L’admirable résilience des Juifs allemands devant leur élimination de la vie publique. 1933-1934

Dès le printemps 1933 la loi élimine les Juifs de la fonction publique, du service de la santé, des professions liées à la culture, journalisme, cinéma, théâtre, musique.[1] Un numerus clausus de 1,5% est institué pour l’admission des Juifs à l’université. Les magasins sont boycottés. Les Juifs naturalisés après 1918 peuvent se voir retirer la nationalité sans explication. Les réactions de la communauté juive peuvent surprendre. Elles sont pourtant conformes à la tradition.

« Peur ? Nous avons montré par des milliers de martyrs que les actions des hommes ne nous font pas peur. Désespoir ? Même aux époques les plus sensibles, les Juifs n’ont jamais désespéré et leur foi en Dieu et la conscience de leurs droits les ont toujours amenés à faire front. Foi ? Oui, foi dans la force intérieure qui naît de la connaissance des faits et d’une conscience pure. Espoir ? oui, l’espoir que notre coexistence avec le peuple allemand se montrera plus forte que tous les préjugés. »[2] C’est le message de Bruno Weil, vice-président de l’Union Centrale des Citoyens de Confession Juive (Central-Verein Deutscher Staatsbürger Jüdischen Glaubens), l’organisation faîtière. Le 10 janvier 1935 dans une déclaration, la Central-Verein de Berlin exprime, elle aussi, sa confiance et souligne sa responsabilité : « Nous devons continuer à travailler pour que les générations actuelles et futures puissent vivre et travailler en Allemagne. Nous devons soutenir et motiver la jeunesse juive dont dépend l’avenir de notre communauté. »[3]     

La raison devait l’emporter. Le patriotisme dont les Juifs avaient fait preuve pendant la grande guerre, leur engagement dans la reconstruction du pays, leur volonté de coopérer avec les autorités constituaient pour le Reich un actif qu’il aurait été irrationnel de détruire en excluant la communauté israélite. L’orage était en train de passer et les signes d’une accalmie se multipliaient. « Pendant l’année 1934, très peu de mesures officielles ayant un impact significatif ont été prises. Il semblait, en surface, que le régime nazi avait l’intention de permettre aux Juifs de continuer à mener une existence économique, même si celle-ci était limitée. N’était-ce pas pour cette raison que le gouvernement avait exclu la clause aryenne dans le domaine du commerce et des affaires ?  Pourquoi  aurait-il donné des ordres pour protéger les Juifs des attaques de certains membres du parti ? Bien sûr, il continuait à y avoir des incidents et de petits boycotts, mais ils n’étaient pas approuvés par le gouvernement. La purge des éléments radicaux, et particulièrement des dirigeants des SA, en juin 1934, sonna la fin de ces événements sauvages. »[4] 

L’attitude de Hitler semblait aller dans le même sens. Dans ses déclarations comme dans ses écrits de ces deux premières années du régime, il n’attaqua pas la communauté juive. Jusqu’en 1938, ses interventions dans le problème juif seront limitées et prudentes. C’est sa façon de diriger : faire agir les autres et rester en retrait pour être au-dessus de la mêlée et pouvoir désavouer une action violente afin de garder intacte sa popularité auprès du plus grand nombre. Si le public allemand est peu sensible à une législation antijuive dont il ne saisit pas toujours la portée, il réagit négativement à toute persécution sur la voie publique qui trouble l’ordre. Hitler en est très conscient. Il fait souffler le froid par ses troupes et se réserve les propos chaleureux, entourant le tout d’un flou politique trompeur.

En 1934, Arthur Ruppin, un des principaux dirigeants sionistes, se montrait assez optimiste : « La situation créée par l’attitude et la législation nazie est intenable pour les deux parties, la violation de l’égalité de tous les citoyens ne peut que poser des problèmes à l’Allemagne elle-même, car l’hostilité qu’elle encourt de la part de seize millions de Juifs n’est pas un facteur négligeable, ni politiquement, ni économiquement. »  Mettre en avant le poids politique et économique de l’internationale juive, c’est tempérer momentanément l’ardeur du Führer qui la craint autant qu’il l’abhorre, mais c’est en même temps agiter le drapeau rouge devant le taureau nazi.

Une autre opinion optimiste est exprimée par la Jewish Chronicle du 11 août 1933 : « Les intérêts économiques allemands souffriraient d’une élimination trop brutale de l’influence juive dans le commerce et l’industrie et de ce fait un renversement ou un ralentissement de la politique antijuive est prévisible. »[5] L’argument est à double tranchant, car c’est justement l’influence financière jugée trop importante du judaïsme que Hitler veut détruire. Qu’il doive prendre son temps, pour tenir compte des contraintes politiques et économiques, ne fait ue retarder l’échéance. Hitler connaît ses priorités. Fin 1933, la Reichsbank n’a que deux semaines de devises en caisse, et il faut mener à bien les investissements énormes nécessités par la mise en place d’usines révolutionnaires de nouveaux produits de synthèse dans les industries du pétrole et du caoutchouc. Et ce sont les Etats-Unis qui fourniront une partie du matériel et des financements nécessaires ! A une question du Docteur Hjalmar Schacht, Ministre de l’économie, Hitler répondra que «sur le plan économique, les Juifs peuvent continuer comme par le passé.»  Il a sûrement ajouté mentalement : « pour le moment ».

Hitler donnera, en 1933 et 1934, des preuves tangibles de cette modération tactique. En juillet 1933, une importante chaîne de grands magasins appartenant à Hermann Tietz, un Juif, est menacée de faillite. Sa liquidation mettrait 14.000 personnes supplémentaires au chômage et risquerait de mettre en danger d’autres sociétés. Hitler la sauva en approuvant un  prêt de RM 14,5 millions de la Akzept und Garantiebank, qui était contrôlée par l’Etat. En 1934 le siège américain de Woolworth, la plus importante chaîne américaine de magasins à prix unique, décide dans le cadre du boycott d’arrêter l’importation de tous les produits allemands. Des manifestations sont aussitôt orchestrées par le parti devant les magasins allemands de Woolworth. Elles risquent de tourner à l’émeute. Le gouvernement donne l’ordre aux gouvernements locaux de maintenir l’ordre public et d’interdire toute manifestation contre les magasins Woolworth.[6]

Er que penser de ces nombreux émigrés juifs de la première heure qui reviennent en Allemagne. Ils furent 60.000 à partir en 1933 et 1934. De 10.000 à 16.000 suivant les historiens revinrent en 1934 et 1935, et ce chiffre élevé peut surprendre. C’est que les conditions d’accueil à l’étranger étaient sévères. Le statut d’immigré plaçait l’Allemand au bas de l’échelle sociale. En général, le professionnel n’avait pas le droit d’exercer son activité. Le médecin et l’avocat se retrouvaient déclassés. Certes, les organisations caritatives juives apportaient leur soutien, mais le nouvel arrivant devenait un assisté avec tous les problèmes psychologiques qui en résultent. Le Juif allemand avait aidé avec condescendance l’immigrant juif de l’Est, et dès lors que les rôles étaient inversés, c’est le Juif anglais, français ou américain qui maintenant le considérait avec hauteur, tout en lui allouant un minimum pour survivre.

Les organisations caritatives encouragèrent ce retour en Allemagne, préférant apporter des aides sur place en cas de nécessité. La situation des Juifs semblait s’être stabilisée. Leurs tourmenteurs, les SA, n’avaient-ils pas été mis hors de nuire ? Les lois odieuses délimitaient le périmètre d’autonomie de la communauté juive, donnant un minimum de garanties juridiques. Certes, 20% des Juifs allemands étaient en 1935 assistés par la communauté juive par l’intermédiaire d’organisations telles que le Comité Central des Juifs allemands pour l’Aide et la Reconstruction (Zentralausschuss der Deutschen Juden für Hilfe und Aufbau) et l’Organisation de Secours des Juifs Allemands  (Hilfsverein der Deutschen Juden), financièrement bien dotées par une riche diaspora locale. Mais cela signifiait aussi que pour plus des trois quarts de la communauté, le travail continuait comme par le passé, ce qui constituait à leurs yeux un signe positif.

