfants sont sauvés. Ce qui est un désastre pour les Français se révèle comme un grand succès pour les Belges. On a, à juste titre, vivement reproché leur inaction coupable aux premiers, pour citer les seconds en exemple. L’histoire n’est pas si simple.

Pourquoi les nazis ont-ils laissé libres pendant de longs mois plus de mille enfants en France et en Belgique ? Ils connaissent l’existence des  maisons qui les hébergent et peuvent à tout moment sans le moindre problème rafler et déporter ces enfants. Alors que la Gestapo lance de laborieuses opérations de police pour débusquer les Juifs entrés dans la clandestinité, n’est-il pas plus facile d’envoyer quelques autobus pour ramasser ces enfants, les interner à Drancy ou à Malines pour ensuite les envoyer à la mort ? Il n’y a pas de réponse satisfaisante aujourd’hui à ce comportement allemand. A l’époque il renforce le sentiment de sécurité des dirigeants juifs : les Allemands ne semblent plus s’intéresser aux enfants des centres d’accueil officiels.

Le 30 octobre 1942, la Gestapo rafle les 58 enfants du home de Wesembeek-Ophem de l’AJB. Ils sont transférés à la caserne Dossin de Malines. Un front d’intervenants se constitue immédiatement et dès le lendemain, la Gestapo libère les enfants.[4] Ce résultat renforce l’assurance des dirigeants de l’AJB. Il est inutile de disperser les enfants pris en charge. Le nombre important de 600 enfants hébergés en juin 1944 par l’AJB n’a pas d’autre explication. C’est un chiffre très élevé si on le compare aux 350 à 500 enfants des centres de l’UGIF à la même époque. Rappelons que les enfants juifs sont cinq fois plus nombreux en France qu’en Belgique. A l’échelle de la France ces 600 enfants belges correspondent à 3 000 enfants français.[5] On mesure la taille démesurée de l’imprudence belge et l’ampleur qu’auraient prise les reproches à l’égard de l’UGIF si l’organisation française avait pris un tel risque.

Contrairement à l’AJB, l’UGIF est inquiète. En 1943, trois de ses centres ont été raflés par la Gestapo. Il s’agit de 16 enfants de l’Orphelinat Rothschild, de 32 des Centres Lamark et Guy Patin et d’une vingtaine du foyer de la Verdières. Autant de signaux forts du danger dans lequel se trouvent ces enfants. Des organisations juives clandestines se mobilisent. Le 16 février 1943, l’organisation communiste Solidarité enlève 63 enfants des maisons de l’UGIF et les fait entrer en clandestinité.[6] Bien que la Gestapo n’ait pas réagi, cette opération d’envergure ne se répétera malheureusement pas.

L’UGIF n’est pas en reste. Ses dirigeants dispersent de nombreux enfants dans des institutions charitables et des familles à l’abri des nazis. Entre septembre 1942 et juin 1944, l’effectif dans les foyers de l’UGIF diminue de 2 000 à environ 350 à 500 enfants. C’est insuffisant mais ce sont autant d’enfants qui échappent à la Gestapo et ne seront pas déportés à Auschwitz.

Ces sauvetages résultent d’une collaboration entre organisations légales et clandestines. Elle se poursuit jusqu’en juillet 1944. Albert Akerberg, secrétaire général du Comité d’Union et de Défense des Juifs de Paris (CUD), en témoigne[7] : «… J’étais en relation avec Juliette Stern, membre du Conseil d’administration de l’UGIF. Elle nous aidait dans notre travail en nous fournissant les informations nécessaires pour que nous puissions kidnapper les enfants en péril (…) J’avais avec Juliette Stern une conférence hebdomadaire (…) C’est là que nous mettions au point les kidnappings à venir… »[8] Il s’agit ici non pas d’opérations de groupe, mais d’évasions individuelles. Elles concernent principalement des enfants libres mais parfois aussi, bien que ce soit nettement plus délicat, quelques « enfants bloqués ».

