Le scandale des comptes américains des victimes de la Shoah.

                                                             1945-2001

Dans l’affaire des fonds juifs en déshérence, n’était-il pas exagéré de traiter les Suisses de « cupides, blanchisseurs, receleurs, voleurs, pillards et menteurs ? »[1] Une diatribe violente sous la plume de Mortimer B. Zuckerman, l’éditeur du grand magazine d’information politique US News and World Report . [2] Cette attaque ne manque pas de cynisme lorsque l’on analyse la politique indigne poursuivie par les Etats-Unis envers les comptes juifs qui y étaient déposés.

Des voix se sont élevées aux Etats-Unis pour demander que l’Amérique fasse son propre examen de conscience. Seymour Rubin, qui pendant des décennies a défendu les intérêts des victimes de la Shoah, écrit à Stuart Eizenstat, le sous-secrétaire d’Etat chargé par le président Bill Clinton de suivre le dossier suisse. Il se plaint du manque d’efforts des Etats-Unis pour retrouver les actifs américains des victimes de l’Holocauste.[3] Devant une commission de la Chambre des Représentants, il accuse les Etats-Unis « de n’avoir pris que des mesures très limitées pour identifier les actifs juifs sans héritiers ».[4]

Le sénateur Alphonse d’Amato, qui mène l’offensive contre la Suisse, sent le danger. Il sait que les Etats-Unis ont été avec la Suisse la principale destination des actifs juifs d’Europe continentale.[5]  Il met en place un contre-feu. Ce sera la Presidential Advisory Commission on Holocaust Assets in the United States ( PACHAUS ) créée par le Président Clinton le 23 juin 1998. D’Amato reconnaît qu’« alors que nous avons demandé des réponses à la Suisse et à d’autres nations sur l’utilisation des comptes en déshérence et de l’or, nous n’avons pas mené d’investigations ici aux Etats-Unis sur le sujet ».[6]

Pour éviter tout dérapage, cette Commission est présidée par Edgar Bronfman , président du Congrès Juif Mondial, l’organisation à l’origine des accusations contre les banques suisses. Ses membres sont pour la plupart des politiciens ou des fonctionnaires. Aucun étranger, on reste dans un cercle étroit d’amis. Les recherches sont donc parfaitement encadrées et pourtant l’épais rapport remis en janvier 2001 par la Commission apporte des révélations surprenantes. Il permet de constater les carences condamnables de l’administration américaine.

Les Etats-Unis disposaient d’une base de données exceptionnelle. Au début de l’été 1941, à la demande du ministère des Finances, les banques américaines ont recensé les 565 000 comptes aux Etats-Unis de personnes domiciliées en Europe continentale. Une comparaison par ordinateur avec les fichiers des victimes de l’Holocauste aurait permis d’identifier tous les comptes leur appartenant. Les tonnes de documents de cette base de données essentielle ont été intégralement détruites par l’administration sans qu’aucune explication n’ait jamais été donnée. Et la Commission conclut benoîtement que cela rendit « extrêmement difficile d’identifier et d’estimer la valeur de ces actifs ».

Heureusement les comptes bloqués appartenant à des personnes de nationalité de pays ennemis, à l’exclusion des comptes appartenant à d’autres nationaux, avaient été transférés en 1945, avant leur destruction, à l’Office des biens étrangers.[7] La Commission présidentielle décrit la procédure de restitution de ces comptes. « Aucune différence ne fut faite en ce qui concerne les actifs d’étrangers qui furent victimes de l’Holocauste (…) Du fait du coût et des difficultés d’introduire la demande, de nombreuses victimes n’ont pas soumis leur demande avant la date limite ( 1955 ) et de ce fait n’ont pas reçu leurs actifs ».[8] Le rapport ajoute qu’ « une partie des dommages de guerre US ont été payés avec des actifs allemands et que ceux-ci ont probablement inclus des actifs des victimes ! »[9]

A ce manque de compassion et d’humanité s’ajoute une lenteur administrative désespérante. Un rapport sénatorial de l’époque constate l’« inefficacité et la façon dilatoire dont les demandes sont traitées (…) Le temps moyen de réponse était de 46 mois en 1952 ».[10] Encore fallait-il que la victime démontre qu’elle avait un actif aux Etats-Unis. S’il s’agissait d’un héritier, il devait prouver que le titulaire du compte était mort, une exigence des banques suisses que les Américains ont violemment dénoncée alors qu’ils agissaient de la même manière.