Ces retours découragèrent les candidats au départ. Il conforta les observateurs étrangers. Si des Juifs allemands, qui connaissaient bien la situation qui les attendaient en Allemagne, rentraient en nombre, c’est que les choses n’étaient pas si graves. Qu’ils aient préféré à l’exil une vie peut-être pas si difficile dans leur patrie rendait plus serein les hommes politiques des démocraties occidentales. N’avait-on pas exagéré la situation ? Cela ne semble pas avoir été le cas malgré les apparences. Nombreux furent ces rapatriés volontaires qui regrettèrent leur retour. Dès le mois de janvier 1934, sur instructions de Goering, la Gestapo envoya la plupart dans des camps de concentration pour rééducation. Puis, en 1935, le gouvernement décida d’interdire tous les retours de Juifs allemands.

Quand Hitler donna l’ordre, en août 1935, que les initiatives indépendantes contre les Juifs par des membres du parti nazi cessent immédiatement sous peine que leurs auteurs soient considérés comme ennemis de l’Etat, ce n’était pas afin de protéger les Juifs, mais pour que les persécutions soient effectuées dans l’ordre.[7] Cette différence d’objectif n’est pas exprimée, mais elle fait partie du flou qu’Hitler entretient de manière systématique et qui déroute souvent ses adversaires, en particulier quand il s’agit de Juifs qui s’accrochent désespérément à toutes les raisons possibles de ne pas quitter leur pays en abandonnant la plus grande partie de leur fortune, parfois la totalité, pour recommencer à zéro dans un environnement étranger souvent hostile.

Copyright Marc-André Charguéraud. Genève. 2019. Reproduction autorisée sous réserve de mention de la source.

[1] Ces exclusions touchent en 1933 entre un quart et la moitié des personnes concernées.

[2] Bruno Weil, vice-président du Centralverein cité par Lucy Dawidowicz – La Guerre contre les Juifs – 1933-1945 – Op. Cit. p. 281

[3] Communication du Centralverein de Berlin le 10 janvier 1935 cité par Kurt S. Grossmann- Emigration Geschichte de Hitler’s Fluchtlinge – 1933-1945 – Francfort 1969 – p. 51

[4] Karl A. Schleunes – Op. Cit. p. 116[5] Jewish Chronicle du 11 août 1933 cité par Richard Gutteridge – Op. Cit. p. 85

[6] Hitler vient au secours d’entreprises juives menacées de faillite, exemples cités par  Kark A. Schleunes – Op. Cit. p. 93 et 142

[7] Herbert A. Strauss – Op. Cit. p. 108 – Citation d’une circulaire secrète du 20 Août 1935 du ministre de l’intérieur Frick aux gouvernements des différents états : « Le Führer et Chancelier du Reich a donné l’ordre que les initiatives indépendantes contre les Juifs par des membres du NSDAP ou des associations qui y sont affiliées doivent absolument cesser. Ceux qui, dorénavant, continueront à participer ou à organiser des actions contre les Juifs devront être considérés comme des provocateurs, des rebelles, des ennemis de l’état. Je requiers donc que les mesures les plus sévères soient prises contre de telles actions et que la paix, la sécurité et l’ordre soient rétablis par tous les moyens à disposition. Il faut empêcher des actions illégales, et si nécessaire utiliser des mesures policières draconiennes. Les actes interdits, tels que atteintes et dommages aux propriétés, attaques physiques, coercition, émeutes, ne seront tolérés dans aucune circonstance, quels que soit ceux contre lesquels ces actions sont dirigées.»

 

1933-1939 Les communautés juives occidentales hostiles à l’arrivée de Juifs étrangers.

« Dans les moments cruciaux, pendant les années de l’Holocauste, c’est l’incapacité des Juifs de parler d’une même voix qui a empêché de répondre de façon adéquate aux dangers qui menaçaient les Juifs d’Europe. »[1] Ce jugement sévère du grand historien Henry Feingold s’applique aussi aux années qui ont précédé la guerre. Et pourtant, le 13 juin 1938, l’American Jewish Committee et l’American Jewish Congress joignirent leurs forces avec celles de deux organisations moins importantes, le B’nai B’rith et le Jewish Labor Committee, pour fonder le General Jewish Council, qui représenta l’ensemble de la communauté juive américaine. Par manque de leadership, en raison du jeu des oppositions, ce nouveau groupement fut incapable de prendre des décisions.

Le compte-rendu de la réunion du 18 décembre 1938 du General Jewish Council illustre cette faillite : « Pour des raisons humanitaires on ne peut s’opposer à une émigration en masse des Juifs allemands. Toutefois il faut reconnaître que d’autres pays semblent avoir infiniment plus de droits que l’Allemagne et pourraient demander une solution similaire (…) malgré des efforts pour concilier des positions opposées, d’une part donner un accord à une émigration en masse allemande (…) et en même temps reconnaître l’erreur fondamentale d’une telle politique (…) aucune solution satisfaisante ne fut trouvée (…). Il fut finalement décidé, pour le moment en tout cas, de ne rien faire à ce sujet (…). » et l’auteur qui cite ces lignes de conclure : « Par inaction les dirigeants juifs américains devinrent les complices passifs d’une politique qui ferma les portes aux Juifs d’Allemagne (et d’ailleurs, devrait-on ajouter) à un moment où leur sauvetage était encore possible. »[2] 

C’est ce que constatait déjà à l’automne 1935 James McDonald, le Haut-Commissaire aux réfugiés d’Allemagne : « Je ne peux pas croire que, quels que soient les problèmes chez eux, les Juifs américains ne sauront pas reconnaître que leurs coreligionnaires doivent être aidés. »[3]  Plus tard, Elie Wiesel écrira dans un style plus dramatique : « Incroyable mais vrai : la communauté juive américaine n’a pas répondu aux cris déchirants de ses frères et soeurs de l’Europe nazifiée. Ou du moins pas comme ils l’auraient dû. Quelle étrange attitude pour une communauté connue pour sa solidarité, son sens de la famille et sa tradition humanitaire ! Surtout lorsque l’on pense que peu de Juifs américains n’avaient pas un membre de leur famille, proche ou lointaine, en Pologne, en Roumanie ou en Lituanie. »[4] 

La passivité relative de la communauté juive a été expliquée par le spectre, exacerbé par un chômage angoissant, d’un antisémitisme et d’une xénophobie en pleine expansion aux Etats Unis. Les Juifs établis qui avaient su se faire accepter par la communauté nationale redoutaient que l’arrivée massive de réfugiés juifs d’Europe ne remette leur statut en cause. La remarque est exacte, mais est-ce une raison suffisante ? Les Juifs américains n’avaient rien à craindre, alors que la vie de leurs coreligionnaires outre-mer était en danger. Et ce ne sont pas des considérations financières qui conditionnèrent le rythme des arrivées dans le nouveau monde, comme ce fut le cas en Angleterre.

