En Europe de l’Est, le retour des survivants s’est très mal passé. 1944-1946

                                         Un drame trop souvent oublié.

Qu’ils soient polonais, roumains, hongrois ou slovaques, les survivants des pays libérés par l’armée rouge ont très mal vécu leur retour chez eux. Même dans un pays comme la Bulgarie, dont aucun des 50 000 Juifs n’a été déporté vers les camps allemands, la situation est désespérée. Tous leurs actifs ont été soit confisqués par l’Etat, soit vendus de force. En 1943, toute la population juive des principales villes a été déportée en province dans des ghettos, qui ressemblent fort à des camps de concentration.[1]

Ces centaines de milliers de survivants libérés entre 1944 et 1945 sont presque tous dans un état physique désastreux, moralement très atteints, avec pour seul bien les haillons qu’ils portent. Ils ont souvent perdu leur famille et leurs amis, personne n’est là pour les aider. L’accueil qui les attend dans leur pays d’origine sera pour eux une terrible désillusion. Ils pensaient qu’après les terribles souffrances endurées aux mains des nazis, leurs concitoyens et les autorités de leur pays se porteraient à leur secours. Il n’en est rien. Pire, dans de très nombreux cas l’accueil est hostile. Non seulement ils ne bénéficient d’aucune aide, mais ils sont de nouveau l’objet de persécutions.

Plus ou moins rapidement, dans tous les pays de l’Est, les gouvernements légifèrent pour abolir la législation antisémite, permettant ainsi aux Juifs de retrouver leurs droits légaux. Quelques semaines après la Libération, l’accord d’armistice signé en Hongrie le 20 janvier 1945 rétablit les droits des Juifs.[2] En Roumanie, il faut attendre le 19 décembre, quatre mois après la Libération, pour que le roi Michel 1er abroge les lois discriminatoires contre les Juifs.[3] Il est facile pour les autorités de déclarer que les mesures antijuives sont abolies, mais cela ne les oblige pas à intervenir contre l’attitude antijuive de certains segments de la population et de l’administration, ni à se porter au secours des anciens persécutés. Munis de leurs droits civiques retrouvés, les survivants sont livrés à eux-mêmes.

Mais comment vivre dans des pays où l’antisémitisme reste plus vivant que jamais ? La Pologne est au premier rang. Un rapport officiel de la résistance polonaise envoyé au gouvernement en exil à Londres est  direct. «…Le climat est tel que le retour des Juifs est complètement hors de question… Le retour en masse de Juifs serait considéré par la population non pas comme une réintégration, mais comme une invasion contre laquelle ils se défendront, même par des moyens physiques. »[4] L’ambassadeur de Grande-Bretagne à Varsovie Cavendish-Bentinck conclut que le peuple polonais « semble anxieux d’achever ce que les Allemands n’ont pas réalisé. »[5] On ne peut être plus clair.

 Dans les autres pays la situation est similaire. En Slovaquie, « après la Libération non seulement la haine des Juifs persiste, mais elle se renforce… lorsque les Juifs demandent qu’on leur redonne leurs droits et leurs propriétés. »[6] Certes tous les gouvernements ont décidé de mesures pour rendre leurs biens aux Juifs.[7] Des mesures très claires, comme cette loi de mai 1945 en Pologne qui prévoit que « toutes les propriétés abandonnées du fait de la guerre seront rendues, à sa demande ou à la demande de ses héritiers, à toute personne pouvant justifier cette démarche. »[8] Ces mesures sont la plupart du temps restées lettres mortes. L’administration chargée de les mettre en œuvre se compose toujours de fonctionnaires ayant fait partie de l’appareil qui a persécuté les Juifs. Les partis au pouvoir repoussent les restitutions dans toute la mesure du possible. Ils ne veulent pas indisposer un électorat dont ils ont politiquement besoin : ceux qui se sont appropriés les biens juifs. Lucretiu Patrascanu, un dirigeant du parti communiste et ministre de la Justice en Roumanie, déclare qu’il est dangereux de s’aliéner tous les gens qui ont profité pendant la guerre de la spoliation des Juifs.[9] Défendre les Juifs n’est pas populaire.