Au printemps 1944, en Belgique comme en France, une partie importante des enfants des centres d’accueil sont ce que l’on a appelé des « enfants-bloqués ». Ce terme barbare désigne des enfants juifs remis à l’UGIF ou à l’AJB par la Gestapo. Ils viennent de Drancy ou de Malines où ils sont restés seuls, leurs parents ayant « disparu ». La Gestapo les a méticuleusement listés et ils ne peuvent quitter les foyers sans son autorisation. Des otages que les nazis peuvent reprendre à tout moment et dont l’UGIF et l’AJB sont responsables. Cette collaboration des organisations juives légales leur a été reprochée. Mais quel était le choix ? Refuser ces enfants, c’est les vouer à une déportation immédiate et à une mort certaine. Les accueillir, même dans des conditions intolérables, dépendantes de l’arbitraire allemand, c’est leur donner un espoir de vivre, une chance d’être sauvés qui pour nombre d’entre eux s’est réalisée.

L’UGIF et l’AJB sont réticentes à faire passer en clandestinité ces « enfants-bloqués ». Ces organisations estiment que cela conduira les Allemands à reprendre immédiatement les enfants-bloqués qui restent dans les foyers et à les déporter. Et tout aussi grave, les autorités allemandes décideront de ne plus accorder de libération à d’autres enfants qui sont détenus à Malines et à Drancy. Leur destin, dans ce cas, ne fait pas de doute, c’est la déportation vers la mort. Pouvait-on prendre ce double risque qui était bien réel, quasi inéluctable ? Un dilemme que l’on ne peut rayer d’un trait de plume.

Ce cas de conscience ne se pose plus en juillet-août 1944, alors que la libération est toute proche. Il faut alors impérativement disperser les enfants, ceci d’autant plus que parmi les enfants bloqués se trouvent également un certain nombre d’enfants libres qui n’ont pas été envoyés par la Gestapo. Jamais, jamais ils n’auraient dû se trouver dans les mêmes foyers ! C’est d’ailleurs le principal reproche que le jury d’honneur qui s’est réuni après la guerre adresse aux dirigeants de l’UGIF.[9]

Les enfants des foyers de l’UGIF devaient impérativement être cachés avant que 200 d’entre eux ne soient déportés vers la mort par le convoi 77 du 31 juillet 1944. Ce qui s’est passé a fait l’objet de nombreux et longs développements. On se contentera de quelques remarques. Lorsque le CUD propose de faire disparaître les enfants avec l’accord de l’UGIF, son président Georges Ediger refuse la participation de son organisation. Il est accusé d’agir de la sorte par crainte de son arrestation et de celle des autres dirigeants de l’UGIF.[10] L’accusation est un peu courte. Après le débarquement allié en Normandie le 6 juin 1944, ceux qui ont vécu sur place cette époque savent qu’il était d’autant plus facile de se cacher que ce n’était que pour quelques semaines. Les portes s’ouvraient et les Allemands isolés ne pouvaient que procéder à quelques opérations ponctuelles, très ciblées. Entrer en clandestinité n’aurait pas posé de problème. D’autres raisons ont motivé le refus de l’UGIF sans le justifier pleinement.[11]

Pourquoi les forces clandestines juives n’ont-elles pas alors monté sans la participation de l’UGIF une action-commando, un kidnapping, comme elles le firent pour 63 enfants le 16 février 1943 ? L’opération est plus facile en juillet 1944. Les Allemands sont désorganisés et sur la défensive. Les effectifs de la résistance sont importants et leur marge de manoeuvre incomparablement plus large.