Car le piège financier s’est refermé sur la générosité des associations juives anglaises. Elles s’étaient engagées à prendre en charge tous les réfugiés juifs pour qu’ils ne tombent pas à la charge de l’Etat. Cet engagement « assurait aux réfugiés déjà présents en Angleterre l’aide dont ils avaient besoin, mais il empêcha d’envisager un sauvetage en masse des Juifs allemands. »[5] Avec des finances limitées, les Juifs anglais devaient contingenter le nombre de Juifs admis en Angleterre et donner la préférence à ceux qui possédaient des moyens suffisants pour ne pas avoir besoin d’assistance. Une tâche ingrate que résume bien le compte-rendu d’une réunion du cabinet britannique du 16 novembre 1938, au cours de laquelle le ministre de l’intérieur Sir Samuel Hoare explique « que son ministère reçoit chaque jour 1.000 demandes d’entrée. Ces demandes sont soumises au Coordinating Committee for Refugees et seules celles recommandées par les représentants juifs sont acceptées. Ces représentants sont toutefois opposés à l’entrée dans le pays d’un grand nombre de Juifs (…) car ils ont peur d’une agitation antijuive. »[6] On doit ajouter qu’ils craignaient surtout de ne pas pouvoir faire face financièrement.

Les associations juives anglaises avaient prévu lors de leur engagement en 1933 l’arrivée de 2 ou 3.000 réfugiés. En 1938, 13.000 étaient à leur charge permanente. Cette situation insupportable permettait au gouvernement anglais de déclarer, de façon un peu hypocrite, qu’il lui était impossible de délivrer un plus grand nombre de visas s’il n’obtenait pas l’accord préalable des Juifs anglais.   

En Suisse, si la situation était comparable à celle du Royaume-Uni, la solution fut plus expéditive. Le 16 août 1938, Rothmund, le chef de la police, rencontra les présidents des deux principales associations juives, la Fédération Suisse des Communautés Israélites et la Fédération Suisse des Comités d’Entraide Israélites. « Il en obtenait l’accord que les réfugiés continueraient à être assistés, mais que, faute de fonds pour aider les nouveaux arrivants, il convenait de fermer la frontière. »[7] Ce qui fut fait le 19 août 1938.

Quant aux Juifs nationaux français, leur opinion peu flatteuse à l’égard de leurs coreligionnaires en difficulté ne les incitait pas à intervenir pour que le gouvernement ouvre les frontières de façon plus libérale. Comme dans d’autres pays, ces Juifs craignaient qu’une immigration en masse n’incite les antisémites à redoubler leurs attaques et les xénophobes à intensifier leur croisade pour « l’emploi aux Français ». Ils firent le maximum pour encourager les nouveaux arrivants à ne considérer la France que comme une terre de transit et à poursuivre leur voyage vers d’autres pays d’accueil, ce qui se fit à grande échelle.

Cette attitude négative à l’égard des étrangers est illustrée par une déclaration de Jacques Helbronner qui deviendra président du Consistoire juif. Il affirmait que «la France comme les autres nations avait ses chômeurs et que tous les réfugiés juifs d’Allemagne n’étaient pas intéressants à garder (…). S’il y a 100 à 150 grands intellectuels qu’il est utile d’accueillir en France (…), ils peuvent rester, mais les 7, 8 ou 10.000 Juifs qui vont arriver en France, est-ce notre intérêt de les garder ?» Helbronner continuera dans la même voie dans les années qui suivent. Pour lui, les réfugiés sont « des rejets de la société, des éléments qui n’ont pas pu être de quelque utilité dans leur propre pays. »[8]

Une intervention de Léon Blum critique vertement cette attitude négative de certains milieux juifs qui a freiné l’arrivée de réfugiés juifs. Le 26 novembre 1938, au cours d’une réunion de la Ligue Internationale contre l’Antisémitisme, Léon Blum déclarait : « Je ne verrais rien au monde de si douloureux et de si déshonorant que de voir des Juifs français s’appliquer aujourd’hui à fermer les portes aux réfugiés d’autres pays. Il n’y a pas d’exemple dans l’histoire que l’on ait acquis une sécurité par la lâcheté et cela, ni pour les peuples, ni pour les groupements humains, ni pour les hommes. » Cette lâcheté, cette passivité coupable ont mis en péril la sécurité de milliers de gens.

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[1] Henry Feingold – Time for Searching . Op. Cit. p. 189

[2] Minutes de la réunion du General Jewish Council du 18 décembre 1938 cité par Haskel Lookstein – Op. Cit. p. 68

[3] McDonald, Haut comissaire aux réfugiés cité par Henry Feingold – Politics of Rescue – Op.Cit. p. 14

[4] Elie Wiesel – cité par Haskel Lookstein – Op. Cit. p. 9

[5] Margaret Sampson – Jewish anti-sémitism ? The attitude of the Jewish Community in Britain Towards Refugees from Nazi Germany : The «Jewish Chronicle » March 1933-september 1938 dans Why Germany – John Milfull ( direction ) – Berg – Oxford 1993  p. 153 – Un titre sévère

[6] Samuel Hoare. Ministre de l’intérieur britannique à une réunion du Cabinet le 16 novembre 1938 cité par Ari Joshua Sherman – Op. Cit. p. 175

[7] André Lasserre – Op. Cit. p. 57 citant Rothmund le 16 août 1938

[8] Vicki Caron – Loyalties in conflicts, French Jewry and the Refugee Crisis, 1933-1935 , 1991 p.320 cité par Saul Friedländer, Nazi Germany and the Jews,Op. Cit. p.220

 

L’accueil indigne en France de 7 500 Juifs expulsés d’Allemagne. 1940 octobre

  Un contexte qui doit être examiné.

En octobre 1940, 7 650 Juifs allemands sont expulsés du Palatinat et du Pays de Bade.[1] Par la ruse et la force ils sont littéralement refoulés à travers la frontière menant de l’Allemagne à la zone libre. Plus de sept trains forcent le passage. 6 538 Juifs sont dirigés vers le camp de Gurs. Pendant l’hiver 1940-1941, 12.5% soit 820 d’entre eux meurent. Ils reposent au cimetière de Gurs.[2]

« Un véritable attentat perpétré contre la vieillesse badoise », écrit en 1961 Eugen Netter, un des médecins du camp.[3] Un crime nazi sûrement. Une faute majeure française, oui : le camp de Gurs n’aurait jamais dû recevoir une population aussi fragile, même si les conditions y avaient été meilleures. Elle n’y avait en aucun cas sa place. C’est ainsi que Gurs est devenu la représentation type des « Camps de la honte ».[4]

Le jugement est juste mais sévère. Mais il faut tenir compte du contexte. Les expulsés appartiennent à ce que l’on appelle « une population vulnérable ». Les Nazis ont vidé de leurs Juifs les hospices, les asiles, les hôpitaux, les maternités, les refuges… Dysenterie, typhoïde, gastro-entérite, oedème de carence, effets de la vermine et de la saleté sont les maladies fatales qui ont conduit ces Badois à la mort.[5] Elles furent souvent la conséquence d’organismes affaiblis et du désarroi moral. Une personne âgée, malade arrachée à son environnement, plongée dans la détresse psychologique, dans la déchéance physique, sans espoir, ne lutte plus. La bataille est perdue. La personne est condamnée.

On remarquera que dans les mêmes conditions d’internement déplorables de Gurs, une population jeune pouvait survivre. L’exemple nous est donné par les 3 870 Juifs allemands, autrichiens et apatrides qui sont arrivés à Gurs de Saint Cyprien dévasté par une tempête fin octobre 1940. Ils avaient entre 20 et 59 ans.  Pendant l’hiver 1940-41 leur mortalité ne dépasse pas 2,2% soit 85 personnes.[6]

Il aurait fallu envoyer les déshérités badois dans des institutions semblables à celles dont les Allemands les avaient arrachés : hospices, asiles, hôpitaux, maternités, refuges… Ce n’était pas concevable dans une zone libre submergée par plus d’un million de réfugiés.[7] Son système hospitalier et d’assistance sociale est déjà débordé. La France est en pleine confusion.