Aucune explication ne peut justifier de telles attitudes. « La famine menace dans les grandes villes dévastées et plus de quinze millions de Polonais, déplacés ou réfugiés, se retrouvent sur les routes pour le plus gigantesque mouvement migratoire qu’aura connu la Pologne ».[10] En Roumanie, après deux années de sécheresse, la famine et le marché noir ravagent le pays. Les Juifs meurent de faim et la communauté juive est incapable de les aider. Dans tous les pays c’est la ruine économique et financière. Ces cataclysmes peuvent justifier l’absence d’assistance, mais en aucun cas un antisémitisme redoublé qui s’attaque aux Juifs de retour.

Le principal rayon de lumière pour ces survivants, comme  dans le monde entier, c’est l’admirable organisation caritative juive américaine, le JOINT.[11] « Pendant l’année 1945, le JOINT aida presque tous les 80 000 Juifs de Pologne, assista quelque 90 000 Juifs en Hongrie, 100 000 en Roumanie et 20 000 en Bulgarie », écrit l’historien Malcolm Proudfoot .[12] Le JOINT finance aussi des associations juives nationales comme le Comité central des Juifs de Pologne créé en novembre 1944 ou le Comité démocratique juif de Roumanie, bien qu’il ait été créé par le parti communiste. [13] En Roumanie, le JOINT intervient par l’intermédiaire du Comité International de la Croix-Rouge.[14] Cette aide se met trop lentement en place et reste insuffisante.

Copyright Marc-André Charguéraud. Genève. 2021. Reproduction autorisée sous réserve de mention de la source.

[1] Bauer 1989, p. 176.

[2] Braham in Wyman 1996, p. 208.

[3] Ioanid  2000, p. 35.

[4] Cité par Steinlauf in Wyman 1996, p. 101. Hillel 1985, p. 88.  Une « association des nouveaux propriétaires » se constitua pour se défendre contre la restitution de leurs biens aux Juifs de retour.

[5] Cité par Kochavi 2001, p. 162.

[6] Cité par Büchler in Bankier 2004, p. 4.

[7] Kochavi 2001, p. 208. En Roumanie le gouvernement annule la législation antijuive, donne aux Juifs l’égalité civile, compense dans la mesure du possible les dommages dont ils ont souffert pendant la guerre, les propriétés juives sont rendues à leurs propriétaires, les employés juifs retrouvent leur emploi dans l’administration.

[8] Cité par Hillel 1985, p. 104.

[9] Radu In Wyman 1996, p. 235.

[10] Hillel 1985,  p. 52.

[11] Stark 2000, p. 72.  Le JOINT arriva en Hongrie en 1944. Non seulement il aida les survivants à se rétablir mais joua aussi un rôle important dans leur rapatriement.

[12] Cité par Proudfoot 1957, p. 135.

[13] Dobroszycki 1994, p. 6. Ioanid in Braham 1994, p. 172.

[14] Liviu in Braham 1994, p. 293 et 295.

1921-1945 La carence des Occidentaux a freiné les interventions de la Croix Rouge dans les camps de concentration.

Pendant les vingt années précédant la guerre, la Croix Rouge a proposé sans succès une Convention pour la protection des prisonniers civils. Alors que les Allemands étaient prêts à négocier, les Français, suivis par les Anglais, ont tout fait pour retarder les discussions jusqu’à ce qu’il soit trop tard. On connait les conséquences désastreuses de cet « abandon ».

Pendant la durée de la guerre, les détenus civils, et parmi eux les Juifs, n’ont pas été protégés par une Convention internationale comme le furent les prisonniers de guerre. Le Comité international de la Croix-Rouge (CICR) n’a pourtant pas ménagé ses efforts pendant l’entre-deux- guerres pour promouvoir la conclusion d’une telle convention. On est surpris de remarquer que les Allemands ont constamment été prêts à négocier. Ce sont au premier rang les Français, suivis par les Anglais, qui ont tout fait pour retarder les discussions jusqu’à ce qu’il soit trop tard.