Le président Eisenhower donna mandat à la Jewish Restitution Successor Organisation (JSRO) de recevoir les comptes en déshérence sans héritiers. En 1957 JSRO en avait approuvé 2 000 comme méritant une compensation.[11] Elle devra attendre 15 années pour recevoir en 1962 une somme symbolique de $ 500 000 pour solde de tout compte. JSRO l’accepte pour mettre fin à des attentes interminables et à des coûts de négociation qui s’accumulent.[12]

Où en est-on un demi-siècle plus tard ? Les recommandations de la Commission présidentielle montraient que de nombreux comptes dormants de victimes existaient encore et rien n’avait été fait à leur égard. Elle recommandait au Président de « demander d’urgence au Congrès de rouvrir le processus des demandes pour les victimes et leurs héritiers dont les actifs ont été repris par l’Office des biens étrangers mais n’ont pas encore été rendus ».[13]  D’une façon plus précise, la Commission présidentielle recommandait « la mise en place d’une base de données sur ordinateurs des demandes des victimes de l’Holocauste pour la restitution de leurs actifs personnels ». Plus loin la Commission souhaitait « une comparaison de la documentation mise à jour par les 50 Etats pour les actifs du temps de l’Holocauste qui ont été remis aux Etats avec une banque d’information des noms des victimes. Cette base de données comprendrait celle du Yad Vashem (…) Les résultats seraient largement diffusés pour permettre aux personnes avec des demandes légitimes d’obtenir le retour de leurs actifs ».[14] 

Que s’est-il passé depuis la publication du rapport ? Pas grand-chose d’après les informations qui parviennent en Europe. Typique de ce genre d’organisme, la Commission présidentielle, après s’être ajournée définitivement en mars 2001, s’est défaussée sur une autre structure pour exécuter ses recommandations. Une fondation devait être créée dans ce but.

L’épouse du président, Hilary Clinton, était là lors de la remise du rapport le 16 janvier 2001. Avec un œil sur le vote des Juifs nombreux dans l’Etat de New York où elle briguait un siège de sénateur, elle promit      qu’elle suivrait le travail entrepris. On est sans nouvelles. Combien de temps les victimes et leurs héritiers devront-ils encore attendre que leurs biens leur soient restitués ?

Selon l’historien américain Bazyler, cette Commission a été un échec. Il parle d’un double standard : « Les demandes que nous avons faites aux gouvernements européens (…) d’examiner honnêtement et de documenter leurs transactions financières et d’autres activités n’ont pas été appliquées aux Etats-Unis » . [15] Quant à Edgar Bronfman, président de la Commission présidentielle, il ne commente pas les manquements inacceptables de l’administration américaine et l’absence de mesures concrètes prises par la Commission qu’il a nommée pour y remédier.

[1] Un autre article traite de la question en Suisse.

[2] BRAILLARD Philippe, Tragédie et mascarade, Autopsie de la crise des fonds juifs et de l’or nazi, Georg, Genève, 1998, p. 49. Article du 22 juin 1998.

[3] RICKMAN Gregg, Swiss Banks and Jewish Souls, Transactions Publishers, New Brunswick USA, 1999,  p.17, note 66.

[4] FINKELSTEIN Norman, The Holocaust Industry, Reflexions on the Exploitation of Jewish Suffering, Verso, Londres – New York, 2003. p. 116.

[5] VOLCKER Paul A. Report on Dormant Accounts of Victims of Nazi Persecution in Swiss Banks, Staempfli Publishers Ltd, Berne, 1999, p. A 127.

[6] BAZYLER Michael, Holocaust Justice. The Battle for Restitution in America’s Courts, New York University Press, 2003, p. 301.

[7] Ils ne concernent donc que les Allemands, les Japonais, les Italiens, les Hongrois et les Bulgares. Des autres, il n’est pas question. Ils furent simplement “oubliés”.