Les associations humanitaires sont rapidement intervenues : la CIMADE, le Secours Quaker, le Secours suisse. « Elles ont permis à des milliers d’internés de ne pas mourir de faim et de froid, elles les ont soutenus moralement. »[8] Plus lente à pallier les insuffisances tragiques de Gurs, l’administration transfère, en mars 1941,1 750 Badois vers les camps-hôpitaux de Récébédo et de Noé. [9] Il faut attendre le printemps 1941 pour que le préfet André Jean-Faure soit nommé inspecteur général des camps. Son rapport confirme les critiques sur la gestion dramatiquement inadéquate des camps et quelques mesures sont prises.[10] Mais toutes ces mesures ne sont dans l’environnement de Gurs et d’autres camps que des solutions palliatives.

Vichy n’a pas les moyens de recevoir les centaines de milliers de Juifs dont l’Allemagne a décidé de se débarrasser. Le temps de la « liquidation » n’est pas encore arrivé.

Selon les plans du Reich, les 7 500 Juifs rhénans ne doivent être que l’avant-garde de 270 000 Juifs que les nazis veulent chasser du Reich et du protectorat de Bohême-Moravie pour rendre ces régions « Judenrein », « exemptes de tout Juif ».[11]  La France, selon l’expression d’un historien, devait servir de « dépotoir » à l’Allemagne.[12] Ce sont les protestations vigoureuses du représentant français auprès de la Commission d’armistice qui ont évité un tel déferlement. La France dans le désarroi était incapable de faire face seule. Pour ces centaines de milliers de malheureux, la France aurait pu servir de terre de transit. Mais il aurait fallu que les Etats-Unis prennent le relais et leur ouvrent généreusement ses portes.

Gaston Henry-Haye, l’ambassadeur de France à Washington, est intervenu pour que le nombre de réfugiés accepté aux Etats-Unis soit augmenté. A ses appels à l’aide, la réponse de Robert Pelle du State Department est navrante. Pour lui, les Etats-Unis doivent appliquer fermement leur politique de refus des réfugiés étant donné les efforts de l’Allemagne pour déverser de plus en plus de Juifs à l’Ouest. Toute faiblesse résulterait dans l’envoi par l’Allemagne d’un plus grand nombre de réfugiés. Et Pelle prédit que « les Français se retrouveraient non pas avec 10 000 mais avec peut-être 100 000 réfugiés déversés sur leur territoire. »[13] Les Etats-Unis, toujours prompts à brandir les principes moraux, ont refusé de s’engager dans des opérations d’immigration d’envergure. La France vaincue et l’Amérique toujours neutre n’ont-elles pas laissé passer une dernière chance de sauver plusieurs dizaines de milliers de Juifs du Reich ?

Ce même mois d’octobre 1940 les Allemands procédait à une autre expulsion nettement plus importante dont on parle peu. Après leur annexion de l’Alsace-Lorraine, les autorités allemandes ont expulsé 22 000 Juifs.[14] Une opération musclée. Autorisés à emporter une valise et 5 000 francs, ces Juifs sont « déversés en rase campagne » en zone libre.[15] Les protestations du gouvernement français contre ces mesures contraires à l’armistice sont ignorées.[16] Il est vrai qu’il s’agissait d’une population homogène et qui étant française pouvait plus facilement s’intégrer.

Bien que ce n’ait pas été le but poursuivi par les Nazis, ces expulsions ont été pour certains une chance de survivre.[17] Restés sur place, ils étaient sûrs d’être déportés vers la mort.

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[1] Gobitz 1996, p. 62. 6 538 Badois au camp de Gurs et 1 125 Sarrois et Palatins au camp de Rivesaltes.

[2] Kaspi 1991, p. 140.

[3] Cité in Laharie 1993, p. 195.

[4] Titre du livre de Anne Grynberg.

[5][5][5] Kaspi 1991, p. 140.

[6] Badia 1979, p. 273. Laharie 1993, p. 196 et 197.

[7] Amouroux 1977, p. 162. En octobre 1940, un million d’habitants évacués n’avaient pas encore regagné leur domicile.

[8] Grynberg 1991, p. 13.

[9] Laharie in Cohen et Malo 1994, p. 112. Pas vraiment des hôpitaux, mais au moins des constructions en dur sur des terrains sains.

[10] Lazare 1987, p. 107. Conditions de vie inhumaines, surpopulation, sous-équipement, rations alimentaires de famine, taux de mortalité élevé par suite de misère psychologique, dysenterie, typhoïde.

[11] Klarsfeld in Cohen 1974, p. 135.

[12] Hirschfeld 1989, p. 12.

[13] Cité in Caron 1999, p. 334 et 337. Charguéraud 2001, p. 154 et ss. donne des exemples de cette politique de refus d’accueil des réfugiés de peur d’un raz-de-marée.

[14] Klarsfeld 1983, p. 31. Cette expulsion en a sauvé la plupart. Restés en Alsace-Lorraine, ils auraient subi le sort des Juifs du Reich qui n’avaient pas émigré et furent presque tous envoyés dans les camps de la mort.

[15] Poznanski 1997, p. 51.

[16] Kapel 1986, p. 37.

[17] Rappelons que 75% des Juifs vivants en France ont survécu.

Les Nazis veulent vendre 150.000 Juifs. 1938-1939

Roosevelt accepte d’entrer en matière.

 « Notre tâche se trouvera compliquée au-delà de toute mesure et même rendue impossible, si le pays d’origine (l’Allemagne) n’est pas prêt à apporter sa contribution et si les émigrants que d’autres pays sont prêts à accueillir n’ont pas quelques moyens de subsistance,» déclare Lord Winterton, représentant de la Grande-Bretagne à la conférence d’Evian sur les réfugiés en juillet 1938.[1] Le 16 novembre 1938, juste après la Nuit de Cristal, au cours d’une réunion du cabinet britannique, cette attitude est confirmée : « L’essentiel de toute cette question (…) c’est de savoir si les Juifs seront autorisés à transférer de l’argent d’Allemagne (…) Aucune émigration à grande échelle ne peut être effectuée si ce problème n’est pas résolu. »[2]  

Cette position n’est pas spécifique à l’Angleterre. Toutes les démocraties ont adopté le même point de vue et le clament. Sans argent, les fugitifs du nazisme ne sont pas acceptés. Une phrase de Léon Blum en 1935 prend toute sa valeur : « Est-ce que vous élevez un mur d’argent entre deux catégories de réfugiés politiques, ceux qui peuvent vivre sans travailler, et ceux qui ne peuvent vivre qu’en travaillant ? »[3] La réponse du Ministre de l’Intérieur reste elle aussi d’actualité : « Pourvu que les réfugiés aient des moyens d’existence, la France leur reste ouverte (…) il y a assez de malheureux français sans que nous ayons à assurer l’existence d’étrangers. »[4] On peut rapprocher un tel commentaire de l’adage populaire juif qui est mis en avant par les organisations juives américaines lorsqu’il leur fut reproché de ne pas donner suffisamment de fonds :  Your own town’s poor have priority : le pauvre de votre ville a la priorité.[5]

L’attitude des pays occidentaux constitue une fin de non-recevoir car ils connaissent parfaitement que l’encaisse en devises étrangères de l’Allemagne est exsangue. Les quelques dollars ou livres sterling à disposition de la Reichsbank sont en priorité destinés à financer les stocks stratégiques et les produits nécessaires à l’effort de guerre, certainement pas à sauver des Juifs. Les Juifs qui vivent encore dans le Reich sont dans une misère noire, même ceux qui ont possédé quelques avoirs. Privés de travail, spoliés de leurs économies, chassés de leur domicile, soumis aux pires vexations, ils sont presque tous en mode de survie. Les quelques Juifs fortunés qui n’ont pas quitté l’Allemagne avant 1938 ont vu les capitaux qu’ils veulent emporter amputés de plus de 95% de leur valeur par une succession d’impôts et de taux de change confiscatoires. En juin 1938 le gouvernement allemand interdit tout transfert de capital hors du pays par des émigrants.

