Ces hommes qui sauvèrent 1 200 Juifs de Theresienstadt 1944-1945

Le 7 février 1945, un train en provenance du camp de concentration de Theresienstadt avec 1 210 Juifs à son bord arrive en Suisse. Le sauvetage a été mené à bien par deux hommes, Jean-Marie Musy et son fils Benoît.

On aurait pu s’attendre à un concert de félicitations devant de tels résultats hélas trop rares, il n’en fut rien. Un grand historien questionne : « Ethique, est-il moral, acceptable de négocier avec les bourreaux pour sauver 1 200 Juifs ? »[1] Oui répondent sans hésiter Isaac et Recha Sternbuch qui ont organisé et confié cette mission aux Musy. Ils sont les représentants en Suisse du Comité de sauvetage des rabbins orthodoxes d’Amérique. Pour ceux-ci, le sauvetage même d’un seul de leurs coreligionnaires représente un commandement absolu de la Torah quel qu’en soit le prix.[2] Les Musy ne sont d’ailleurs pas les seuls à avoir négocié avec Heinrich Himmler. En février 1945, Folk Bernadotte, vice-président de la Croix-Rouge suédoise, en avril 1945 Norbert Masur du Congrès Juif Mondial, négocient dans le même but avec le chef de la police de sécurité et de la SS.[3]

La question du paiement d’une rançon est plus délicate. Pas de problème pour les Sternbuch étant donné la politique qu’ils suivent, mais ils n’ont pas accès aux sommes nécessaires. Saly Mayer qui représente en Suisse l’American Joint Distribution Committee, la grande association caritative américaine, peut disposer des fonds, mais il s’aligne sur la politique des Alliés qui s’opposent à tous paiements aux Allemands. Une somme importante est néanmoins déposée en Suisse mais bloquée. Elle va servir un certain temps de « leurre » dans les discussions de Musy avec les nazis. Après le premier convoi venant de Theresienstadt, un second de 800 Juifs de Bergen-Belsen, un troisième de 1200 de Theresienstadt étaient programmés.[4] Ils ne partiront jamais. Les Sternbuch en attribuent la responsabilité à Mayer et à McClelland, le consul d’Amérique à Berne qui ont refusé tout transfert de fonds.

Plus tard, l’histoire se révèle différente. Après l’arrivée du premier convoi, d’importants journaux américains tels The Times, The Sun, The Herald Tribune, applaudissent et publient l’épopée.[5] Ces articles provoquent la colère de Hitler qui promet d’exécuter immédiatement tout Allemand qui sauverait un Juif. Himmler interrompt tout départ.[6] Malgré cet échec de nouveaux sauvetages, les Musy persistent.

De février à avril 1945, Jean Marie et son fils Benoît se rendent à de nombreuses reprises en Allemagne. D’abord pour tenter de relancer le départ de nouveaux convois. Ils bravent ainsi les directives de Hitler, une démarche téméraire. Dans un second temps on retrouve Benoît à Berlin où il revoit Himmler, puis dans les camps de Buchenwald, Bergen-Belsen et Ravensbrück où il œuvre pour la libération sans combats de ces camps.[7]

Il a été reproché à ces deux hommes de ne pas avoir été motivés par des raisons humanitaires, mais des calculs politiques, voire des raisons financières.[8] Sur le plan politique, Jean-Marie Musy a un passé très critiquable. Il a été de nombreuses années Conseiller fédéral et président de la Confédération helvétique en 1925 et 1930.[9] D’extrême droite, il explique sa dérive fasciste par ces mots : « Il ne sert à rien de s’obstiner à méconnaître ce qu’il y a de positif et de généreux dans l’Allemagne et l’Italie nouvelle. » Il veut un Etat fédéral plus autoritaire, une démocratie plus disciplinée et estime que la Suisse doit s’adapter à la nouvelle Europe.[10] Il multiplie les rencontres avec des dirigeants nazis.