C’est la question que pose l’historienne Annette Wiervorka en termes pragmatiques : « Pourquoi n’a-t-on pas envoyé les jeunes gens des milices patriotiques juives dans ces maisons avec ordre de faire sortir les gosses et de tenter de les planquer au lieu de les lancer dans des missions aléatoires et périlleuses pour voler des armes aux Allemands ? »[12] La réponse tient dans la question telle qu’elle est formulée. L’enthousiasme, la soif de participer aux entreprises les plus dangereuses de la Libération, la décision des politiques d’occuper le terrain au maximum pour préparer l’après-guerre, expliquent qu’aucune priorité n’a été accordée à l’évasion des enfants de l’UGIF.

Contrairement aux Français, les Belges vont intervenir. Une réunion de l’AJB est organisée le 26 août 1944. Il est décidé de « faire disparaître les 600 enfants des homes. La directrice de l’Office national de l’enfance (ONE), Mme Yvonne Nevejean et les militants de la section enfance du  Comité de Défense des Juifs (CDJ) se chargent de sauver les enfants de l’AJB d’une rafle imminente. »[13]  Le courage et la détermination doivent ici être salués. Dans les faits ils se sont avérés inutiles. Une semaine plus tard, le 4 septembre, Bruxelles était libérée. Les Allemands n’étaient plus en mesure de monter la moindre rafle. La chance, le hasard, le miracle, disent certains, c’est que les Allemands n’ont pas décidé l’arrestation des enfants un mois avant la Libération comme ils l’ont fait en France. Alors la décision de l’AJB serait arrivée trop tard et 600 enfants belges partaient pour Auschwitz. Comme leurs homologues français, les dirigeants belges de l’AJB auraient été accablés de reproches au lieu d’être félicités. Il n’en reste pas moins que les uns comme les autres ont pris envers tous ces enfants un risque inadmissible.

Copyrigth Marc-André Charguéraud. Genève. 2011

 



[1] WIEVIORKA Annette, Ils étaient juifs, résistants, communistes, Denoël, Paris, 1986, p. 175.

LAZARE Lucien, La résistance juive en France, Stock, Paris, 1987, p. 225 citent un chiffre de 500 enfants.

KLARSFELD Serge, La Shoah en France, vol. 3.  Le calendrier de la persécution des Juifs de France.  Septembre 1942-août 1944, Fayard, Paris, 2001. p. 1876 donne un chiffre de 350..

[2] BRACHFELD Sylvain, Ils n’ont pas eu les gosses, Institut de recherche sur le judaïsme belge, Bruxelles, 1989, p. 44.

[3] KLARSFELD, op. cit. p. 1876.

[4] BRACHFELD, op. cit.  p. 118 et ss.

[5] Rappelons qu’en 1940, il y avait en France 84 000 enfants juifs contre seulement 15 000 en Belgique.

[6]  HAZAN Katy, Les orphelins de la Shoah : les maisons de l’espoir, 1944-1960, Editions des Belles Lettres, 2000,  p. 38.

[7] WIEVIORKA, op. cit.  p. 176. Le Comité d’Union est une organisation clandestine créée à Paris en janvier 1944. Elle regroupe différents groupes juifs dont des communistes.

[8] RAJSFUS Maurice, Des Juifs dans la collaboration, L’UGIF 1941-1944, Etudes de documentation internationales, Paris, 1980, p. 338.

[9] LAZARE, op. cit. p. 225.

[10] RAJFUS op. cit. p. 258.

[11] Ce sont principalement les dizaines de milliers d’adultes juifs « officiels » qui ne survivent que grâce aux secours de l’UGIF.

[12] WIEVIORKA, op. cit.  p. 209. Wieviorka fait allusion à l’Union des Juifs pour la résistance et l’entraide (UJRE) qui dispose de 60 groupes de combat. RAJFUS, op. cit. p. 258. Pour lui le CUD n’a malheureusement pas eu le temps et les événements ont été plus rapides.

[13] BRACHFELD, op. cit. p. 44. ONE organisme étatique, CDJ mouvement clandestin.

Priorité aux personnalités pour se réfugier aux Etats-Unis. 1940-1941

Est-il moral de choisir quelles vies doivent être sauvées ?