Les fonds des associations caritatives juives européennes qui se portent à leur secours s’épuisent. Elles en appellent aux gouvernements étrangers qui continuent à faire la sourde oreille. La plupart des Juifs du Reich qui ont de proches parents aux Etats Unis ont déjà mis à contribution leur solidarité financière pour obtenir un visa. Les frontières qui se sont entrouvertes lors de l’Anschluss et de la Nuit de Cristal, laissant passer des milliers d’illégaux, se sont refermées. Plongés dans le désespoir, les Juifs sont pris au piège des démocraties qui les refusent s’ils viennent démunis et d’une Allemagne qui veut s’en débarrasser après les avoir complètement dépouillés.  La phrase de Chaim Weizmann : « Le monde semble divisé en deux parties, celle où les Juifs n’ont pas le droit de vivre et celle où ils ne peuvent entrer »[6] est plus que jamais d’actualité.

C’est dans ce contexte que Hjalmar Schacht, président de la Reichsbank, arrive en décembre 1938 à Londres avec un plan prévoyant l’émigration de 150.000 Juifs du Reich âgés de 15 à 45 ans sur trois ans. Leur transport et leur installation à l’étranger seraient payés par un emprunt de $ 600 millions financés par la communauté juive internationale. En garantie de cet emprunt, un fonds de RM 1,5 milliard, ce qui correspond aux $ 600 millions, serait constitué en Allemagne avec des avoirs juifs allemands confisqués. Cet emprunt serait amorti sur une longue période par des exportations allemandes additionnelles aux exportations courantes. On parla de 50 ans. L’exportateur serait payé en RM par le fonds allemand et l’importateur à l’étranger verserait les dollars correspondants en amortissement de l’emprunt.

Examiné froidement, ce plan est un marché de dupes. Les $ 600 millions sont immédiatement versés par la communauté juive étrangère, le RM 1,5 milliard est prélevé sans délai sur les fortunes des Juifs allemands. L’Allemagne ne débourse aucune devise étrangère et ses promesses de remboursement de l’emprunt en dollars non seulement sont lointaines, mais dépendent d’une bonne volonté allemande très sujette à caution en cette fin 1938. Peut-on encore négocier de bonne foi avec Hitler ? La proposition est très mal accueillie. Pour Roosevelt, Hitler « demandait au monde de payer une rançon pour libérer les otages allemands et proposait un troc de la misère humaine contre une augmentation des exportations. »[7] Une large majorité des communautés juives occidentales ont vivement critiqué le plan Schacht comme elles l’avaient fait pour l’accord Haavara signé entre l’Agence Juive représentante des Juifs de Palestine et le gouvernement allemand le 27 août 1933.[8]      

Il n’en reste pas moins que 45.000 Juifs arrivèrent en Palestine et furent sauvés grâce à Haavera.[9] (83)  La multiplication de petits accords du type Haavera aurait probablement été plus efficace que l’énorme plan Schacht. Si l’on en juge par les coûts, Haavera représentait RM 3.000 par immigrant, quand le plan Schacht prévoyait RM 10.000 par personne.              

Le 20 janvier 1938 Schacht perdit son poste de président de la Reichsbank à la suite d’un désaccord avec Goering sur la politique économique à suivre. Le Docteur Helmut Wohlthat reprit les négociations et assouplit les prétentions allemandes sur un certain nombre de points, tout en conservant la nécessité d’un emprunt en devises fortes de $ 600 millions. Une série d’articles sur le sujet dans le Congress Bulletin, la publication de l’American Jewish Congress, montre l’indécision des Juifs américains.[10] Une partie de l’opinion juive soutint le projet pour ensuite le critiquer. Le sentiment prévalut qu’il «ne faut pas prendre de dispositions qui, directement ou indirectement, signifieraient une reconnaissance par la communauté juive en tant que telle de la validité de quelques spoliations de biens privés que ce soient ou de l’exigence faite aux citoyens allemands d’origine juive de s’exiler. »[11]   

Le 4 mai 1939 au cours d’une réunion avec des représentants des communautés juives, Roosevelt soutient le plan Wohlthat-Rublee en déclarant « que ce n’est pas tellement une question d’argent, mais plutôt une question de sauver des vies humaines. »[12] Quelques heures plus tôt Roosevelt avait reçu une note circonstanciée de Raymond Geist, le consul général d’Amérique à Berlin, l’avertissant que si l’on ne trouvait pas rapidement des lieux d’accueil, ce serait trop tard pour les Juifs d’Allemagne.[13] C’est probablement l’une des raisons du changement d’attitude du Président, mais certainement pas la seule. Roosevelt invita les organisations juives à se regrouper pour poursuivre les négociations et lever les fonds nécessaires.

Ce geste humanitaire du Président ne donnera pas l’accès aux Etats-Unis à un seul Juif supplémentaire, car les quotas d’immigration étaient remplis pour plusieurs années et la loi sur les quotas était sacrée. Et ce geste ne coûtera pas un seul dollar au contribuable, car Roosevelt a rejeté toute la charge financière sur les associations juives. Malgré des efforts constants pour lever des fonds et une communauté juive généreuse par tradition, le Joint Distribution Committee n’a collecté de 1929 à 1939 que $ 24.4 millions ![14] Alors réunir $ 600 millions sans l’aide des Etats relève de la mission impossible.

Les tractations durèrent six mois.et furent interrompues par le début de la guerre en septembre 1939. Elles étaient vouées à l’échec. L’Allemagne négociait avec le Comité Intergouvernemental qu’elle n’avait pas reconnu, pour transplanter dans des pays qui n’étaient pas d’accord pour le recevoir un groupe minoritaire de sa population sur la base d’un financement impossible à réunir. Ce geste humanitaire spectaculaire plus politique que réaliste suscita des espoirs qui furent cruellement déçus. Les communautés juives d’Europe occidentale ne souffraient-elles pas suffisamment pour que des mirages leur soient épargnés ?

Copyright Marc-André Charguéraud. Genève. 2019. Reproduction autorisée sous réserve de mention de la source.

[1] Lord Winterton représentant de la Grande Bretagne à Evian dans les Actes du Comité Intergouvernemental – 6-15 juillet 1938 – Evian – p. 2

[2] Minutes de la réunion du Cabinet britannique du 16 novembre 1938 cité par Ari Johsua Sherman, p. 174  citation

[3] Journal Officiel du 29 janvier 1935 cité par Gilbert Badia,. p. 36

[4] Jean Charles Bonnet , p. 299 citation

[5] Yehuda Bauer – American Jewry and the Holocaust, p. 25 citation

[6] Chaim Weizmann dans Manchester Guardian du 23 mai 1936 cité par Irving Abella er Harold Proper,, p. 4

[7] Henry Feingold – The Politics of Rescue,, p. 52 citant Rooevelt à propos du plan Schacht. 

[9] Rosenstock – Exodus – 1933-1939 – cité par Karl Schleunes,. p. 196

[10] David Wyman – Paper Walls, p. 55

[11] Minutes des Réunions des organisations juives américaines sur le plan Wohlthat-Rublee les 28 mars et 15 avril 1939 cité par Yehuda Bauer – Juifs à Vendre. p 68 citation

[12] Richard Breitman – The Architecth of Genocide, p.64

[13] IBID

[14] Henry Feingold – Time for Searching, p . 23

 

Un capitaine suisse sauve des centaines de Juifs autrichiens en fuite. 1938-1939.