Dès la Xème Conférence internationale de la Croix Rouge en 1921, le CICR suggère l’étude du texte d’une convention protégeant les civils ennemis et les populations sous occupation. Un projet est soumis à la XIème Conférence en 1923. Les participants n’y donnent aucune suite. Au cours d’une Conférence diplomatique à Genève en 1929, une Convention pour la protection des prisonniers de guerre est adoptée.[1] Les participants se contentent de demander au CICR de poursuivre l’étude d’un texte protégeant les civils déportés, réfugiés, travailleurs forcés, internés raciaux, otages ou résistants. Ceux que l’on appelle à l’époque « détenus civils ».[2]

Un projet de convention, connu sous le nom de Projet de Tokyo, est présenté par le CICR à la XVème conférence en 1934. Il est accepté comme base de négociation et l’on charge le Conseil Fédéral Helvétique de convoquer une conférence diplomatique pour arriver à un accord final. « Un refus ferme et net » de la France de participer à une telle conférence retarde la réunion.[3]  En 1938, face à l’aggravation de la situation internationale, le Conseil Fédéral reprend son bâton de pèlerin et obtient l’accord des Etats pour une conférence diplomatique dont la date est fixée au début 1940. Trop tard, la guerre rattrape les Occidentaux qui n’ont pas voulu comprendre à temps l’importance du problème.

Le CICR ne se décourage pas. Sans perdre un jour, le 4 septembre 1939, il relance la négociation dans une lettre aux belligérants leur demandant « l’adoption anticipée et au moins provisoire, pour le seul conflit actuel et sa seule durée du projet de Tokyo ».[4] Paradoxalement le CICR ne reçoit qu’une seule réponse, celle de l’Allemagne le 28 septembre. Berlin accepte la négociation. Les Alliés ne répondent pas.

Pressé par le temps, le CICR relance les protagonistes le 21 octobre. La France répond le 23 novembre, expliquant qu’il lui faut encore du temps pour étudier le cas des « détenus civils ». Par lettre du 30 novembre, le ministre des Affaires étrangères du Reich confirme que le « projet de Tokyo peut servir de base à la conclusion d’un accord international sur le traitement et la protection des civils se trouvant en territoires ennemis ou occupés ».[5] Bonne dernière, la Grande-Bretagne répond le 30 avril 1940 qu’elle envisage des accords bilatéraux directs avec le Reich, ce qu’elle n’a jamais entrepris.

Quelles autres initiatives le CICR peut-il proposer face à la carence blâmable des gouvernements ? Il ne faut pas oublier que le CICR n’est qu’une organisation privée, une Organisation non gouvernementale  (ONG) dirait-on aujourd’hui. Elle ne peut que proposer. Ce sont les diplomates mandatés par les Etats qui décident.

S’il avait été accepté, un accord conventionnel sur les détenus civils signé par les Allemands aurait-il été respecté par les nazis ? Personne ne peut l’affirmer. Une solide base juridique aurait toutefois été mise en place. Elle aurait appuyé et crédibilisé les interventions auprès de Berlin de la Croix-Rouge, des autres associations caritatives, des Neutres et des Alliés. Les détenus civils auraient été protégés par une convention semblable à celle concernant les prisonniers de guerre. Dans l’ensemble les Allemands ont appliqué cette dernière convention aux millions de prisonniers de guerre occidentaux.

Peut-on exclure que les Allemands n’auraient pas agi de même pour les détenus civils protégés eux aussi par une Convention ? C’est loin d’être certain. Même si elle n’avait pas été appliquée avec autant de rigueur, il est permis de croire qu’elle aurait protégé un certain nombre de détenus et parmi eux des Juifs. La dizaine de milliers de prisonniers de guerre juifs des troupes alliées n’a-t-elle pas été protégée par la Convention de 1929 ? C’est bien à elle et à elle seule que ces Juifs doivent leur salut.