Le 26 juillet 1941, Albert Einstein, l’éminent savant, écrit à Eleanor Roosevelt, l’épouse du président des Etats-Unis : « La politique qui est actuellement poursuivie rend pratiquement impossible de trouver refuge en Amérique pour de nombreuses personnes de mérite qui sont victimes de la cruauté fasciste en Europe. »[1] Einstein pense d’abord au sauvetage des « gens de mérite ». Ceux qui possèdent « un ensemble de qualités intellectuelles et morales particulièrement dignes d’estime ».[2] Cette attitude discriminatoire correspond pourtant à la politique suivie par le président des Etats-Unis.

 

Dès juillet 1940, Roosevelt a donné une priorité à l’accueil des « culture carriers » européens en péril. Il demande à James McDonald, qui dirige le President Advisory Committee on Political Refugees( PACPR), de préparer une liste d’éminents réfugiés auxquels le ministère des Affaires étrangères donnera un visa temporaire salvateur. Des personnes  « ayant une réussite intellectuelle hors pair, un courage indomptable, prouvant être de vigoureux supporters d’un gouvernement libéral et étant en danger de mort entre les mains de la dictature », précise un communiqué de presse du gouvernement.[3]  

 

Des listes sont soumises par le PACPR et différentes organisations juives. Sur  3 268 visas accordés, seuls 1 236 pourront être utilisés, avant qu’en janvier 1941 déjà le plan soit interrompu sous la pression des isolationnistes du Département d’Etat. Dans de nombreux cas, les réfugiés sélectionnés n’ont pas été à même d’atteindre un port d’embarquement en pays neutre.[4]

 

Ces dispositions en faveur de l’immigration des intellectuels ne sont pas nouvelles. Les lois américaines permettent l’entrée hors quota de professeurs qui ont enseigné les deux années précédentes et auxquels un poste d’enseignement est garanti aux Etats-Unis. L’Emergency Committee in Aid of Displaced Foreign Scholars,[5] en grande partie financé par la Fondation Rockefeller, a aidé au transfert de quelques centaines de professeurs et leur installation. Parmi eux figurent dix prix Nobel de physique qui vont contribuer de manière significative à la défense des Etats-Unis pendant et après la guerre.[6]

 

En 1940 et 1941 un nombre important d’intellectuels en péril se trouvent immobilisés dans la sud de la France. Parmi eux de nombreuses personnes d’origine allemande peuvent être réclamées à tout moment par les Allemands et livrées par les Français aux termes de la Convention d’armistice. Beaucoup sont des réfugiés juifs. Il faut leur obtenir un permis de sortie de France, un visa de transit en Espagne et au Portugal ainsi qu’une place sur un navire. Et si ce n’est pas possible, on aura recours à une exfiltration illégale.

 

Une organisation sur place devient nécessaire. Le Comité américain de secours (CAS) s’installe à Marseille en août 1940. Il est financé par l’International Rescue Committee, créé par un groupe privé américain au début de l’été 1940. Le CAS sera dirigé pendant deux ans par l’entreprenant Varian Fry. Il est l’artisan infatigable de la fuite de la zone libre française de quelque 1 500 personnalités du monde scientifique, politique, religieux et syndical. Parmi eux, on citera les artistes Marc Chagall et Max Ernst, le poète André Breton, le sculpteur Jacques Lipchitz J, la harpiste Wanda Landowska, les écrivains Heinrich Mann, Lion Feuchtwanger et Franz Werfel, la philosophe Hannah Arendt. [7]

 