[8] Presidential Advisory Commission on Holocaust Assets in the United States ( PACHAUS ) Washington  2000, Implementation of Restitution Policy in the United States. p. 1.

[9] IBID. p. 2.

[10] IBID. p. 1.

[11] London Conference, Nazi Gold, 2-4 décembre 1997, London, The Stationary Office, 1998, p. 92.

[12] PACHAUS. op. cit. Chapitre V, p. 2.

[13] IBID. Recommandations, p. 6.

[14] IBID. Recommandations, p. 2 et 3.

[15] BAZYLER, op. cit. p. 305.

 

Le parcours très contestable de la famille de Manfred Weiss. 1938-1944

           Une famille juive qui possède le plus important

                             groupe industriel hongrois.

 

ondée en 1880, la Manfred Weiss Werke emploie à la veille de la guerre quelque 30 000 personnes. D’une fonderie initiale la société est devenue un gros conglomérat actif dans la sidérurgie, la production de machines et même de certains biens de consommation. La deuxième et la troisième génération contrôlent et gèrent le groupe. Elles n’ont pas été affectées par la politique violemment antisémite menée par le chef de l’Etat hongrois depuis 1920 le régent Miklos Horty Nagybanya.

Avant l’occupation allemande en mars 1944, Horty a promulgué des lois antisémites qui rivalisent avec celles du Reich : limitation à 20% puis à 5% de la participation des Juifs à la vie économique et à l’administration dès 1938. Suit une loi interdisant le mariage et les relations sexuelles avec les Juifs et une autre privant de la nationalité hongroise 250 000 Juifs. Une dernière loi définit les Juifs comme une race et non une religion.[1]

Ces persécutions s’accompagnent de tueries. Environ 60 000 Juifs sont morts avant l’arrivée de la Wehrmacht. Sur quelque 100 000 Juifs envoyés par Budapest au travail forcé à l’Est, 42 000 décèdent. En juillet 1941 le gouvernement hongrois livre aux Allemands plus de 18 000 Juifs étrangers. Evacués vers Kamenets-Podolski, ils sont exécutés les 27 et 28 août par les SS, des mercenaires ukrainiens et une unité de sapeurs hongrois.[2]

Ces événements ne concernent pas la famille Weiss, pas plus que la plupart des Juifs vivant à Budapest. En France ils se qualifieraient de « Juifs de souche ». Non seulement ils sont parfaitement intégrés à la société magyare,  mais une majeure partie de la finance, de l’industrie et du commerce est entre leurs mains. Le pouvoir politique en est conscient. Il a besoin d’eux et les protège.[3] Les persécutions sont réservées aux centaines de milliers de « Juifs étrangers » des territoires récemment annexés par la Hongrie, même s’ils ont récemment acquis la nationalité hongroise. S’ajoute une quarantaine de milliers de réfugiés juifs venus de Pologne, de Tchécoslovaquie et d’Autriche après l’occupation de ces pays par l’Allemagne.

Les descendants de Manfred Weiss ne sont pas inquiets. Alors qu’ils en avaient la possibilité, ils n’ont pas pris la précaution d’envoyer leurs familles à l’étranger, hors d’atteinte des nazis. Le groupe reste confiant, il entretient des relations commerciales suivies avec Berlin. Avant la guerre il exportait principalement vers l’Europe centrale. Conséquence des conquêtes territoriales du Reich, c’est vers ce pays que se dirigent dorénavant les exportations. Elles comportent des armes, des véhicules 4X4, des motocycles, des moteurs d’avions et même des véhicules blindés légers, sans oublier des produits alimentaires divers, Ainsi pendant quatre années de guerre, une grande entreprise juive située dans un pays toujours libre d’occupation va contribuer à l’effort de guerre du Reich. Une situation condamnable que l’on ne retrouve nulle part ailleurs.

Tout bascule avec l’arrivée des troupes allemandes le 19 mars 1944. Dès le 21 mars la SS arrête un important directeur de la société, Ferenc Kelemen. Il est soumis à un interrogatoire brutal. Quelques jours plus tard, c’est le tour du chef de la famille, Ferenc Chorin, un homme âgé. Paniqué, il tente de mettre fin à ses jours avec une capsule de cyanure. La terreur s’est installée. Kurt Becher qui vient d’arriver en Hongrie peut entrer en scène.