Dès que la Convention ne s’applique pas, les nazis sont impitoyables. Quelques prisonniers français juifs sont libérés au titre de la relève par des travailleurs allant en Allemagne ou pour raison de santé. Dès leur arrivée à la gare de l’Est, nombre de ces Juifs sont arrêtés et déportés vers les camps de la mort. Libérés des camps de prisonniers ils ne sont plus protégés par la Convention. L’URSS n’a pas signé la Convention sur les prisonniers de guerre. De 70 000 à 85 000 soldats russes juifs ont été exécutés au fur et à mesure qu’ils tombaient entre les mains de la Wehrmacht.[6]

Pourquoi a-t-il fallu que la majorité des Juifs d’Europe ait disparu dans la Shoah ? Que 6 millions d’êtres soient torturés physiquement et moralement avant d’être exécutés pour la seule raison qu’ils étaient nés juifs ? Que tués dans les chambres à gaz, leurs corps disparaissent dans les fours crématoires et que leurs cendres flottent au gré des vents ou que, tués par la mitraille, leur sang abreuve d’immenses charniers recouverts de chaux vive. Qu’un nombre au moins aussi élevé d’autres civils innocents soient brutalement arrachés à leurs foyers et disparaissent broyés par la machine infernale nazie ? Pour qu’enfin, le 12 août 1949, la Convention de Genève relative à la protection des personnes civiles en temps de guerre soit enfin adoptée par la conférence diplomatique convoquée par la Conseil Fédéral Helvétique.

En retardant ou en refusant la négociation, les gouvernements occidentaux ont pris une très lourde responsabilité envers les détenus civils. Et cela quel que soit le nombre qui aurait été épargné par l’application d’une Convention les protégeant. Chaque civil sauvé compte. Pour les Alliés, l’entière responsabilité des personnes internées appartient aux Allemands. On connaît l’ampleur démentielle de la catastrophe qui suivit. Le Comité International de la Croix-Rouge, fort de son expérience pendant la première guerre mondiale, a pourtant pendant vingt ans, sans relâche, expliqué l’enjeu en question et relancé les acteurs pour arriver en temps voulu à un accord salvateur. Il n’a pas été entendu. Le CICR n’a pas réussi à convaincre ceux qui en plein conflit lui reprocheront de ne pas obtenir des nazis un accord pour protéger les détenus civils qu’ils ont eux-mêmes refusé de négocier en temps de paix.  

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[1] Cette Convention interdisait toutes représailles contre les prisonniers de guerre, codifiait les conditions de la capture et le traitement à l’égard des prisonniers évadés, l’organisation des camps, la nourriture, l’habillement, les mesures d’hygiène, les conditions de travail, les sanctions pénales et disciplinaires, les bureaux de secours et de renseignements, le rapatriement et l’organisation du contrôle.

[2] A distinguer des « internés civils », les citoyens des pays alliés se trouvant sur le territoire du Reich, ou les citoyens allemands se trouvant en terrains alliés lors de la déclaration de guerre. Ils bénéficient du régime de protection des prisonniers de guerre.

[3] BUGNION François,1994,  p. 143.

[4] POLIAKOV Léon.1979,  p. 299.

[5] IBID,,

[6] DOBROSZYCKI Lucjan et GUROCK Jeffreys, 1993,  p. 211.

Les survivants dénoncent leur abandon. Mai-septembre 1945

Trois mois ne semblent pas longs dans une existence normale, mais c’est interminable pour le malade, l’affamé, le mourant qui attendent de secours depuis des mois, des années.

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Tout a été écrit sur les conditions épouvantables qui sévissent dans les camps de concentration libérés par les Alliés occidentaux.[1] Un chiffre terrible donne la dimension de l’horreur. Dans le seul camp de Bergen-Belsen, au cours des semaines qui ont suivi la Libération, plus de 14 000 personnes sont mortes de maladies ou tout simplement d’épuisement extrême.[2] Certains détenus sont dans un état physique tel qu’il est impossible de les sauver.[3] On ne peut que leur apporter quelque réconfort pendant leurs derniers jours. Mais combien d’autres auraient pu retrouver la santé si des secours adaptés étaient arrivés en temps voulu ? Des milliers certainement. Le temps passe et la situation ne s’améliore que bien trop lentement.