La Wehrmacht envahit l’Autriche dans la nuit du 11 au 12 mars 1938. C’est l’Anschluss, l’annexion de l’Autriche au Reich allemand. Aussitôt une vague de persécutions s’abat sur les 200 000 Juifs autrichiens. Arbitrairement, très rapidement, un grand nombre est emprisonné. Puis les détenus passent devant une commission qui leur donne le choix : se dessaisir de tous leurs biens, recevoir un passeport, quelques reichsmarks et quitter le Reich ( l’Autriche ) dans les 24 heures. Sinon ils sont menacés de déportation vers un camp de concentration à l’Est.

 Où aller ? La Tchécoslovaquie a fermé ses portes dès l’Anschluss. Les quelques milliers de Juifs autrichiens qui tentèrent leur chance en Italie en furent expulsés quelques mois plus tard à la suite de la promulgation des lois antijuives du 7 septembre 1938. En Hongrie, le régime de l’Amiral Horty a lui aussi mis en œuvre une politique antisémite rigoureuse. La frontière avec la Suisse reste la meilleure possibilité de fuir la terreur.

Mais en mars 1938 le Conseil Fédéral publie un décret où l’on peut lire : « Si nous ne voulons pas préparer le terrain à un mouvement antisémite indigne de notre pays, nous devons nous défendre avec la plus grande énergie, partout où il le faudra, sans ménagement au besoin, contre l’arrivée de Juifs étrangers surtout en provenance de l’Est. » p.22

Malgré ces mesures restrictives, trois semaines après le début des pogromes de Vienne, la Suisse compte trois à quatre mille réfugiés autrichiens. Ces premiers fugitifs entrent en Suisse légalement avec des papiers d’identité valables. La Suisse ne les considère pas comme des réfugiés politiques. Conformément au décret fédéral, il faut les inciter à retourner d’où ils viennent. Mais avant l’été les renvois sont rares. En outre, pour de nombreux arrivants parmi les plus fortunés ou ayant des soutiens à l’étranger, la Suisse n’a été qu’un pays de transit vers d’autres destinations.

Une seconde vague massive de fugitifs autrichiens débute fin juillet. L’organisation des expulsions s’est professionnalisé. Les SS ont ouvert à Vienne la Zentrastelle für judische Auswanderung, un bureau central pour l’immigration juive dirigé par l’Untersturmführer Adolf Eichmann. Un système d’immigration « à la chaîne » est mis en place. Le «candidat (!)» à l’émigration devait régler la taxe d’émigration et la taxe juive, abandonner son logement, donner un pouvoir à sa banque pour qu’elle puisse disposer de ses biens au profit du régime et ne partir qu’avec ses effets personnels. On lui donnait un passeport qu’il devait utiliser pour quitter le pays dans la quinzaine, sous peine d’être interné dans un camp de concentration. Il pouvait traiter jusqu’à mille cas d’expulsion par jour. Par centaines les Juifs arrivent chaque jour en Suisse après avoir traversé le vieux Rhin presqu’à sec.

La Suisse réagit. Le 17 août 1938, Heinrich Rothmund, responsable du département fédéral de justice et de police, explique qu’il entend fermer hermétiquement la frontière. Pour lui, il est nécessaire « de protéger la Suisse du flot de Juifs qui submerge son territoire. »[1] Des gens dont le pays « n’a pas besoin, pas plus que l’Allemagne ». Deux jours plus tard, le Département fédéral confirme aux directeurs cantonaux de la police que désormais « toutes les personnes détentrices d’un passeport autrichien désireuses de passer la frontière suisse sans avoir le visa requis par un consulat suisse doivent être refoulées sans exception. Et ceux qui ont réussi à passer entre deux postes doivent être ramenés de l’autre côté de la frontière. »

Paul Grüniger, commandant de la police de Saint Gall, intervient : « Pour de simples raisons humanitaires, il est impossible de renvoyer les réfugiés. Nous devons en laisser entrer beaucoup… si nous les refoulons, ils reviennent « au noir » et deviennent incontrôlables. » De fait les directives de Berne semblent être appliquées avec une certaine latitude. En témoigne l’ouverture à la mi-août d’un camp de réfugiés à Diepoldsau. Il est financé par l’Aide israélite aux réfugiés. Président du Comité central de la Fédération suisse des communautés israélites, Sidney Dreifuss déclarait le 18 août : « Nous avons reçu l’instruction de faire savoir clairement que toutes les personnes venues illégalement seraient refoulées si la communauté juive n’assumait pas ses tâches. »

Le 3 avril 1939 Grüniger est suspendu de ses fonctions pour avoir falsifié des documents et enfreint ses devoirs de fonction. Aux yeux des autorités, il a abusé de la confiance de son supérieur et essayé de le tromper. Une procédure pénale est ouverte contre lui.

5 avril Grüniger rédige un mémoire qui se transforme en un aveu. Il y écrit que le changement de dates d’entrée n’avait pas d’importance dans la mesure où le nombre total de réfugiés ne s’en trouvait pas modifié. Le 12 mai 1939 le Conseil d’Etat saint-gallois décide de transformer la suspension en un licenciement. Les arguments de Grüniger n’ont pas été retenus. On lui reproche le non-respect des directives fédérales, la mise « au net » secrète des entrées et la délivrance illégale de papiers d’identité.

En 1970 à la suite d’une campagne de presse internationale, le Conseil d’Etat Saint Gallois le félicita pour son « attitude humaine d’alors »sans revenir en aucune manière sur les circonstances de son licenciement.

Israël lui décernera la médaille des Justes en 1971 et plusieurs arbres furent plantés en son honneur. N’ayant pas retrouvé d’emploi, il meurt dans le dénuement en février 1972 à l’âge de quatre-vingt-ans. Le rabbin Lothar Rothschild parla d’illégalité et de morale en citant le Talmud « Celui qui aura sauvé ne serait-ce qu’une âme est pareil à celui qui a sauvé le monde. »

Le nom de Paul Grüniger figure à Washington et à Los Angeles sur des plaques commémoratives, posées à l’instigation d’anciens réfugiés.

Copyright Marc-André Charguéraud. Genève. 2019. Reproduction autorisée sous réserve de mention de la source.

 

[1] Les citations figurent dans le livre de KELLER Stefan, Délit d’Humanité, l’affaire Grüniger Editions d’En-Bas, Lausanne, 1994,

 

Avril 1943. Conférence des Bermudes : Une farce tragique !

Pour les Alliés réunis pendant plusieurs jours la mission de la Conférence n’était pas de sauver les victimes de la terreur nazie, mais de faire semblant de répondre aux pressions des opinons publiques. Pour les millions de Juifs pris dans les filets meurtriers des nazis, les Bermudes n’ont été qu’une moquerie cruelle.      

 Pendant la Conférence, le rabbin Israël Goldstein, du Synagogue Council of America, fit un diagnostic réaliste : « La mission de la Conférence n’était pas de sauver les victimes de la terreur nazie, mais de sauver notre Département d’Etat et le Foreign Office britannique », qui cherchaient l’un et l’autre un moyen de désamorcer la dénonciation populaire de leur inaction. [1]

Les Parlements alliés emboîtèrent le pas de l’opinion publique. Le 9 mars le Sénat, et le 18 mars 1943 la Chambre des Représentants adoptèrent la même résolution condamnant « les atrocités infligées aux populations civiles des pays occupés par les nazis et particulièrement les massacres de masse des hommes, des femmes et des enfants juifs. » [2] Le 18 mars 1943, en Angleterre où l’émotion était encore plus intense, les Communes donnèrent « leur soutien le plus complet à des mesures immédiates d’aide et d’asile temporaire aux réfugiés, aussi généreuses que possible dans le cadre des contraintes des opérations militaires. » [3]  Ces déclarations réconfortantes ne présupposaient aucun engagement. Elles ne proposaient aucune mesure concrète ou, ce qui revenait au même, subordonnaient toute action pratique aux nombreuses contraintes militaires.

