Pie XII et les 10 000 Juifs déportés de Rome. Octobre 1944.

Le 16 octobre 1943 à 5 heures du matin, les policiers allemands munis de listes de noms et d’adresses ratissent méthodiquement les logements des Juifs romains.[1] Ils exécutent l’ordre donné le 25 septembre par Heinrich Himmler, chef de la Gestapo à Berlin, à Herbert Kappler, chef de la police allemande à Rome. « Tous les Juifs (de Rome) quels que soient leur nationalité, âge, sexe ou statut social doivent être transférés en Allemagne et liquidés. »[2] 1 007 Juifs sont arrêtés et déportés vers la mort. [3] Un nombre toujours trop élevé, mais qui heureusement ne dépasse pas 10% de la population concernée.[4] Le jour même à 14 heures la rafle est suspendue.[5] C’est un échec pour les Allemands. Les Juifs romains ont été alertés et ont déserté leur domicile.

Les arrestations romaines se sont produites plus d’un an après les grandes rafles de France, de Belgique et de Hollande. L’information a eu le temps de circuler, diminuant l’effet de surprise. Les signaux d’alerte se sont multipliés. Le 29 septembre, une descente de la police allemande dans les bureaux de la Communauté juive aboutit à la saisie de listes de noms et d’adresses.[6] La police revient le 14 octobre et emporte des camions de livres de la bibliothèque médiévale de la Synagogue. Le 10 octobre les responsables de l’Union Nationale des Communautés Juives Italiennes jugent la situation alarmante et ferment leurs bureaux.

Les dirigeants juifs disparaissent et entrent en clandestinité. Israël Zolli, le chef rabbin de Rome, dès le 18 septembre. Au début octobre, c’est le tour de Renzo Lévi et Settimio Sorani, les directeurs de Delasem, l’organisation italienne de secours juif. Dante Almansi, le président de l’Union des Communautés Juives Italiennes et Ugo Foà, le président de la Communauté juive de Rome n’ont pas été arrêtés lors de la rafle. Ils avaient quitté leur domicile en temps utile.

Après la guerre Sorani témoigne : « A la mi 1943, j’en savais autant qu’aujourd’hui, tout. » Zoli et Sorani ont supplié Almansi et Foà de mettre en garde les membres de la communauté juive.[7] Ils n’ont rien fait, déterminés, disent-ils, à éviter de provoquer les nazis en fermant la synagogue et en faisant disparaître les Juifs.[8] Peut-on alors reprocher  au Pape de ne pas avoir informé ces dirigeants juifs de ce qu’il aurait pu savoir de l’imminence d’une rafle ?[9]

Plus grave, Pie XII n’est pas intervenu auprès des autorités allemandes pour leur demander de sursoir à la déportation des 1007 Juifs arrêtés. Les « interventions » dont il est souvent fait état ne sont pas à la hauteur du drame. Celle du Cardinal Maglione, secrétaire d’Etat du Vatican auprès de Ernst von Weizsäcker, ambassadeur d’Allemagne auprès du Saint-Siège, est plus un appel sans suite qu’une protestation. A la question de Weizsäcker qui demande : « Que ferait le Saint-Siège si les choses devaient continuer ? » Maglione répond par la phrase souvent citée : « Le Saint-Siège ne voudrait pas être mis dans l’obligation de dire une parole de désapprobation ». Une prise de position timorée et sans aucune conséquence pratique, car Maglione demande à l’ambassadeur allemand de ne pas en faire état ! [10]

On a également souvent cité la lettre que Mgr. Hudal, recteur de l’Eglise catholique allemande à Rome, a envoyée en fin de soirée le 16 octobre au général Rainer Stahel, commandant allemand de Rome. Elle se termine par un appel : « Je vous prie instamment de donner l’ordre de mettre fin immédiatement à ces arrestations…. Sinon je crains que le Pape ne prenne publiquement position contre elles…»[11] Une menace sans grande portée d’un religieux subalterne qui demande un arrêt des arrestations déjà décidé quelques heures plus tôt. Cet arrêt fait suite à une rafle qui avait épuisé ses possibilités.