Pour les Sternbuch, Musy est le candidat idéal, il a une stature d’un homme d’état et les contacts nécessaires pour négocier avec les nazis. Pour certains son passé politique douteux le disqualifie. Pour d’autres il a voulu se constituer un alibi pour éviter d’avoir après la guerre à répondre de ses amitiés nazies et pouvoir rebondir politiquement.[11]

Calculs politiques ?  Le retraité septuagénaire sait bien que pour lui la politique c’est du passé. Crainte de difficultés à la victoire alliée ? Même les industriels et les financiers suisses qui ont collaboré avec les nazis n’ont pas été inquiétés. Lui n’a que défendu un programme politique sans lendemain. Il est vrai que Musy n’a pas de sympathie particulière pour les Juifs. On ne s’en étonnera pas. Vivant dans une société fribourgeoise catholique imprégné d’antijudaïsme, il partage ce que d’aucuns ont appelé un antisémitisme «latent», mais il rejette sans équivoques l’antisémitisme racial des nazis.[12] Son engagement pendant de long mois dans le sauvetage de Juifs montre les limites de son antipathie.

Des « raisons financières » qui auraient motivé Musy. C’est un thème qui a été largement débattu. Les Sternbuch ont versé aux Musy 160 000 francs suisses, une somme manifestement élevée par rapport aux frais réels engendrés par l’achat de la voiture, de l’essence et des assurances.[13] Encore faut-il se rappeler que les Musy ont parcouru des dizaines de milliers de kilomètres, que se nourrir, se loger et même simplement assurer le passage de sa voiture dans le chaos qui règne dans le Reich entraînent des frais exceptionnels. Les Musy sont des bourgeois bien établis à Fribourg. Il est très improbable qu’ils aient risqué leur vie pour glaner quelques dizaines de milliers de francs.

De l’audace il en fallait à Jean-Marie Musy pour parcourir les routes allemandes dangereuses d’une Allemagne en pleine débâcle : débandade de l’armée du Reich, population allemande qui fuit désespérément sans ressources devant l’armée russe, alliés qui bombardent tout ce qui bouge, villes détruites, Berlin en ruine. Musy a 71ans, un vieillard à l’époque, il abandonne une retraite bourgeoise à Fribourg pour se lancer dans l’aventure.[14] Il est si conscient des grands risques qu’il prend et souscrit pour son épouse une assurance vie.

Malgré son passé politique sulfureux ll a droit à la reconnaissance que l’on doit à un homme qui pendant la Shoah, au péril de sa vie, s’est avec son fils porté au secours de milliers de Juifs et en a sauvé 1 200. Ils sont rares les hommes, de quelque bord qu’ils soient, à être crédités d’une telle réussite.

 

[1] KASPI André in DIECKHOFF Alain,  Rescapés du génocide, L’action Musy, Fédération Suisse des Communautés Israélites, Zurich, 1995.

[2] KRANZLER David in FINGER Seymour Maxwell éd., American Jewry and the Holocaust : A Report by the Research Director, his Staff and Independant Research Scholars Retained by the Director for the American Jewish Commission on the Holocaust, Holmes and Meier, New York, 1984. p.5,11,31.

[3] Mais ni Folk Bernadotte, ni Norber Mazur n’ont proposé de paiements.

[4] FINGE SEBASTIANI, Thèse universitaire, Fribourg, 2004. p19.

[5] Ibid

[6] DIEKHOFF, op.cit. p. 35

[7] BAUER Yehuda, American Jewry and the Holocaust,  The American Joint Distribution Committee. 1939-1945, Wayne University Press, Detroit, 1981, p.431. DIECKHOFF, op. cit.p.32. KRANZLER in FINGER, op. cit. p. 21.

[8] DIECKHOFF op. cit. p. 16

[9] BAUER op. cit.p. 420.

[10] DIECKHOFF op. cit. p. 11, 9, 10. Sa phobie du communisme explique en partie sa position politique. En 1936 il fonde L‘action nationale contre le bolchevisme.

[11] DIECKHOFF, op. cit. p. 16

[12] SEBASTIANI, op. cit. p.87

[13] Ibid. p.207.

[14] Il y a 60 ans les humains vieillissaient plus rapidement qu’aujourd’hui. L’espérance de vie en témoigne.