L’Agence juive signe un accord avec les nazis. 1933 -1938.

                      Il sauvera 50 000 Juifs allemands

En août 1933, Hitler est au pouvoir depuis six mois. La persécution des Juifs bat déjà son plein. Exclusion du service public, quota dans les universités, révision arbitraire de la nationalité, exclusion des médias. Dans ce contexte difficile, après de longues négociations, l’Agence juive signe un accord avec le ministère de l’Economie du Reich.[1] Une situation qui peut sembler paradoxale.

L’accord connu sous le nom de Haavera (transfert en Hébreu) permet à des Juifs allemands fortunés d’émigrer en Palestine tout en conservant une partie de leur patrimoine. Haavara est complexe dans son application. Schématiquement, le plan prévoit que le Juif qui veut émigrer en Palestine dépose tous ses actifs dans un compte bloqué en Allemagne. Dans un premier temps plus de 50% de ce compte est confisqué au profit des autorités du Reich.[2] Lorsque la Palestine importe des biens d’Allemagne, l’importateur ne paie à l’exportateur que 50% du prix en livres sterling. En arrivant en Palestine l’immigrant reçoit de l’importateur le solde en livres sterling. L’exportateur allemand, lui, touchera le solde de sa facture en reichsmark. Ils sont prélevés sur les fonds restant dans le compte bloqué de l’émigrant.[3]

A l’époque, quel que soit le pays d’accueil, le Reich s’approprie par différents moyens l’essentiel des biens de ceux qui émigrent. S’ils choisissent la Palestine, l’accord Haavara permet aux Juifs de conserver et de transférer à l’étranger près de la moitié de leurs avoirs convertis de reichsmarks en livres sterling.[4] 52 000 personnes ont ainsi pu financer un départ vers une nouvelle vie en Palestine.[5] Auraient-ils émigré dans un pays étranger dont ils ne parlent pas la langue, sans travail et sans aucune ressource, abandonnant toute leur fortune ? Pour le plus grand nombre, la probabilité est faible.[6] Restés en Allemagne ils auraient disparu dans les déportations vers l’Est qui commencèrent dès le début de la guerre et furent suivies, dès 1942, par la Shoah. Ils furent sauvés par la Haavara.

L’Agence juive désire une immigration limitée et graduelle qui puisse s’intégrer à une population juive de Palestine ne dépassant pas 280 000 personnes en 1932. Sa préférence va vers ceux qui amènent des capitaux dont le développement du pays a un urgent besoin. Les bénéficiaires de Haavara répondent à ces deux contraintes. Ils sont les bienvenus.

L’obsession nazie est de rendre l’Allemagne « Judenfrei » (vide de tout Juif). Le temps des exterminations n’est pas encore venu. Tous les  moyens sont bons pour  accélérer le départ des Juifs. Haavara en est un. Le Reich n’encaisse en devises si précieuses que la moitié de la valeur de l’exportation. Mais dans d’autres circonstances l’Agence juive n’aurait probablement pas importé des produits industriels allemands. Bien que modestes ces exportations constituent donc pour Berlin un apport supplémentaire de devises.[7] Quant  aux 50% payés en reichsmarks, ils ne coûtent rien à l’Etat puis qu’il s’agit d’une partie de la fortune confisquée à l’émigré.

La Reichsbank reste pourtant réticente. Cet accord la prive de l’encaissement de la totalité de ces exportations en livres sterling, une devise forte dont elle manque sérieusement. Au ministère des Affaires étrangères on se demande pourquoi on lui demande de soutenir l’ennemi juif contre l’ami palestinien au moment même où la Commission Peel (1937) menace de créer un Etat juif.[8] Au bureau des Affaires juives de la SS, son chef Herbert Hagen comme son adjoint Adolf Eichmann s’opposent à l’accord.  Pour eux il est possible d’expulser les Juifs sans les autoriser à transférer des capitaux qui renforcent la position juive en Palestine. Tous ces arguments ne pèsent pas lourd contre la volonté de Hitler qui désire, même en 1938, maintenir cet accord.[9] A ses yeux, le départ de tous les Juifs l’emporte sur toute considération économique et la Haavara était un moyen parmi d’autres d’atteindre cet objectif.[10]

Alors que les parties directement concernées se mettent d’accord,  chacune y trouvant son compte, de nombreux Juifs se dressent violemment contre Haavara. Quelles que soient les circonstances, peut-on négocier avec un régime qui tyrannise les Juifs ? La grande majorité des sionistes estime scandaleuse toute aide aux exportations allemandes. Elles vont à l’encontre du boycott décidé quatre mois plus tôt pour protester contre les persécutions et les règlementations antijuives nazies. Comment admettre que la Palestine juive s’industrialise à l’aide de machines allemandes et fournisse du travail aux usines du Reich ?

