Le parcours très contestable de la famille de Manfred Weiss. 1938-1944

           Une famille juive qui possède le plus important

                             groupe industriel hongrois.

 

ondée en 1880, la Manfred Weiss Werke emploie à la veille de la guerre quelque 30 000 personnes. D’une fonderie initiale la société est devenue un gros conglomérat actif dans la sidérurgie, la production de machines et même de certains biens de consommation. La deuxième et la troisième génération contrôlent et gèrent le groupe. Elles n’ont pas été affectées par la politique violemment antisémite menée par le chef de l’Etat hongrois depuis 1920 le régent Miklos Horty Nagybanya.

Avant l’occupation allemande en mars 1944, Horty a promulgué des lois antisémites qui rivalisent avec celles du Reich : limitation à 20% puis à 5% de la participation des Juifs à la vie économique et à l’administration dès 1938. Suit une loi interdisant le mariage et les relations sexuelles avec les Juifs et une autre privant de la nationalité hongroise 250 000 Juifs. Une dernière loi définit les Juifs comme une race et non une religion.[1]

Ces persécutions s’accompagnent de tueries. Environ 60 000 Juifs sont morts avant l’arrivée de la Wehrmacht. Sur quelque 100 000 Juifs envoyés par Budapest au travail forcé à l’Est, 42 000 décèdent. En juillet 1941 le gouvernement hongrois livre aux Allemands plus de 18 000 Juifs étrangers. Evacués vers Kamenets-Podolski, ils sont exécutés les 27 et 28 août par les SS, des mercenaires ukrainiens et une unité de sapeurs hongrois.[2]

Ces événements ne concernent pas la famille Weiss, pas plus que la plupart des Juifs vivant à Budapest. En France ils se qualifieraient de « Juifs de souche ». Non seulement ils sont parfaitement intégrés à la société magyare,  mais une majeure partie de la finance, de l’industrie et du commerce est entre leurs mains. Le pouvoir politique en est conscient. Il a besoin d’eux et les protège.[3] Les persécutions sont réservées aux centaines de milliers de « Juifs étrangers » des territoires récemment annexés par la Hongrie, même s’ils ont récemment acquis la nationalité hongroise. S’ajoute une quarantaine de milliers de réfugiés juifs venus de Pologne, de Tchécoslovaquie et d’Autriche après l’occupation de ces pays par l’Allemagne.

Les descendants de Manfred Weiss ne sont pas inquiets. Alors qu’ils en avaient la possibilité, ils n’ont pas pris la précaution d’envoyer leurs familles à l’étranger, hors d’atteinte des nazis. Le groupe reste confiant, il entretient des relations commerciales suivies avec Berlin. Avant la guerre il exportait principalement vers l’Europe centrale. Conséquence des conquêtes territoriales du Reich, c’est vers ce pays que se dirigent dorénavant les exportations. Elles comportent des armes, des véhicules 4X4, des motocycles, des moteurs d’avions et même des véhicules blindés légers, sans oublier des produits alimentaires divers, Ainsi pendant quatre années de guerre, une grande entreprise juive située dans un pays toujours libre d’occupation va contribuer à l’effort de guerre du Reich. Une situation condamnable que l’on ne retrouve nulle part ailleurs.

Tout bascule avec l’arrivée des troupes allemandes le 19 mars 1944. Dès le 21 mars la SS arrête un important directeur de la société, Ferenc Kelemen. Il est soumis à un interrogatoire brutal. Quelques jours plus tard, c’est le tour du chef de la famille, Ferenc Chorin, un homme âgé. Paniqué, il tente de mettre fin à ses jours avec une capsule de cyanure. La terreur s’est installée. Kurt Becher qui vient d’arriver en Hongrie peut entrer en scène.

