Les exemptions n’ont pas sauvé les Juifs hollandais.

En Europe occidentale, les Allemands ont multiplié les catégories de Juifs exemptés d’arrestation et de déportation. Les nazis ont poursuivi un double but. Garder en vie les Juifs qu’ils jugent momentanément utiles. Donner de l’espoir aux autres en leur montrant qu’il ne s’agit pas d’opérations systématiques, afin que les déportations se passent dans le calme et de façon ordonnée. Ce régime d’exemptions a souvent été décrit comme un piège pour endormir la méfiance et créer de fausses espérances.

En Hollande ce régime d’exemptions est de loin le plus important. En avril 1943, 5 800 « Munitions Jews » sont encore exemptés de déportation, ils travaillent pour les usines d’armement.[1] La majorité est employée dans les usines Hollandia pour l’équipement de l’Afrika-Korps du maréchal Rommel. En mai 1943, Himmler, le Reichsführer-SS, prend le pas sur les militaires et met fin à ces activités. Tous ces travailleurs juifs sont envoyés à Westerbork.[2] Sur 3 400 ouvriers de l’industrie diamantaire, 2 100 sont juifs. Les Allemands étant à court de diamants taillés et de diamants industriels, ces « Diamond Jews » sont protégés. En décembre 1944, les derniers sont pourtant envoyés au camp de Sachsenhausen près de Berlin.[3] Seuls les ateliers juifs travaillant pour le service de l’habillement de l’armée allemande seront maintenus jusqu’à la fin de la guerre.[4] Contrairement à leurs homologues français et belges, ces ouvriers échapperont à la déportation. Il n’en reste pas moins qu’en avril 1943 75% des classes laborieuses hollandaises avaient été envoyés à la mort, 59% des classes moyennes et seulement 43% des classes supérieures.[5]

Les classes dirigeantes et les familles établies ont été moins exposées. Les Pays-Bas sont au premier rang. On y trouve le plus grand nombre de Juifs influents possesseurs de documents de protection. En septembre 1942, le Joodsche Raad [6]( JR ) obtient 17 500 estampilles de protection, de quoi protéger plus de 10% de la population juive hollandaise. La plupart sont attribuées au personnel du JR, à leur famille et à des Juifs importants qui firent le siège du JR pour obtenir l’estampille. Un témoin écrit : « Lorsque les premières exemptions furent données, les scènes au Conseil juif furent indescriptibles. Les portes furent enfoncées, les employés du Conseil attaqués et la police dut souvent être appelée (…) Les exemptions devinrent rapidement l’obsession de chaque Juif. »[7] L’immunité ne dure pas. Le 21 mai 1943, les Allemands demandent au JR de désigner pour la déportation 7 000 Juifs appartenant à son personnel exempté.[8] Convoqués, 700 Juifs seulement se présentent au départ. Les Allemands lancent alors un raid punitif le 26 mai et arrêtent 3 000 Juifs à Amsterdam.[9] Le 29 septembre 1943, entre 3 000 et 5 000 des derniers Juifs d’Amsterdam sont internés à Westerbork, puis envoyés à Theresientadt. Les deux dirigeants du JR, Cohen et Asscher qui est dissous, sont parmi eux.[10] On le voit, de nombreux porteurs d’estampilles ont pu se réfugier dans la clandestinité à temps.

D’autres groupes de Juifs vont bénéficier à des titres divers d’une certaine clémence. Une centaine de familles hollandaises puissantes sont regroupées sur ordre allemand au château de Barneveld. En septembre 1943, elles sont déportées au camp de Theresienstadt où la plupart survivront.[11] Les Allemands décident aussi d’épargner 1 300 Juifs détenteurs de certificats d’immigration pour la Palestine ou dont la famille à l’étranger possèdent d’importants capitaux. Ils pourraient servir de monnaie d’échange pour le rapatriement d’Allemands internés par les Alliés ou le paiement de rançons. Ils sont finalement envoyés au camp de Bergen Belsen.[12]  200 riches familles juives ont pu quitter les Pays-Bas et se réfugier hors d’Europe. Himmler en donne la raison. « J’ai interrogé Hitler au sujet de la libération de Juifs contre le paiement de devises étrangères. Il m’a donné le pouvoir de faire des arrangements à ma discrétion dans la mesure où il est possible d’obtenir des sommes appréciables de l’étranger. »[13] Et que penser de ceux qui ont donné leur accord pour être mutilés comme prix de l’exemption ? 2 562 Juifs mariés sans enfant à des non-Juifs ont été stérilisés par les Allemands, la condition pour éviter la déportation.[14]

Sur les 5 000 Juifs hollandais envoyés à Theresientadt, 2 000 ont survécu dont les deux dirigeants du JR. Un traitement préférentiel lorsque l’on sait que sur 140 000 Juifs internés dans ce camp, le nombre de survivants ne dépasse pas 19 000.[15] Sur les 4 000 Juifs hollandais déportés à Bergen Belsen la moitié était en vie à la Libération.[16] Un rapport allemand du 20 mars 1943 donne la raison de cette relative clémence. Les personnes ayant un historique de services distingués pendant la « déjudéification » des Pays-Bas » ne seront pas déportées vers l’Est, mais envoyées à Theresientadt.[17] Les Allemands savent distinguer et reconnaître ceux qui les ont servis. Et pourtant ces exemptions n’ont été dans de nombreux cas qu’une illusion. Elles n’ont pas empêché 71% des Juifs vivants aux Pays-Bas d’être déportés vers la mort.[18]

 

 

[1] PRESSER J., Ashes in the Wind. The destruction of the Dutch Jewry, Wayne University Press, Detroit, 1988. p. 318.

[2] MOORE Bob, Victimes & Survivors. The Nazi Persecution of the Jews in the Netherland, 1940-1945, Arnold, London, 1997. p. 99. Westerbork, l’équivalent de Drancy en Hollande.

[3]STEINBERG Maxime, 1942, les cent jours de la déportation des Juifs de Belgique, La vie ouvrière, Bruxelles, 1984.  p. 371 et 374

[4] STEINBERG. p. 151.

[5] MOORE, p. 113.

[6] Conseil juif, l’équivalent de l’UGIF français. Le JR a été constitué à la demande des autorités allemandes.

[7] Cité in Moore 1997, p. 96.

[8] Les dirigeants de l’UGIF ont refusé des désigner les Juifs qui devaient être déportés. Ils ont été déportés à la mort.

[9] JONG  de Louis, The Netherland and Nazi Germany, Harvard University Press, Cambridge, 1988. p. 12,13 et 18.

[10] PRESSER, p. 212.

[11] WARMBRUNN Werner, The Dutch under Occupation, Stanford University Press, Stanford, 1963., p. 66.

[12] MOORE, p. 102.

[13] Cité in PRESSER, p. 285. Mémorandum de Himmler du 10 décembre 1942.

[14] PRESSER, p. 202. D’après un document allemand du 15 juin 1944.

[15] GUTMAN Israel, ed. Encyclopedia of the Holocaust, McMillan Publishing Company, New York, 1990., p. 1463.

[16]JONG de, p. 17.

[17] Cité in PRESSR, p. 275.

[18] A comparer avec un pourcentage de déporté de 43% en Belgique et de 23% en France. GUTMAN Israel p, 1799.