Stephen Wise, président de l’American Jewish Congress, ne mâche pas ses mots à propos de Haavera. Pour lui il y a « quelque chose de pire que d’entrer dans Jérusalem la tête baissée, c’(était) d’entrer avec des mains sales ».[11]  La presse révisionniste de Vladimir Jabotinsky se déchaîne, accusant l’Agence juive d’être un « allié de Hitler (…) qui avait foulé au pied l’honneur juif, la conscience juive, la morale juive (…) de sombres personnages qui en étaient venus à faire le commerce des malheurs des Juifs et de la terre d’Israël…»[12] 

Même au sein de l’exécutif de l’Agence juive, un membre prestigieux, Itzhak Gruenbaum, exige que l’on mette fin à l’Haavera avec cette condamnation terrible: « Nous devons entamer une guerre contre l’Allemagne nazie sans prendre aucunement en considération le sort des Juifs en Allemagne ».[13] Pour lui, « une nation en fuite ne peut pas bâtir une patrie ». Il est pleinement conscient des conséquences d’une telle politique : « Le judaïsme allemand en fera les frais, de toute évidence, mais nous n’avons pas de choix ».[14]

David Ben Gourion leur répond : « Nous devons transformer ce désastre (que subissent les Juifs allemands) en une occasion de développer notre pays, et de sauver les vies et les propriétés des Juifs d’Allemagne pour le bien de Sion. C’est ce sauvetage qui a la priorité sur tout le reste ». Se focaliser alors sur le boycott, conclut-il, constitue un « échec moral » d’une envergure sans précédent.[15]

Ces interventions de deux dirigeants de premier plan reflètent bien les divergences de vues qui règnent au sein même de la communauté juive de Palestine. Elles se retrouvent aux Etats-Unis. Fallait-il au nom de principes risquer de sacrifier 50.000 Juifs ? Certainement pas. Doroty Thompson, une éditorialiste américaine, a parfaitement bien exprimé ce dilemme : « Il est plus facile de dire à des gens à l’intérieur d’une forteresse de mourir pour un principe que d’accepter un compromis ».[16]

Une négociation avec son pire ennemi est préférable surtout si, comme dans le cas de l’Haavara, elle permet d’aboutir à d’importants sauvetages de vies humaines. Or une négociation ne peut aboutir que sur un compromis où chacun assouplit sa position. Les livraisons du Reich à la Palestine n‘ont représenté que 0,5% des exportations allemandes et elles ont permis de sauver des dizaines de milliers d’hommes. [17]

[1] BAUER Yehuda, Juifs à vendre, Liana Lévy, Paris, 1994, p. 28.

[2] En 1938 les confiscations atteindront les trois quarts du compte bloqué

[3] SCHLEUNES Karl, The Twisted Road to Auschwitz. Nazi Policy towards German Jews, 1933-1939, University of Illinois Press, Urbana and Chicago, 1990, p. 196. En fait l’opération se déroule par l’intermédiaire de la Havaara Trust Company.

[4] Une conversion nécessaire car le Reichsmark était sans valeur à l’étranger

[5] BAUER, op. cit. p. 47.

[6] A l’exception de ceux qui possèdent des avoirs conséquents non déclarés à l’étranger.

[7] BAUER, op. cit. p. 43.  En 1937 les exportations vers la Palestine ne représentent que 0,5% des exportations allemandes.

[8] IBID. p. 48.

[9] L’accord dura à un rythme moins soutenu jusqu’à la guerre en 1939.

[10] IBID, p. 50.

[11] CHERNOW Ron, The Warburgs, Random House, New York, 1993, p. 402.

[12] SEGEV Tom, Le septième million, les Israélites et le Génocide, Liana Lévi, Paris, 1991, p. 33.

[13] IBID. p.38. 13 novembre 1938

[14] IBID. 11 mai 1937 Gruenbaum fut par la suite le premier ministre de l’Intérieur de l’Etat d’Israël.

[15] IBID. p. 37. 23 novembre 1935. Ben Gourion est alors le président de l’Agence juive.

[16] WYMAN David, Paper Walls : American and the Refugee Crisis – 1938-1941,  Pantheon, New York, 1985, p.  55.

[17]  BAUER, op. cit. p. 43. En 1937.