Becher veut prendre le contrôle des entreprises Weiss, officiellement pour assurer la continuité de la production et éviter toute rupture dans les exportations vers le Reich. En fait il a pour mission d’assurer à la SS le contrôle de l’entreprise et des bénéfices en résultant. Les SS se bâtissent un empire industriel qui leur assure des revenus et un pouvoir économique. Ils se heurtent au puissant conglomérat que le maréchal Goering s’est constitué. La reprise de Weiss par les SS sera contestée par le tandem de Goering et de von Ribbentrop, le ministre des Affaires étrangères. Ils devront faire appel à l’autorité de Heinrich Himmler, le tout puissant chef de la Gestapo à Berlin.

Dans un premier temps Becher fait sortir Corin de la prison où il est détenu et le l’assigne en résidence surveillée dans l’hôtel particulier de ce dernier à Budapest. Il désire redonner un minimum de confiance à Corin avec lequel il veut conduire des « négociations ». Ce n’est pas le style de la SS qui impose ses décisions par la force. Mais il y a un problème. Une majorité des actions qui sont détenues par des membres juifs ou considérés comme juifs de la famille ont été confisquées par l’Etat hongrois. Le solde est entre les mains d’autres descendants de Manfred Weiss qui par des mariages successifs sont aryens. Il faut les convaincre de les remettre aux SS sans paiement.

Becher met la pression sur Corin. Il doit convaincre les minoritaires de céder leurs actions et au lieu d’envoyer toute la famille au camp de travaux forcés de Mauthausen, il obtiendra pour eux un départ pour l’étranger.[4] Un accord intervient qui évite les difficultés d’une vente forcée. Les actions appartenant aux actionnaires aryens sont confiées pour 25 ans à un trust contrôlé par la SS.

Mais que valent les promesses d’un officier SS ?  En 1944 on ne libérait jamais des prisonniers juifs. Tout au plus on les maintenait en vie dans des camps si l’on pensait qu’étant donné leur importance ils pouvaient servir de monnaie d’échange contre des prisonniers allemands détenus par les Alliés. Pendant des semaines toute la famille est enfermée dans un wagon-lit dans une gare de triage, attendant dans l’angoisse de connaître son sort.

Même pour des SS, il n’est pas facile de faire sortir du Reich un groupe de Juifs aussi connus. Becher se heurte à l’intervention de Goering qui voit les entreprises Weiss échapper à l’empire industriel qu’il s’est constitué. Il est soutenu par von Ribbentrop qui a été maintenu hors de l’affaire. Une fois de plus Himmler décide. Le 25 juin un premier groupe de neuf personnes s’envole pour la Suisse et un second de 32 vers Lisbonne. 5 membres de la famille ne partiront pas. Les SS les retiennent comme otages afin d’être sûrs du silence exigé des partants.

N’est-il pas très contestable qu’une famille juive qui contrôle et gère le plus grand conglomérat industriel en Hongrie ait pu rester aux commandes jusqu’en 1944 dans un pays où les mesures antisémites les plus radicales étaient employées. Que pendant ces quatre années de guerre elle ait livré du matériel militaire à une Hongrie qui combattait contre l’URSS et au Reich qui massacrait par millions ses coreligionnaires. Que les nazis, alors qu’ils envoyaient plus de 400 000 Juifs hongrois mourir à Auschwitz, aient mis des avions à disposition de la famille pour voler vers la liberté.

[1] BRAHAM Randolph, The Politics of Genocide : The Holocaust in Hungary , 2 vol. Columbia University Press, New York, 1981, p. 5, 21, 22, 40.

[2] BRAHAM Randolph, The Politics of Genocide, The Holocaust in Hungary, Edition abrégée, Wayne State University, Detroit, 2000, p. 33.

[3] Un tiers d’entre eux seront assassinés ou déportés vers la mort après la chute de Horty le 15 octobre 1944,  remplacé par les Allemands par le régime fasciste des Croix Fléchées.

[4] Mauthausen, un camp où les travaux forcés ont le plus souvent conduit à la mort par épuisement.