Ces sauvetages sont certes admirables, mais ils posent une question fondamentale sur le plan moral. Dans son livre, Le chemin des Pyrénées, Liza Fittko relate une conversation qu’elle eut avec Varian Fry au cours de l’hiver 1940 : « Vous avez aidé des centaines de gens, et beaucoup d’autres mettent tous leurs espoirs en vous. Mais il y a aussi tous les autres : ceux qui ne sont pas célèbres, qui n’ont pas de relations. Et ils ne sont que trop nombreux, tous ceux que vous ne pouvez pas aider…En partant je pensais : je n’aimerais pas avoir le pouvoir de décider quelle vie doit être sauvée. »[8] Un chiffre donne l’immensité du nombre de ceux « qui ne peuvent être aidés ». Au 30 juin 1939, les consulats américains dans le Reich croulaient sous 309 000 demandes de visas.[9]

 

Le Consul américain à Alger, Felix Cole, s’indigne dans une lettre datée du 26 octobre 1940 au State Department : « Un intellectuel vaut-il plus qu’un travailleur, ou un petit marchand, qui a laissé derrière lui ses quelques pauvres possessions (…), qui doit tout recommencer et auquel on refuse (l’accès aux Etats-Unis) (…), alors qu’un professeur d’université est le bienvenu et soutenu parce que son éducation, sa parole et son écrit de qualité impressionnent les riches ? »[10]

 

Ce problème de choix dramatique s’est souvent posé. Du fond du ghetto de Varsovie, Emmanuel Ringelblum décrit les limites d’une politique de secours et l’alternative morale angoissante qui en résulte. N’est-il pas  rationnel, disait-il, lorsque l’on sait que les secours sont insuffisants pour un sauvetage général, de s’efforcer de « sauver un certain nombre d’individus sélectionnés pour leur productivité et leur niveau intellectuel ? ( …) Mais alors pourquoi des travailleurs et artisans, des gens de mérite qui furent productifs, et que seuls la guerre et le ghetto ont privés de leur capacité de production, seraient jugés inutiles, la lie de la société, candidats aux charniers ? On reste confronté à un dilemme tragique : (…) allons-nous donner une seule cuillère pleine à chacun avec le résultat que personne ne survivra ? Ou allons-nous donner suffisamment à quelques-uns pour qu’ils puissent survivre? »[11]

 

Ringelbaum à Varsovie ne peut pas augmenter le volume des secours. Il n’a aucune porte de sortie à la crise qu’il vit. A Washington, Roosevelt n’aurait-il pas dû accueillir tous les réfugiés européens de bonne foi dont la vie était en danger qui sollicitaient un visa pour la liberté. Il avait les moyens d’éviter une discrimination moralement difficile à accepter.

 

Pendant ces deux années qui ont précédé la Shoah, l’Amérique est neutre. Un pays de 130 millions d’habitants peut bien recevoir quelques dizaines de milliers de personnes en péril. Refuser un visa à une personne dont la vie est menacée, c’est la condamner à une mort lente ou rapide probable. Il s’agit d’un refoulement bureaucratique à distance, sans le face à face de la frontière, mais aux mêmes conséquences. Après la guerre, nombre d’historiens américains reprocheront aux neutres d’Europe ces refoulements hautement condamnables. Ils oublieront opportunément les turpitudes de leur propre pays.

Copyright Marc-André Charguéraud. Genève juin 2011



[1] FRIEDMAN, Saul S. No Haven for the Oppressed: United States Policy toward Jewish Refugees 1938-1945, Detroit, Wayne University Press, 1973, p. 124.

[2] Grande encyclopédie Larousse, Librairie Larousse, Paris, 1984, Tome 10, p. 215.

[3] DIVINE Robert A. American Immigration Policy, 1924-1952, Yale University Press, New Haven, 1957,  p. 102, note 47.

[4] Ibid. p. 103.

[5] Comité d’Urgence pour aider des professeurs étrangers déplacés.

[6] MORSE Arthur D. While Six Millions Died : A Chronicle of American Apathy, New York, Random house, 1968, p. 293.

[7] Ibid. p. 295

[8] GRYNBERG Anne, Les camps de la honte : Les internés juifs des camps français, 1939-1944, Editions de la Découverte, Paris, 1991, p. 193.