Le 12 mai 1945, l’aumônier militaire juif Robert Marcus envoie un rapport sur Bergen-Belsen au Congrès juif mondial : « Bien que ces gens aient été libérés par les Britanniques le 15 avril, le 9 mai ils vivent toujours dans des conditions sanitaires inimaginables…Il y a un manque épouvantable de nourriture, de médicaments et pas de personnel….Il y a une immense déception psychologique et un sentiment d’impuissance pour le futur après la joie de courte durée qui a suivi la Libération. »[4] Le docteur Zalman Grinberg, un survivant qui dès la Libération dirigea un hôpital à St. Ottilien, s’exclame le 27 mai 1945 devant une assemblée de survivants juifs : « Nous sommes libres mais nous ne savons ni comment ni avec quoi commencer nos vies de liberté et pourtant malheureuses. Il nous semble qu’actuellement le monde ne comprend pas ce que nous avons vécu et connu pendant cette période. Et il nous semble que nous ne serons pas non plus compris dans le futur. Nous avons désappris à rire ; nous ne pouvons plus pleurer ; nous ne comprenons pas notre liberté : probablement parce que nous sommes toujours parmi nos camarades morts. »[5]

A la mi juin 1945, Abraham Klausner, un aumônier juif qui est très actif en Allemagne, écrit aux Etats-Unis. Les semaines passent mais la situation reste critique. « Il y a six semaines ils étaient libérés (les survivants). Ils furent envoyés dans toute une série de camps et restèrent habillés dans ce costume infamant.[6] Ils sont logés dans des habitations impropres à une occupation humaine et ils sont nourris dans de nombreux cas avec moins que ce qu’ils recevaient dans les camps de concentration. Et je n’utilise pas ces mots de façon imprudente. » Il continue : « A quoi servent toutes mes plaintes ? Je ne peux arrêter leurs larmes. L’Amérique était leur espoir et tout ce que l’Amérique leur a donné, c’est un nouveau camp avec des gardes en kaki. La liberté, bon dieu non ! Ils sont derrière des murs sans espoir. Juifs d’Amérique, ne pouvez-vous pas élever le ton ? Leaders de notre peuple, criez pour demander une nouvelle aurore pour ceux qui ont haï le crépuscule chaque jour ? Il en reste si peu. »[7]

Earl G Harrison a été envoyé en juillet 1945 par le président Harry Truman pour examiner la situation sur place. Dans son rapport il confirme les constatations faites par les aumôniers. Trois mois après la victoire, Harrison recense de nombreux cas de sous-alimentation sévère. Les survivants vivent souvent derrière des barbelés dans d’anciens camps de concentration surpeuplés, souvent sans sanitaires acceptables, dans des conditions généralement sinistres. Ils sont nombreux habillés avec leurs hardes des camps de concentration ou même d’anciens uniformes de SS allemands.[8] Et Harrison conclut avec exagération certes, mais son appréciation de la situation correspond à ce que pense plus d’un survivant : « Telle que la situation se présente, il semble que nous traitions les Juifs comme les nazis les traitaient, sauf que nous ne les exterminons pas. »[9] Ailleurs dans son rapport Harrison reprend le même thème avec plus de retenue : de nombreux Juifs ont le sentiment d’être abandonnés par leurs libérateurs « bien qu’ils sachent qu’ils n’ont plus à redouter les chambres à gaz, les tortures et d’autres formes de mort violente, ils ne constatent que peu de changements. »[10] Grinberg résume le désenchantement avec sobriété dans le choix de ses mots.[11] « Les gens ont perdu l’espoir…. Nous pensions que nous allions recevoir des Américains au moins le minimum pour vivre, mais il semble que notre destin soit d’en être privé, exactement comme ce fut le cas avant et pendant la guerre. »[12]