Pour tenter d’apaiser une opinion publique désorientée, a-t-on le droit de donner un espoir fou aux désespérés, aux condamnés, aux mourants mêmes, alors que l’on sait parfaitement que l’on ne fera rien ? Richard Law, représentant anglais à la Conférence, ne disait-il pas : « Les réfugiés et les personnes persécutées ne doivent pas être trompées (…) et avoir l’espoir qu’une aide va leur arriver, quand en fait nous sommes incapables de leur apporter le moindre secours immédiat. » [4] A quoi Myron Taylor ajoutait avec une pointe de cynisme, dans une lettre à Hull du 30 avril 1943 : « La Conférence des Bermudes fut, comme je l’avais pensé, parfaitement inefficace. »

Le manque de volonté fut patent. Les délégués américains et anglais avaient reçu des instructions si strictes qu’ils ne pouvaient rien décider : Défense de modifier les lois sur l’immigration, de négocier avec les puissances de l’Axe, d’échanger des prisonniers, de lever le blocus, d’apporter des secours et d’utiliser des navires alliés pour le sauvetage rapporte l’historien Monty Penkower. [5]

A l’exception d’une déclaration d’intention, la Conférence ne prit que deux décisions : l’établissement de camps en Afrique du Nord pour les réfugiés et la réactivation du Comité intergouvernemental pour les réfugiés, né d’une autre conférence-mirage, celle d’Evian en juillet 1938. Ces deux décisions mineures montrent bien l’échec de la conférence des Bermudes. Il fallut attendre un an pour qu’un camp soit établi en Afrique du Nord et il ne reçut que 630 personnes. Quant au Comité intergouvernemental réorganisé et financé, c’était paradoxalement une organisation de sauvetage dont le mandat excluait toute opération de sauvetage. Son programme consistait à apporter des secours à ceux qui, ayant pu fuir les pays occupés par les nazis, étaient déjà sauvés.[6]

Dans ces conditions, on comprendra aisément les raisons du secret qui entoura les délibérations et pourquoi les conclusions de la Conférence ne devaient pas être publiées. Le Christian Science Monitor nota qu’il s’agissait avant tout d’une réunion politique et constata l’absence de ceux qui étaient le plus au courant de la situation catastrophique des Juifs d’Europe :  la Croix-Rouge, l’American Friends Service Committee, et le Joint Distribution Committee. [7] On leur demandait d’intervenir sur le terrain, mais on refusait de les écouter. Le scénario d’Evian se répétait. Mais alors qu’à Evian il s’agissait de recevoir des réfugiés juifs arrivant du Reich, aux Bermudes c’est de sauvetages de millions de Juifs dont il est question.

Certains délégués firent pendant la conférence des remarques lourdes de signification. Le sénateur Lukas, constatant que si beaucoup de Juifs étaient soustraits aux nazis, il n’y aurait pas d’endroit où les installer, George Backer répliqua : « Si 100.000 Allemands se rendaient, nous trouverions bien un endroit pour les recevoir. »[8]

En pleine page du New-York Times daté du 4 mai 1943, le groupe Bergson dénonça la «farce» des Bermudes, sous le  titre en gros caractères[9] : «Pour les 5.000.000 de Juifs pris dans les filets meurtriers des nazis, les Bermudes n’ont été qu’une moquerie cruelle», et il s’indignait plus bas : «Victimes infortunées et condamnées de la tyrannie de Hitler ! Pauvres hommes et pauvres femmes de bonne foi de toute la terre ! Vous avez caressé une illusion. Vos espoirs ont été vains. Les Bermudes n’ont pas été l’aube d’une nouvelle époque, d’une époque d’humanité et de compassion où la pitié se transforme en actes. Les Bermudes ont été une moquerie et une plaisanterie cruelles. »[10]

Copyright Marc-André Charguéraud. Genève. 2019. Reproduction autorisée sous réserve de mention de la source.

[1] Wyman David, L’Abandon des Juifs. Les Américains et la solution finale. PARIS. Flammarion, 1987. p. 165.

[2] Lipstadt Deborah, Beyond Belief: The American Press & the Coming Holocaust,1933-1945, New York, The Free Press, 1994. p. 203.

[3] Feingold  Henry, The Politics of Rescue, The Roosewelt Administration and the Holocaust, 1938-1945, New Brunswick, N.J.Rutgers University Press, 1970 p.177.

[4] Ibid. p. 53.

[5] Monty Penkower  The Efforts of the American Jewish Congress and the World Jewish Congress in the Years of the Holocaust, in Finger Seymour Mawell dir. American Jewry and the Holocaust. New York, Holmes Meier, 1984,. annexe 4-1, p. 6.

[6] Feingold, op. cit. p. 214.

[7] Lipstadt, op. cit. p. 213.

[8] Feingold, op. cit. p. 205.

[9] Lipstadt, op. cit. p. 213, expression de l’éditorialiste Freda Kirchway.

[10] Friedman Saul, No Haven for the Oppressed : United States Policy towards Jewish Refugees, 1939-1945. Detroit, Wayne University Press, 1973, p.158.

10 500 Juifs livrés de la zone libre aux Nazis. Une infamie nationale.1942. Eté

Si la rafle du Vel d’Hiv en juillet est considérée comme une ignominie extrême, alors les arrestations d’août sont pires, elles sont pour la France le summum du déshonneur. En zone occupée, les Allemands sont maîtres, en zone libre le gouvernement français jouit d’une certaine autonomie.

La rafle du Vel d’Hiv de 12 800 Juifs étrangers en juillet 1942, est présente dans tous les esprits. Il est beaucoup moins question de l’arrestation et la remise de10 500 Juifs étrangers aux nazis par Vichy un mois plus tard. Si la rafle du juillet est considérée comme une infamie, une ignominie extrême, alors les arrestations d’août sont pires, elles sont pour la France le summum du déshonneur. En zone occupée, les Allemands sont maîtres, en zone libre le gouvernement français pouvait comme on va le voir refuser d’agir.

Les arrestations vont se succéder, dont 3 424 viennent des camps d’internement et 1 184 des Groupements de Travailleurs étrangers. Le solde pour arriver aux 10 500 arrestations provient d’une rafle massive le 26 août. Début septembre, alors que tous les trains les transportant ne sont pas encore partis, que les Allemands exigent que « 50 000 Juifs soient livrés pour 50 trains qui sont à notre disposition », Laval refuse, il « demande que, si possible, on ne lui signifie pas de nouvelles exigences sur la question juive. Il faudrait en particulier ne pas lui imposer a priori des nombres de Juifs à déporter. »[1] Les Allemands reculent. Serge Klarsfeld donne une explication : « Knochen, Oberg et Hagen n’accordent pas la priorité au règlement de la question juive dans le sens voulu par Röthke et Eichmann. Ils considèrent comme prioritaires les intérêts économiques et stratégiques du Reich, ainsi que la protection des troupes d’occupation garantie en particulier par la vigilance de la police française. »[2]

On peut être surpris par le refus de Laval. N’a-t-il pas pendant tout le mois d’août affirmé sa détermination à se « débarrasser » de tous les Juifs étrangers ? Trois exemples. Le 6 août, McClelland représentant des Quakers, Lowrie de l’YMCA et le RP Arnoux, représentant le cardinal Gerlier, sont reçus par Laval. Ils protestent avec énergie contre les déportations en Allemagne des Juifs étrangers. Laval leur répond que les mesures prises ont été conçues et décidées par lui-même en conformité avec la politique de collaboration franco-allemande. Il est légitime, dit-il, que la France renvoie en Allemagne les étrangers dont elle n’a que faire.[3] Un compte rendu de Pinkney Tuck, le chargé d’affaires américain en France, résume un entretien qu’il eut avec Laval le 26 août. « Il est évident par son attitude qu’il n’avait ni intérêt, ni sympathie pour le sort d’aucun de ces Juifs qui, fit-il remarquer sans pitié, étaient déjà bien trop nombreux en France. »[4] Le 27 août, Laval confirme à Mgr Rocco, secrétaire de la Nonciature « … sa résolution inébranlable de remettre à l’Allemagne tous les Juifs non-français, c’est-à-dire ceux venus dans notre pays des pays de l’Est au cours des dernières années. »[5] La cause est entendue. Manifestement Laval a saisi en août 1942 l’occasion criminelle de se défaire de Juifs étrangers réfugiés en zone libre.