Becher veut prendre le contrôle des entreprises Weiss, officiellement pour assurer la continuité de la production et éviter toute rupture dans les exportations vers le Reich. En fait il a pour mission d’assurer à la SS le contrôle de l’entreprise et des bénéfices en résultant. Les SS se bâtissent un empire industriel qui leur assure des revenus et un pouvoir économique. Ils se heurtent au puissant conglomérat que le maréchal Goering s’est constitué. La reprise de Weiss par les SS sera contestée par le tandem de Goering et de von Ribbentrop, le ministre des Affaires étrangères. Ils devront faire appel à l’autorité de Heinrich Himmler, le tout puissant chef de la Gestapo à Berlin.

Dans un premier temps Becher fait sortir Corin de la prison où il est détenu et le l’assigne en résidence surveillée dans l’hôtel particulier de ce dernier à Budapest. Il désire redonner un minimum de confiance à Corin avec lequel il veut conduire des « négociations ». Ce n’est pas le style de la SS qui impose ses décisions par la force. Mais il y a un problème. Une majorité des actions qui sont détenues par des membres juifs ou considérés comme juifs de la famille ont été confisquées par l’Etat hongrois. Le solde est entre les mains d’autres descendants de Manfred Weiss qui par des mariages successifs sont aryens. Il faut les convaincre de les remettre aux SS sans paiement.

Becher met la pression sur Corin. Il doit convaincre les minoritaires de céder leurs actions et au lieu d’envoyer toute la famille au camp de travaux forcés de Mauthausen, il obtiendra pour eux un départ pour l’étranger.[4] Un accord intervient qui évite les difficultés d’une vente forcée. Les actions appartenant aux actionnaires aryens sont confiées pour 25 ans à un trust contrôlé par la SS.

Mais que valent les promesses d’un officier SS ?  En 1944 on ne libérait jamais des prisonniers juifs. Tout au plus on les maintenait en vie dans des camps si l’on pensait qu’étant donné leur importance ils pouvaient servir de monnaie d’échange contre des prisonniers allemands détenus par les Alliés. Pendant des semaines toute la famille est enfermée dans un wagon-lit dans une gare de triage, attendant dans l’angoisse de connaître son sort.

Même pour des SS, il n’est pas facile de faire sortir du Reich un groupe de Juifs aussi connus. Becher se heurte à l’intervention de Goering qui voit les entreprises Weiss échapper à l’empire industriel qu’il s’est constitué. Il est soutenu par von Ribbentrop qui a été maintenu hors de l’affaire. Une fois de plus Himmler décide. Le 25 juin un premier groupe de neuf personnes s’envole pour la Suisse et un second de 32 vers Lisbonne. 5 membres de la famille ne partiront pas. Les SS les retiennent comme otages afin d’être sûrs du silence exigé des partants.

N’est-il pas très contestable qu’une famille juive qui contrôle et gère le plus grand conglomérat industriel en Hongrie ait pu rester aux commandes jusqu’en 1944 dans un pays où les mesures antisémites les plus radicales étaient employées. Que pendant ces quatre années de guerre elle ait livré du matériel militaire à une Hongrie qui combattait contre l’URSS et au Reich qui massacrait par millions ses coreligionnaires. Que les nazis, alors qu’ils envoyaient plus de 400 000 Juifs hongrois mourir à Auschwitz, aient mis des avions à disposition de la famille pour voler vers la liberté.

[1] BRAHAM Randolph, The Politics of Genocide : The Holocaust in Hungary , 2 vol. Columbia University Press, New York, 1981, p. 5, 21, 22, 40.

[2] BRAHAM Randolph, The Politics of Genocide, The Holocaust in Hungary, Edition abrégée, Wayne State University, Detroit, 2000, p. 33.

[3] Un tiers d’entre eux seront assassinés ou déportés vers la mort après la chute de Horty le 15 octobre 1944,  remplacé par les Allemands par le régime fasciste des Croix Fléchées.

[4] Mauthausen, un camp où les travaux forcés ont le plus souvent conduit à la mort par épuisement.