La zone d’occupation italienne, un salut temporaire. Novembre 1942, septembre 1943.

            

 A la mi-novembre 1942, à la suite du débarquement allié en Afrique du Nord, les armées allemandes et italiennes occupent la zone libre française. La zone italienne s’étend alors de la Côte d’Azur au Dauphiné et à la Savoie. Un havre de paix et de liberté pour les Juifs ? S’opposant aux Allemands et au gouvernement de Vichy, les Italiens vont courageusement multiplier les mesures de protection de la population juive présente dans leur zone d’occupation, un engagement que l’armée italienne duplique dans ses zones d’occupation en Croatie et en Grèce.

En décembre 1942, les autorités allemandes décident par « mesure de sécurité » que tous les Juifs arrivés depuis le 1er janvier 1938 dans les trente kilomètres de la zone côtière méditerranéenne doivent être évacués. Leur transfert est prévu vers l’Ardèche et la Drôme, des départements occupés par la Wehrmacht. Les Italiens refusent de livrer ces Juifs. L’armée italienne n’hésite pas à employer la force pour appuyer son autorité. A la suite d’un attentat, les Allemands demandent à la gendarmerie française d’arrêter 2 000 Juifs. Celle-ci procède à des arrestations à Grenoble et Annecy. L’armée italienne établit aussitôt des barrages pour empêcher le départ des centaines de Juifs appréhendés.[1]

Envers Vichy les Italiens pratiquent une politique d’indépendance. Chaque fois que c’est possible, ils imposent leur autorité dans leur zone d’occupation. Il s’agit d’affirmer leur souveraineté sur un territoire qu’ils espèrent toujours annexer à la fin de la guerre. Lorsque, les 6 et 7 décembre 1942, le gouvernement français demande aux préfets d’incorporer dans les Compagnies de travailleurs étrangers certaines catégories de Juifs, les autorités italiennes décident de surseoir à l’application de cette mesure. La loi de Vichy du 11 décembre 1942 astreint tous les Israélites à faire apposer sur leur carte d’identité la mention Juif. Les Italiens l’interdisent.[2]

Les fonctionnaires et les officiers italiens sont d’autant plus prêts à prendre la défense des Juifs que l’antisémitisme à l’italienne est plus verbal que réel. Les lois antijuives promulguées en Italie en 1938 ne furent jamais appliquées avec rigueur. La population juive italienne ne dépasse pas 50 000 personnes dont moins de 3000 réfugiés.[3] La plupart des Juifs sont établis depuis des siècles et parfaitement intégrés.

On trouve des Juifs parmi les officiers des troupes d’occupation. S’estimant trop souvent mésestimés, déconsidérés, blessés dans leur fierté par les Allemands, les Italiens saisissent cette occasion de leur en remontrer. Les dirigeants du Reich sont intervenus au plus haut niveau pour obtenir du gouvernement italien qu’il s’aligne sur la politique antijuive nazie. Sans succès. Avec une souplesse toute italienne, Rome promet beaucoup mais ne prend aucune mesure coercitive.

Les autorités italiennes ont appliqué dans leur zone une réglementation humaine. Un exemple de tolérance dans un océan de barbarie. On estime que plus de 15 000 Juifs sont venus du reste de la France trouver refuge auprès de l’armée italienne.[4] Kurt Lischka, un des chefs de la Gestapo en France, écrit à Berlin : « De nombreux Juifs se sont réfugiés, sans discontinuer, dans la zone italienne, où ils se sentent complètement en sécurité en ce qui concerne la mainmise allemande. »[5] 

Avant même l’arrivée des Italiens, le bouche-à-oreille a fonctionné. Le 15 novembre Angelo Donati disait à Philippe Erlanger : « Ce sont les Italiens qui vont occuper la région (…) J’ai déjà alerté beaucoup de Juifs de Marseille et des alentours. Faites-en autant si vous le pouvez. Qu’ils viennent ici, ils seront protégés ».[6]

Même le gouvernement français est gagné par cet élan d’humanité. En juillet 1943, un nouveau préfet, André Chaigneau, est nommé pour les Alpes Maritimes. Sa déclaration devant les représentants des organisations juives est à la fois surprenante et réjouissante de la part d’un représentant officiel de Vichy : « Je n’admettrai désormais aucun acte arbitraire à l’égard des Juifs se trouvant même dans une situation irrégulière ou illégale. Je ne veux pas laisser aux Italiens le noble privilège d’être les seuls défenseurs de la tradition de tolérance et d’humanité qui est pourtant celle de la France ».[7] Et ses propos sont suivis d’effets. Sa première mesure, dès le 23 juillet, est de régulariser tous les Juifs qui sont entrés illégalement dans les Alpes maritimes.[8]