[9] CHARGUERAUD Marc-André, Tous coupables ? Les démocraties occidentales et les communautés religieuses face à la détresse juive, 1933-1940, Labor et Fides / Ed. du Cerf, 1998, p. 204.

[10]  BREITMAN Richard , KRAUT Alan, American Refugee Policy and European Jewry , 1933-1945, Bloomington, Indiana University Press, 1987, p. 133.

[11] RINGELBLUM Emmanuel, Chronique du Ghetto de Varsovie, Laffont, Paris, 1959, p. 283.

Conférences sur les réfugiés, une politique spectacle. 1938 et 1943.

Des gesticulations politiques pour calmer une opinion publique choquée par les persécutions puis le massacre des Juifs.[1]

Fin 1937, 130 000 Juifs allemands ont quitté le Reich.[2] Ils sont encore près de 500 000 dépouillés de tous leurs droits qui cherchent à fuir. Déjà le 27 décembre 1935, James McDonald, Haut Commissaire aux réfugiés venant d’Allemagne, alerte le monde : « Le programme du gouvernement allemand est conçu pour réduire les non-aryens à la misère (…) de façon à rendre leur situation intenable (…) et que ces importuns soient obligés de fuir l’Allemagne ».[3]

 

Après le rattachement de l’Autriche à l’Allemagne en mars 1938, les méthodes appliquées par les nazis aux Juifs pour les forcer à fuir font frémir. Le «candidat » obligé à l’émigration doit régler la taxe d’émigration et la taxe juive, abandonner son logement, donner un pouvoir à sa banque pour qu’elle puisse disposer de ses biens au profit du régime et ne partir qu’avec ses effets personnels. On lui donne alors un passeport qu’il doit utiliser pour quitter le pays dans la quinzaine, sous peine d’être interné dans un camp de concentration, explique Adolf Eichmann.[4] Une fois expulsés au-delà de la frontière autrichienne, ces Juifs sont souvent pourchassés d’un pays à l’autre par des autorités qui refusent de les recevoir.

 

Dans ce contexte, face à une opinion publique scandalisée, le président Roosevelt organise la Conférence d’Evian en juillet 1938. Roosevelt précise que le but de la conférence est de faciliter l’émigration d’Allemagne et d’Autriche de réfugiés politiques. Il faut ici traduire réfugiés politiques par réfugiés juifs, car Roosevelt ne veut jamais en parler en tant que tels. Mais le président s’empresse de fermer la porte. Dans son invitation il précise « qu’il ne sera demandé à aucun pays de recevoir un plus grand nombre d’immigrants que celui permis par les lois existantes ».[5] Il ajoute que « le financement de l’installation des réfugiés restera la responsabilité des organisations privées ».[6] Ces organisations n’ont pas été invitées à Evian. On décidera pour elles. Elles n’auront plus qu’à régler la facture. On peut se demander quelle était la raison d’être de la Conférence : aucun engagement d’admettre un réfugié supplémentaire, ni de dépenser un franc de plus.

Que décide une conférence sans résultats qui veut se survivre ? Elle crée un comité. C’est ainsi que naît le fameux Comité Intergouvernemental. Après la guerre, le sous-secrétaire d’état américain de l’époque écrit : « Le Comité aurait pu être responsable de succès exceptionnels avant et pendant les années de guerre, mais (…) les résultats ne dépassent guère zéro ».[7]  Il faut dire à sa décharge qu’on ne lui a donné ni pouvoirs, ni financements.

Evian est la tribune où l’Occident annonce au monde désorienté l’abandon des Juifs du Reich à leurs tortionnaires nazis. Un abandon justifié pour les uns par le nombre de réfugiés qu’ils ont déjà accueillis, pour les autres par la crise économique et le chômage, pour d’autres encore par des déclarations antisémites. Evian aura servi à dire cyniquement tout haut ce que chacun pense et fait tout bas. Ce Munich juif préfigure le Munich diplomatique à venir.