Pie XII ne devait-il pas prendre une position offensive publiquement ?  Condamner à l’avance toute arrestation de Juifs. Après la rafle, exiger immédiatement la libération des 1007 Juifs arrêtés et la cessation des arrestations. Weizsäcker explique les « silences » de Pie XII. Il confie à Gerhart Gumpert de l’ambassade d’Allemagne en Italie : « Toute protestation de la part du Pape aurait eu pour conséquence que les déportations auraient été exécutées de façon vraiment exhaustives. Je sais comment nos gens agissent dans ces cas. »[12]

Albrecht von Kessel, un collaborateur de Weizsäcker, précise : « Une protestation incendiaire du Pape, non seulement n’aurait eu aucun succès pour arrêter la machine de destruction, mais elle aurait causé de très grands dommages supplémentaires aux milliers de Juifs cachés au Vatican et dans les monastères, couvents et institutions religieuses romaines. »[13] Il faut également tenir compte des milliers de non juifs, résistants, opposants politiques, déserteurs… qui se sont réfugiés sous la protection papale.

Sachant que des protestations, non seulement n’auraient pas influencé la détermination nazie, mais auraient mis en péril des milliers de vies, Pie XII devait-il menacer et condamner les nazis au nom de la haute autorité morale que représente le catholicisme ? Le Pape a choisi de sauver plutôt que de dénoncer publiquement. Doit-on le lui reprocher ? Il est conscient que les Allemands savent que des maisons religieuses abritent des milliers de personnes recherchées et considérées par eux comme des criminels. Il faut donc rester prudent et ne pas provoquer de représailles dont les fugitifs seraient les premières victimes.

La situation reste d’autant plus dangereuse que les revers de l’armée allemande peuvent conduire les SS à des massacres sauvages ou à l’intervention des néofascistes, comme ce sera le cas le 3 février 1944. Ce jour-là, la police fasciste viole la basilique Saint-Paul-hors-les-murs et arrête quatre-vingt-deux réfugiés dont vingt-neuf juifs.[14] Les réfugiés de trois autres édifices religieux à Rome font également l’objet d’arrestation et bien d’autres en province subissent le même sort.

Des historiens affirment que ce sont les chefs des maisons religieuses qui, sans en informer leur hiérarchie, ont de leur propre initiative accueilli ces personnes en danger, minimisant ainsi le rôle du Pape.[15] C’est oublier le caractère autocratique de l’Eglise. On ne cache pas des centaines de personnes au Vatican même, des milliers dans des bâtiments religieux romains, sans que le Pape ne le sache et dans les faits ne l’approuve, même si aucune directive papale écrite dans ce sens n’a été retrouvée.[16]

Dans Rome aux mains des nazis, il aurait été absurde pour l’institution et dangereux pour les réfugiés que le Pape demande par écrit que l’on cache des personnes considérées par l’occupant comme criminelles. Neuf juifs sur dix ont échappé aux nazis. Plus que jamais il était nécessaire d’accueillir ces milliers de « clandestins » et de prendre toutes les mesures pour éviter qu’ils ne tombent entre les mains de leurs tortionnaires.

Ce sont ces « silences » de Pie XII qui ont permis aux religieux romains, en prenant des risques importants, de participer directement au sauvetage de pas loin de la moitié des Juifs de Rome en les cachant plus ou moins longtemps. Au moment de la libération de Rome, en juin 1944, l’aumônier juif de la cinquième armée américaine témoigne que  « sans l’assistance vraiment substantielle et l’aide apportée aux Juifs par le Vatican et les autorités ecclésiastiques de Rome, des centaines de réfugiés et des milliers de réfugiés juifs auraient sans le moindre doute péri avant la libération de Rome ».[17]