Le refuge italien ne dure malheureusement que dix mois. Le régime fasciste de Rome s’écroule. Le 9 septembre 1943, la Gestapo dirigée par Aloïs Brunner arrive à Nice. Son équipe n’excède pas 15 personnes. Entre le 10 septembre et le 14 décembre, ils arrêtent et transfèrent à Drancy 1 817 Juifs sur les 25 000 qui se trouvent entre Cannes et Menton.[9]

Sauf quelques dénonciateurs dont on a tendance à exagérer le nombre, les hommes du commando Brunner n’ont reçu aucun soutien de la population et de l’administration locale.[10] Le lendemain de son arrivée, le préfet Chaigneau leur refuse l’accès aux fichiers juifs sous prétexte qu’il les a remis aux Italiens.[11]  Brunner se précipite au consulat italien. Le consul Spejchel et son adjoint Borromeo lui répondent que les dossiers sont déjà partis pour Rome. Les Allemands ne sont pas dupes. Ils déportent les deux hommes deux jours plus tard.[12] Brunner ne sera pas aidé par la Wehrmacht, tout au plus par quelques feldgendarmes au début. La milice ne semble pas avoir été active, la police française n’est pas intervenue.

La population s’est montrée secourable.[13] Exemplaire, l’évêque de Nice Mgr Rémond intervient directement. Les colonies de vacances, les pensionnats, les orphelinats, les presbytères de l’évêché accueillent des centaines d’enfants juifs.[14] De leur côté, les organisations juives et en particulier les jeunes sionistes, les éclaireurs israélites et l’Oeuvre de secours aux Enfants ( OSE ), tous travaillant dans la clandestinité, ont fourni une aide matérielle substantielle et ont distribué plus de 6 000 fausses cartes d’identité.[15]

« Les rafles de Brunner à Nice furent un échec. 1 800 personnes arrêtées et envoyées à Drancy, soit 6 à 7% des Juifs de la région », juge une historienne.[16] L’objectif était certainement infiniment plus élevé. Il s’agit toutefois d’un échec relatif. Sans aucune aide extérieure, avec la mauvaise volonté des autorités locales, en face d’une population hostile qui aide les persécutés, les 15 hommes du commando Brunner ont réussis hélas à arrêté en 100 jours 1 800 personnes dans la région niçoise.

[1] HILBERG  Raul, La destruction des Juifs d’Europe, Fayard, Paris, 1988, p. 561.

[2] KLARSFELD Serge, La Shoah en France, volume 3. Le calendrier de la persécution des Juifs de France, Septembre 1942-août 1944, Fayard, Paris, 2001, p. 1297 et 1298. Rapport du préfet des Alpes-Maritimes au Gouvernement.

[3] MICHAELIS Meir, Mussolini and the Jews : German-Italian Relations and the Jewish Question in Italy , 1922 – 1945, Clarendon, Oxford, 1978, p. 255.

[4] ZUCCOTTI Susan, The Italians and the Holocaust : Persecution, Rescue and Survival,  Basic Books, New York, 1987, p. 89.

[5] BILLIG Joseph, La solution finale et la question juive : Essai sur ses principes dans le IIIème Reich et en France sous l’occupation, Edition Serge Klarsfeld, Paris, 1977, p. 103. Note du 15 mars 1943.

[6]  KASPI André, Les Juifs pendant l’Occupation, Seuil, 1991, p. 286. Donati, personnalité juive italienne qui défendit les Juifs auprès des autorités italiennes. Erlanger, personnalité juive française connue.

[7] KASPI op. cit.  p. 288.

[8] POLIAKOV Léon et SABILLE Jacques, Jews Under the Italian Occupation, Editions du centre, Paris, 1955, p. 30.

[9] KLARFELD Serge, Vichy Auschwitz : Le rôle de Vichy dans la solution finale de la question juive en France , 1943-1944, Fayard, Paris, 1985, p. 124 et 125.

[10] Ibid.

[11] REMOND René,  Le Fichier juif,  Plon, Paris,  p. 134.

[12] KLARSFELD 1985, op. cit.  p. 116.

[13] IBID.  p. 125.

[14] DUQUESNE, Jacques, Les catholiques français sous l’occupation, Bernard Grasset,  Paris, 1996, p. 286.

[15] POZNANSKI Renée, Les Juifs en France pendant la Seconde Guerre mondiale, Hachette, Paris, 1997,  p. 467.

[16] ZUCCOTTI Susan, The Holocaust, the French and the Jews. New York, 1993, p. 186. Plus précisément 7,2% en reprenant les chiffres de Klarsfeld donnés ci- dessus : 1 800 par rapport à 25 000.