Les gouvernants occidentaux semblent ignorer les drames humains sur lesquels ils se penchent. Des centaines de milliers de damnés du Reich ont cru chaque jour que la Conférence d’Evian allaient abréger leurs souffrances et les sauver. Or ils ont vécu un espoir dont l’existence même n’était qu’une illusion, une tromperie. Peut-on jouer ainsi avec les tourments d’autrui ? C’est odieux, et sans excuses. Anne O’Mc Cormick, éditorialiste du New-York Times, exprime le côté dramatique de ce théâtre absurde. « On a le coeur brisé à la pensée de ces queues d’êtres désespérés aux abords de nos consulats à Vienne ou dans d’autres villes, attendant avec impatience ce qui va arriver à Evian ».[8]

On retrouve le même scénario lors de la Conférence des Bermudes en avril 1943.  A la grande différence de celle d’Evian, elle a lieu en pleine guerre et plusieurs millions de Juifs sont déjà morts. Sans en connaître l’ampleur, l’opinion publique  est consciente du drame et se manifeste. Les Parlements alliés emboîtent le pas. En Amérique, le Sénat et  la Chambre des Représentants adoptent la même résolution condamnant « les atrocités infligées aux populations civiles des pays occupés par les nazis et particulièrement les massacres de masse des hommes, des femmes et des enfants juifs ».[9] En mars également, en Grande-Bretagne, les Communes donnent « leur soutien le plus complet à des mesures immédiates d’aide et d’asile temporaire aux réfugiés, aussi généreuses que possible dans le cadre des contraintes des opérations militaires ».[10]

Le même mois Stephan Wise, président du Congrès Juif Américain, écrit à Roosevelt : « Je vous supplie, cher Président, en tant que leader reconnu des forces démocratiques et humanitaires, de lancer une action, qui, même si elle ne peut pas mettre fin au plus grand crime perpétré contre des gens, pourrait tout de même sauver ces gens d’une disparition complète en offrant aux survivants un asile dans des sanctuaires créés sous les auspices des Nations Unies ».[11] En mars 1943, lors d’une conférence de presse, le président Roosevelt appelle  « tous les peuples d’Europe et d’Asie à ouvrir temporairement leurs frontières à toutes les victimes de l’oppression. Nous trouverons un refuge pour eux… »[12]

Un sauvetage, un refuge, c’est le but affiché de la conférence des Bermudes, mais la réalité est bien loin des bonnes intentions. Richard Law, représentant anglais à la Conférence, reconnaît sans ménagement que « les réfugiés et les personnes persécutées ne doivent pas être trompées (…) et avoir l’espoir qu’une aide va leur arriver, quand en fait nous sommes incapables de leur apporter le moindre secours immédiat ».[13]

Que peut-on espérer de plus ? Les instructions reçues par les délégués américains et anglais sont si strictes qu’ils ne peuvent rien décider : impossibilité de modifier les lois sur l’immigration, de négocier avec les puissances de l’Axe, d’échanger des prisonniers, de lever le blocus, d’apporter des secours et d’utiliser des navires alliés pour le sauvetage.[14]  Comment s’étonner que dans une lettre à son ministre, Myron Taylor, un représentant américain, conclue avec une pointe de cynisme : « La Conférence des Bermudes fut, comme je l’avais pensé, parfaitement inefficace ».

