Prisonniers de guerre juifs aux mains des nazis. 1940-1945.

                      Le Comité International de la Croix-Rouge

                           a sauvé ceux des pays occidentaux.

 

Paradoxalement ce sont les camps de prisonniers de guerre en Allemagne entourés de barbelés et sous commandement SS qui ont constitué un des meilleurs refuges pour des milliers de Juifs. Partout ailleurs la « chasse » aux Juifs sévit et ceux qui tombent dans les « rets » des nazis sont voués à la mort. Contrairement à ce que l’on aurait pu croire, pour quelque dix mille combattants juifs des forces armées alliées occidentales faits prisonniers par la Wehrmacht, ces camps ont été des havres salvateurs.

Alors qu’ils étaient tombés entre les mains de leurs tortionnaires, ces Juifs sont restés sains et saufs jusqu’à la fin du conflit. Malgré des brimades et des discriminations, ils ont partagé le sort que leurs camarades de combat non juifs. Le Comité international de la Croix Rouge de Genève (CICR), interrogé par le Congrès Juif Mondial de New York, en donne confirmation : « Aucun renseignement n’indique que, d’une façon générale, les prisonniers de guerre juifs en captivité allemande seraient soumis, en raison de leur race, à un traitement différent des autres. »[1]

L’Allemagne a signé la Convention de Genève de 1929 sur la protection des prisonniers de guerre, établie sous l’égide du CICR. Bien que décidés à « débarrasser » l’Europe de tous ses Juifs, le Reich a respecté son engagement envers les Alliés occidentaux, tous signataires de la Convention. Comme les autres prisonniers, les Juifs ont bénéficié de la visite des délégués du CICR, ils ont pu échanger un minimum de correspondance ; le ravitaillement toujours insuffisant des Allemands a été complété par des colis de la Croix-Rouge, et ils n’ont pas été astreints à des travaux forcés meurtriers.

Parmi les cas de discrimination, il en est un qui a joué en faveur des prisonniers juifs. En 1942, certains d’entre eux qui auraient pu être rapatriés pour des raisons de santé, ont été rayés des listes par les Allemands.[2] Paradoxalement, cette discrimination leur a probablement sauvé la vie. En effet, quelques prisonniers de guerre français juifs ont été libérés et ont pu rentrer en France au titre de la relève, cette opération d’échange de travailleurs français transférés en Allemagne contre le retour de prisonniers de guerre. Nombre de Juifs rapatriés dans ce cadre sont arrêtés par la Gestapo dès leur arrivée en France et déportés vers les camps de la mort. Libérés des camps de prisonniers, ils ne sont plus protégés par la Convention de Genève comme prisonniers de guerre.

Les Allemands appliquent les conventions lorsqu’ils craignent des réactions, voire des mesures de représailles des Alliés sur leurs propres prisonniers de guerre. Lorsque ce n’est pas le cas et qu’une convention ne leur convient pas, les nazis ont toujours cherché un semblant de justification juridique pour ne pas l’appliquer. Ils veulent toujours être « juridiquement corrects », un euphémisme qui cache une politique brutale et criminelle. C’est ainsi que les 500.000 prisonniers de guerre polonais ne sont pas protégés par la Convention de Genève que la Pologne a pourtant signée.

Les Allemands se justifient en arguant qu’il n’y a plus d’Etat polonais et partant pas de prisonniers de guerre au sens de la Convention. Ils ont utilisé un argument pseudo-juridique basé sur une situation qu’ils ont eux-mêmes créée pour se dégager des contraintes de la Convention de Genève. Ces ex-prisonniers de guerre polonais sont pour la plupart incorporés à l’effort de guerre allemand. L’on connaît la mortalité de ces esclaves du travail des temps modernes. Pire, parmi ces prisonniers polonais se trouvent 60.000 à 65.000 Juifs. Ils sont rapidement exterminés et quelques centaines seulement survivront à la guerre.[3] Ce sont les premières victimes juives polonaises.

Le cas de l’URSS est terrible, Moscou n’a pas signé la Convention de Genève. L’Allemagne s’estime de ce fait libérée de toute obligation. Etant donné l’immensité des forces militaires en présence, le CICR est conscient du désastre qui se prépare. Dès le lendemain de l’offensive allemande contre l’URSS du 22 juin 1941, qui rompt le pacte d’alliance germano-soviétique du 23 août 1939, le CICR propose ses services aux deux belligérants. Rien ne s’oppose à l’application de la convention sur les prisonniers de guerre si les adversaires se mettent d’accord. Avant la fin du mois de juin, le CICR reçoit l’accord des Russes et des Allemands « sous réserve de réciprocité ». C’est sur le mot réciprocité que tout échoue ; « tout en l’accusant des pires atrocités, chaque belligérant exige de son adversaire qu’il fournisse la preuve de sa volonté d’appliquer les conventions humanitaires. »[4]

Dans une guerre de destruction, une guerre entre deux idéologies opposées, la bestialité se conjugue avec le crime et chacun accuse l’autre des exactions les plus abominables. Tout accord humanitaire devient impensable, le mot même d’« humanitaire » disparaît du vocabulaire. Résultat, sur 5,7 millions prisonniers russes, 3,3 millions périssent. Ils sont nombreux à mourir lentement d’inanition, enfermés derrière des barbelés et recevant moins de 500 calories de nourriture par jour.[5] Quant aux quelque 70 000 à 85 000 soldats juifs faits prisonniers, ils sont exécutés par les Unités spéciales d’extermination au fur et à mesure de leur capture par la Wehrmacht. Comme ce fut le cas pour les prisonniers de guerre juifs occidentaux, auraient-ils pu être sauvés si le CICR avait obtenu que les deux parties se conforment à la convention de 1929 ? Ce n’est pas impossible.

 

[1] FAVEZ Jean-Claude. Une mission impossible, le CICR, les déportations et les camps de concentration nazis. Lausanne Payot 1988, p. 203, 5 mai 1943.

[2] Ibid. p. 202.

[3] STREIT Christian, Jewish Prisonners of War, in Encylopédia of the Holocaut, New York, MacMillan, 1990, p. 1189.

[4] BUGNION François. Le Comité international de la Croix-Rouge et la protection des victimes de la guerre. Genève, Comité international de la Croix-Rouge, 1994, p. 214 et Durand André, Histoire du Comité international de la Croix-Rouge, de Sarajevo à Hiroshima, Genève, Institut Dunant, 1978, p. 437.

[5] BEDARIDA François. La politique nazie d’extermination, Paris, Albin Michel, 1989, p. 24.