Fin septembre 1945, désabusé, Grinberg devient plus offensif. Il écrit au Congrès juif mondial à New York : « Le détenu moyen… est dans un état d’abattement insondable car survolant un très triste présent, il est confronté à la question sans réponse de son futur. Un passé cruel et affreux, un présent dur et amer, des lendemains incertains donnent à notre peuple l’impression d’être des êtres détruits qui tombent de plus en plus dans un désespoir sans fin. » Il résume la situation en une phrase terrible : « Il vaut mieux être un Allemand vaincu qu’un Juif libéré. »[13]

Les Alliés n’ont pas su faire face aux problèmes que leur pose dans les camps de concentration une population dans une situation matérielle et psychologique désespérée. On peut dans une large mesure parler d’« abandon. » C’est un terme qui a souvent été utilisé pour reprocher aux Américains et aux Anglais leur inertie et leur manque d’initiative pendant les années de la Shoah. Mais les Alliés sont maintenant sur place, le Reich est battu, et les survivants demandent une reconnaissance de leurs souffrances et un soutien matériel et moral sans faille qui ne leur est pas donné. Trois mois ne semblent pas longs dans une existence normale, mais c’est interminable pour le malade, l’affamé, le mourant qui attendent depuis des mois, des années. Trois mois pendant lesquels ce sont les armées occidentales d’occupation qui ont seules assumé l’entière responsabilité de la gestion des camps de concentration libérés en Allemagne et en Autriche.

[1] MARRUS 1985, op. cit.  p. 309 cite Lederer 1953, p. 197. Donne ici comme exemple Theresienstadt, un camp pourtant modèle. « Même jeunes les prisonniers avaient l’air de vieillards. Ils étaient trop faibles pour marcher ou simplement bouger, étaient couverts de poux, d’ulcères et de plaies purulentes … ils portaient de maigres hardes récupérées sur les cadavres encore entassés dans des wagons. Beaucoup avaient le regard embrumé par l’énormité de leurs souffrances qui avaient dépassé les limites de l’endurance. Ils étaient pathétiques, indifférents à leur destin. D’autres avaient les yeux brillants de fièvre, ils se jetaient avidement sur la moindre miette de nourriture etc. le corps pris de tremblements, ils racontaient leur faim insatiable, leur lutte désespérée pour survivre et l’agonie de la mort de tant de leurs compagnons de misère. »

[2] BAUER 1982, op. cit. p. 329.

[3] GILBERT 1987, op. cit. p. 800. « S’ils pesaient moins de trente kilos, ils n’étaient plus en contact avec la vie. Il ne leur restait plus de forces, ni la volonté de survivre, plus de résistance. »

[4] GROBMAN, op. cit. p. 67.

[5] HILLIARD, op.cit. p. 22. Grinberg est un survivant du ghetto de Kovno, des marches de la mort et du camp de Dachau. Martin 1987, p. 810.

[6] Pyjamas rayés imposés par les Allemands à leurs prisonniers. Ces camps sont des centres de regroupement avant rapatriement.

[7] GROBMAN, op. cit. p. 65 et 66. Lettre à Philip Bernstein executive director du Committee on Army Religious Activity (trois associations de rabbins).

[8] PROUDFOOT, op. cit. 326.

[9] HYMAN, op. cit. p. 53.

[10] OUZAN Françoise, Ces Juifs dont l’Amérique de voulait pas, 1945-1950,  Editions Complexes, Paris, 1995.  p. 25.

[11] GROBMAN, op. cit. p. 58. Grinberg, un survivant du camp de Schwabenhausen, près de Dachau.

[12] HILLIARD, op. cit. p. 104.

[13] GROBMAN, op. cit. p. 84.

1945 L’accueil inadmissible des survivants par les démocraties européennes.

Ils ne bénéficièrent d’aucune attention particulière que leur état de profonde détresse desservait. Ils furent parfois en but à des déclarations antisémites dignes du nazisme. Il faut s’en rappeler.