En fin politique Laval sait qu’il doit tenir compte de l’opinion publique. Or les rapports des préfets sont inquiétants et les déclarations des autorités religieuses préoccupantes. Citons quelques rapports. «  Les mesures prises contre les Israélites ont assez profondément troublé l’opinion publique (…) qui juge sévèrement ces mesures qualifiées d’inhumaines »[6][i] « elles ont très vivement impressionné l’opinion publique » (Cher) « ont soulevé la réprobation et l’indignation générale »  (Loir et Cher), « ont pris dans la bouche de ceux qui les racontent un caractère dramatique … attentatoire à la personne, draconienne, vexatoire » (Morbihan) « n’ont pas été sans soulever une certaine émotion » (Seine) « ont reçu un accueil assez défavorable… inutile brimade » ( Seine et Oise) « ont soulevé une très vive émotion… ont vivement soulevé l’indignation de tous les milieux » (Vosges).[7]

Dans un pays où la majorité était alors chrétienne, les prises de positions du clergé sont déterminantes. Quelques exemples. 22 août, lettre du pasteur Boegner, président de la Fédération protestante, écrite au Maréchal Pétain : « Aucun Français ne peut demeurer insensible à ce qui se passe depuis le 2 août (…) La vérité est que viennent d’être livrés à l’Allemagne des hommes et des femmes réfugiés en France (…) dont plusieurs savent d’avance le sort terrible qui les attend (…) Je vous supplie, Monsieur le Maréchal, d’imposer des mesures indispensables pour que la France ne s’inflige pas à elle-même une défaite morale dont le poids serait incalculable. »[8] L’église catholique passe à la vitesse supérieure. Des lettres pastorales lues dans toutes les églises vont remplacer les suppliques adressées au pouvoir. La première sera celle de Mgr. Jules Gérard Saliège, archevêque de Toulouse, lue en chaire le 23 août : « Les Juifs sont des hommes, les Juives sont des femmes (…) Tout n’est pas permis contre eux, contre ces hommes, contre ces femmes, contre ces pères et mères de famille. Ils font partie du genre humain ; ils sont nos frères comme tant d’autres. Un chrétien ne peut l’oublier. »[ii] A son tour, Mgr. Pierre Marie Théas, évêque de Montauban, fait lire dans les églises de son diocèse une lettre pastorale le 30 août. « Je fais entendre le cri indigné de la conscience chrétienne et je proclame que tous les hommes aryens ou non-aryens sont nos frères parce que créés par Dieu (…) Or les mesures antisémites actuelles sont au mépris de la dignité humaine, en violation des droits les plus sacrés de la personne et de la famille. »[9][iii]

Mais c’est la lettre pastorale de Mgr. Pierre-Marie Gerlier, archevêque de Lyon, Cardinal et Primat des Gaules qui a le plus grand retentissement.  Communiquée le 2 septembre, elle sera lue en chaire le dimanche 6 septembre. « L’exécution des mesures de déportation qui se poursuivent actuellement contre les Juifs donne lieu sur tout le territoire à des scènes si douloureuses que nous avons le devoir impérieux et pénible d’élever la protestation de notre conscience (…) les droits imprescriptibles de la personne humaine, le caractère sacré des liens familiaux, l’inviolabilité du droit d’asile et cette charité impérieuse fraternelle dont le Christ a fait la marque distinctive de ses disciples.  »[10] Le même dimanche, Mgr. Jean Delay, évêque de Marseille, demande à chaque paroisse de lire une communication où il fait entendre « le cri douloureux de la conscience chrétienne bouleversée par les mesures qui viennent d’être prises (…) contre des hommes, des femmes, des enfants coupables seulement d’appartenir à la race juive et d’être des étrangers. (…) Les arrêter en masse (….) les envoyer peut-être à la mort, n’est-ce pas violer les lois sacrées de la morale et les droits essentiels de la personne humaine et de la famille, droits qui viennent de Dieu ? »[11] En tout 35 évêques et 7 archevêques ont dénoncé le scandale des arrestations.[12]

Laval l’explique lui-même aux Allemands. C’est une résistance sans pareil de l’église et la pression de l’opinion publique qui l’ont obligé à suspendre les arrestations. Car dans son esprit il ne s’agit que d’une suspension pour gagner du temps, du moins c’est ce que les Allemands ont compris. Leur rapport du 2 septembre précise que Laval « confirma une fois de plus que, conformément aux accords conclus, on livrerait d’abord les Juifs ayant perdu leur nationalité allemande, autrichienne, tchèque, polonaise et hongroise, puis également les Juifs belges et hollandais. Ensuite, comme convenu, on livrerait les Juifs qui ont acquis la nationalité française après 1933. »[13]

Sa marge de manoeuvre en zone libre permettait à Laval de refuser les demandes allemandes d’arrestation et de transfert vers Drancy. L’arrêt de ces opérations qu’il obtient des Allemands le 2 septembre le confirme. Il aurait évité pour lui et le régime de Vichy le déshonneur extrême causé par cette action infamante et 10 500 Juifs auraient été sauvés dans l’immédiat. Il suffisait de tenir quelques semaines. Il est hasardeux d’imaginer le sort de ces 10 500 Juifs lors de l’occupation, trois mois plus tard, de la zone libre par la Wehrmacht. Certains auraient tout de même été arrêtés. D’autres auraient eu le temps de se cacher et d’échapper aux rafles. Tout se serait alors passé, et c’est capital, sur ordre des nazis et non de Vichy.

 

[1] KLARSFELD 2001, vol. 3, p. 1034. Rapport du 3 septembre établi par Hagen. Knochen, Oberg et Hagen sont les dirigeants de la police allemande en France. Röthke dirige le service des affaires juives de la Gestapo en France. Eichmann dirige les mêmes services au quartier général à Berlin.

[2]. KLARSFELD 1983, p. 171.

[3] LAMBERT 1985, p. 183.

[4] IBID

[5] KLARSFELD 2001, p. 872. Compte rendu envoyé au cardinal Maglione à Rome.

[6] KASPI 1991, p. 233. Rapport de la Préfecture de police de Paris du 17 juillet 1942.

[7] KLARSFELD  1983, p. 139. Extraits des rapports des préfets d’août 1942. Pour les rapports de septembre et d’octobre 1942, voir Klarsfeld 2001, vol. 3, p. 1002 à 1010 et 1175 à 1183, qui en reproduit un florilège représentatif.

[8] BOEGNER 1992, p. 193.

[9] KLARSFELD 1983, p. 364.

[10] KLARSFELD 1983, p. 405.

[11] KLARSFELD 2001, vol. 3, p. 1048.

[12] KASPI 1991, p. 349.

[13] KLARSFELD 2001, p. 1034. C’est ce que rapporte Hagen dans un rapport du 3 septembre.

[i] 217 Kaspi 1991, p. 233. Rapport de la Préfecture de police de Paris du 17 juillet 1942.

[ii] Cité in Klarsfeld 2001, vol. 2, p. 820.

[iii] Cité in Klarsfeld 1983, p. 364.