Le fameux avertissement de Gerhart Riegner, représentant du Congrès juif mondial à Genève, à Carl Burckhardt, vice-président du Comité international de la Croix-Rouge, s’applique à Pie XII pendant les mois de l’occupation allemande de Rome : « Je vous dis : ne rien faire et ne pas protester est inadmissible. Si vous ne protestez pas, vous devez agir. Si vous ne pouvez pas agir, vous devez protester. »[18] Pie XII a choisi dans le cas présent d’agir.[19]

[1] Après la chute de Mussolini les 24 et 25juillet 1943, l’armée allemande envahit l’Italie.

[2] ZUCOTTI Susan. The Italians and the Holocaust. Persecution, Rescue and Survival, Basic Books, New York, 1987,  p. 101 et 103. I0 000 dont un peu moins de 2 000  étrangers.

[3] GILBERT Martin, Never Again. A History of the Holocaust,  Harpers Collins, Londres, 2001, p. 106. Seuls 15 reviendront.

[4] Même au Danemark, toujours cité en exemple d’un sauvetage réussi, alors que l’information d’une rafle a été donnée par les Allemands eux-mêmes bien à l’avance, 6% de la population juive a été arrêtée.

[5] ZUCOTTI, 2000, op. cit. p. 169.

[6] A Rome les listes de Juifs italiens ont été établies en 1938 et tenues à jour. Les Allemands en disposent.

[7] GASPARI Antonio. Gli ebrei salvati da Pio XII. Logos. Rome 2001, p. 34. La rafle aura duré de 5 heures à 14 heures.

[8] ZUCOTTI, op. cit. p. 107.

[9] ZUCCOTTI Susan, Under His Very Window. The Vatican and the Holocaust in Italy,  Yale University Press, New Haven et Londres, 2000,  p. 156. « Il est presque certain que ses conseillers sinon lui-même (le Pape) ont entendu des rumeurs plusieurs jours avant la rafle selon lesquelles les Juifs romains allaient être déportés ».

[10] FABRE Henri, L’Eglise catholique face au fascisme et au nazisme, Editions EPO, Bruxelles, 1994, p.170.

[11] Ibid. p. 171.

[12] ZUCCOTTI 2000, op. cit. p.161.

[13] VON KESSEL Albrecht.  Der Papst und die Juden, in F. Raddatz, ed. Summa iniuri… Hambourg 1963, p. 169. ZUCCOTTI 2000, op. cit. p. 1817. ZUCCOTTI 1987, op. cit. p. 115. L’historienne note qu’avant les arrestations du 16 octobre, peu de Juifs romains se réfugièrent dans les maisons religieuses de Rome, mais que la situation fut différente pour les mille à deux mille Juifs étrangers réfugiés qui s’y sont rendus en masse avant la rafle.

[14] NOBECOURT Jacques. Le Vicaire et l’histoire. Seuil, Paris 1964, p. 237.

[15] Parmi eux Henri Fabre et Susan Zuccotti.

[16] ZUCCOTTI 2000, op. cit. p. 192. Cite Francesco Motto qui a étudié les activités de secours de l’Istituto Pio XI. « Sans aucune directive écrite pendant cette période terrible, les catholiques de Rome étaient conscients qu’ils répondaient à la volonté du Saint Pontife en contribuant par tous les moyens au sauvetage du plus grand nombre possible de vies humaines et avant tout à celles des plus exposés, les Juifs. »

[17] RYCHLAK Ronald, Hitler, the War and the Pope, Columbus, MS, 2000 p. 217. L’aumônier se fait l’écho de témoignages de Juifs romains qu’il a recueillis.

[18] RIEGNER Gerhart, Ne jamais désespérer : soixante ans au service du peuple juif et des droits de l’homme, Editions du Cerf, Paris 1998, p. 204.

[19] Dans de trop autres nombreux cas, ces « silences » se sont révélés injustifiables.