En Europe occidentale le nombre des survivants juifs des camps de la mort de retour chez eux ne dépasse pas 15 000 personnes.[1] 5 450 juifs déportés sont revenus aux Pays-Bas.[2]  6 500 si l’on ajoute les Juifs qui se trouvent dans le camp hollandais de Westerbork.[3] 3 500 reviennent en France, 5 000 avec les 1 500 détenus de Drancy.[4] En Belgique le nombre de déportés revenus est de 1 335. Ce chiffre passe à 5 900 si l’on inclut les Juifs déportés ou internés en camps ou en prisons en Belgique, France et Hollande.[5] On aurait pensé qu’avec ces effectifs malheureusement très modestes, leurs pays d’origine auraient pu organiser un accueil à la hauteur des souffrances subies. Il n’en fut rien.

Dans les trois démocraties, les autorités ont refusé toute aide, toute considération particulière aux survivants juifs. A Amsterdam par exemple une organisation juive rapporte que « toutes les catégories (de rapatriés) sont traitées de la même façon. »[6] Il ne faut pas s’étonner de cette attitude alors qu’un dirigeant du gouvernement hollandais en exil à Londres a déclaré : « Nous ne sommes pas comme les nazis, nous ne faisons pas de différence entre les citoyens juifs et les citoyens non juifs. »[7]

Les Belges refusent tout avantage aux survivants juifs, car cela aurait signifié la reconnaissance de la « question juive », ce qui doit absolument être évité. Les Juifs ne doivent être distingués du reste de la société que par la religion.[8] En France la position de la loi du 8 août 1945 rend nulles et non avenues toutes les mesures discriminatoires à l’égard des Juifs. En conséquence, les autorités françaises répondent aux organisations juives qui demandent un traitement préférentiel : « Nous sortons de quatre années de racisme, ne soyez pas vous-mêmes racistes…. Le gouvernement français ne reconnaît aucun problème juif distinct. »[9] Il traite les déportés juifs de retour comme les autres. Et pourtant, paradoxe, des rescapés ont été enregistrés à plusieurs reprises avec la mention « Juif » sur leur carte de rapatriement à leur arrivée à Paris ou à Amsterdam.[10]

Et comment accepter l’ostracisme dont furent victimes certains survivants. Des Juifs allemands devenus apatrides après avoir quitté le Reich dans les années trente ont été déportés des Pays-Bas pendant l’occupation. En juin 1945, ils sont rapatriés de Bergen-Belsen. Les autorités hollandaises les emprisonnent comme Allemands avec des SS et des nationaux-socialistes hollandais dans le camp de Vilt, près de Maastrich.[11] En France, des Juifs étrangers sont arrêtés parce qu’ils ont de faux papiers datant du temps de leur clandestinité. Ils ont réussi à échapper à la Gestapo et sont, après la Libération, plusieurs à se retrouver au Camp de Drancy internés parmi des collaborateurs.[12] A la Libération du camp de transit juif de Westerbork en Hollande 896 Juifs s’y trouvent. Le 24 mai ils sont encore 300, le 7 juillet 120. Le processus de contrôle des autorités hollandaises est long, beaucoup trop long ![13]

Unanimes, les gouvernements considèrent que l’aide est du ressort des communautés juives nationales et de leurs organisations. Ce sont elles qui doivent prendre en charge les survivants juifs de retour, les autorités estimant qu’elles n’ont aucune responsabilité à cet égard au-delà de ce qu’elles font pour les autres déportés. Des communautés juives importantes ont survécu dans ces pays. Elles ont rapidement mis sur pied des organisations de secours. L’Aide aux Israélites victimes de la guerre en Belgique en octobre 1944. Le Jewish Coordination Committee aux Pays-Bas en janvier 1945.[14] En France le Comité juif d’action sociale et de reconstruction.[15]