 

A l’exception d’une déclaration d’intention, la Conférence ne prit que deux décisions mineures : l’établissement d’un camp en Afrique du Nord pour les réfugiés et la réactivation du Comité intergouvernemental pour les réfugiés, né à Evian. Il fallut attendre un an pour qu’un camp soit établi et il ne reçut que 630 personnes. Quant au Comité intergouvernemental, c’est paradoxalement une organisation de sauvetage dont le mandat exclut toute opération de sauvetage. Son programme consiste à apporter des secours à ceux qui, ayant pu fuir les pays occupés par les nazis, sont déjà sauvés.[15]

 

Peter Bergson, chef d’un groupe de sionistes révisionnistes, fait figure d’outsider avec ses communications enflammées. Même s’il force le trait, sa pleine page dans le New York Times daté du 4 mai 1943 reflète assez fidèlement les sentiments du public. Sous le  titre en gros caractères « Pour les 5 000 000 de Juifs pris dans les filets meurtriers des nazis, les Bermudes n’ont été qu’une moquerie cruelle », Bergson s’indigne : « Victimes infortunées et condamnées de la tyrannie de Hitler ! Pauvres hommes et pauvres femmes de bonne foi de toute la terre ! Vous avez caressé une illusion. Vos espoirs ont été vains. Les Bermudes n’ont pas été l’aube d’une nouvelle époque, d’une époque d’humanité et de compassion où la pitié se transforme en actes. Les Bermudes ont été une moquerie …. »[16]

 

Que les Alliés n’aient pas pu monter des opérations de sauvetage, n’aient pas eu le courage d’ouvrir leurs frontières aux réfugiés, on peut le leur reprocher. Mais tenir deux Conférences sur ces sujets pour faire semblant, susciter des espoirs et ne rien décider, c’est inadmissible et immoral.

Copyright Marc-André Charguéraud. Genève juin 2011.



[1] Cet article est extrait d’un livre dont le premier tome paraîtra au premier semestre 2012 sous le titre :

La Shoah revisitée. 50 idées reçues et événements méconnus. 

[2] BAUER Yehuda, American Jewry and the Holocaust : The AJJDC 1930-1945, Wayne State University Press, Detroit, 1981, p. 26. Calcul à partir des chiffres cités.

[3] STRAUSS, Herbert A. Dir. Jewish Immigrants from the Nazi Period in the USA, K.G.Saur, New York, 1992, p. 291.

[4] ROSENKRANZ, Herbert, The Anschluss and the Tragedy of Austrian Jewry, 1938-1945, in FRAENKEL Joseph, (direction) The Jews of Austria, Vallentine&Mitchell, Londres, 1967, p. 500.

[5] WYMAN David, The Abandonment of the Jews and the Holocaust, 1941-1945, Pantheon, New York, 1984, p. 57.

[6] SHERMAN Ari Johsua, Island of Refuge, Britain and Refugees from the Third Reich, 1933-1939, Paul Elek, Londres, 1973, p. 123.

[7] WYMAN, op. cit. p. 51.

[8] LEVIN Nora, The Jews in the Soviet Union Since 1917, Paradox of Survival, New York University Press, New York, 1988, p. 28.

[9] LIPSTADT Deborah, Beyond Belief : the American Press and the Coming Holocaust, 1933-1945, Hartmore House, New York, 1985, p. 203.

[10] FEINGOLD Henry L, The Politics of Rescue : The Roosevelt Administration and the Holocaus , 1938-1945, N J. Rutgers University Press, New Brunswick, 1970, p. 177.

[11] DRUKS Herbert, The Failure to Rescue, Robert Speller and Sons, New York, 1977, p. 37. Lettre datée du 4 mars 1943.

[12] IBID. p. 51.

[13] FEINGOLD, op. cit. p. 53.

[14] PENKOWER Monty, The Efforts of the American Jewish Congress and the World Jewish Congress in the Years of the Holocaust, in FINGER Seymour Maxwell, direction, American Jewry and the Holocaust : A Report by the Research Director, his Staff and Independent Research Scholars Retained by the Director for the American Jewish Commission on the Holocaust, Holmes Meier, New York, 1984, annexe 4-1.

[15] FEINGOLD, op. cit. p. 214.

[16] FRIEDMAN Saul, No Haven for the Oppressed : United States Policy Towards Jewish Refugees 1938-1945, Wayne University Press, Detroit, 1973, p.