A un mauvais accueil difficile à admettre s’ajoute une atmosphère antisémite insupportable. La lecture du journal démocrate-chrétien Het Volk daté du 30 avril 1946 en témoigne : « Il est incroyable combien d’étrangers vivent illégalement en Belgique en ce moment. …. Avant la guerre, 75 000 Juifs résidaient en Belgique et maintenant, malgré leur persécution par les Allemands, ils sont encore au moins 40 000 à 50 000…. Il faut espérer un large balai,..»[16] Même un pays comme les Pays-Bas, connu avant la guerre pour la faiblesse de son antisémitisme, est atteint par ce cancer. En 1944 dans un rapport remis au gouvernement de Londres par une organisation de résistance, on peut lire : « Comme objectif le rétablissement d’une communauté juive est à la fois incorrect et indésirable…. Il n’y a pas de place pour une reconnaissance morale séparée. »[17] Une lettre publiée le 4 avril 1945 par Vrij Nederland reflète l’attitude d’une partie de la population hollandaise. Les Juifs « utilisent toute leur énergie et influence à s’entraider … le moment est venu de montrer que nous ne voulons pas être envahis à nouveau. »[18]

Au printemps 1945, un auteur hollandais écrit dans un livre : « Bien sûr le problème juif est une question brûlante, mais ceux qui cherchent une solution par la haine et l’envie ont rejeté l’amour chrétien… Bien sûr, le monde chrétien devra mener son combat contre l’hégémonie juive, mais cela sera une lutte selon ses propres principes. »[19] On reste confondu par de telles prises de position et ce ne sont pas les propos convenus du premier ministre Pieter Gerbrandy qui changeront les choses. Le 13 avril 1945 à Eindhoven, questionné sur sa position sur l’antisémitisme, il répond : « C’est inadmissible. Je ne peux comprendre que quelqu’un puisse être antisémite. Ce n’est pas chrétien, nos Juifs ont souffert de la manière la plus horrible. »[20] Au-delà de paroles lénifiantes, des chrétiens ont montré leur solidarité. « Au premier service qui se tint à la synagogue d’Amsterdam, en mai 1945, quatre cinquièmes des participants furent des non juifs qui vinrent pour exprimer leur sympathie pour leurs voisins juifs », pouvait-on lire dans l’American Jewish Yearbook.[21]

Les survivants ont espéré que le monde qui les a abandonnés aux bourreaux nazis allait assumer sa responsabilité. Ils n’ont eu droit qu’à la pitié. Ce qu’ils ont enduré méritait d’être reconnu. Ils ont recueilli l’indifférence. Les Juifs sont exclus de la reconnaissance nationale. Elle est réservée aux Résistants et aux politiques déportés et dans une moindre mesure aux prisonniers de guerre. Alain Finkieltkraut en donne la raison : « Les anciens membres de la résistance désiraient eux-mêmes se distinguer des survivants juifs. Ils soulignaient qu’ils avaient été déportés pour les actions qu’ils avaient menées et non pour ce qu’ils étaient. »[22] Ce sont eux que l’on a parfois appelés « les survivants passifs », oubliant les nombreux Juifs qui ont résisté.[23]

Le monde n’avait pas pris la mesure de la « catastrophe » subie par la communauté juive d’Europe. La « destruction des Juifs », telle qu’elle est comprise aujourd’hui avec les termes « génocide », « holocauste », « shoah », n’est apparue que des années plus tard. Il faut aussi attendre « l’inversion des mémoires qui sont passées de l’hégémonie des déportés résistants durant les premières décennies de l’après-guerre à l’attention prédominante pour les victimes juives lors des dernières décennies du XXème siècle. »[24]

En cette fin août 1945, la dimension de la Shoah n’est pas encore connue et les victimes sont le plus souvent ignorées. Les survivants de la Shoah sont 50 000 dans les camps de DP occidentaux et des centaines de mille dans l’Est de l’Europe. Ils vont pendant des années attendre « une délivrance définitive », oubliés par un monde qui les refuse, qui les exclut.

 [1] Un peu plus de 10 000 en provenance des camps de concentration occidentaux.

[2] DWORK Deborah et VAN PELT, The Netherland, in WYMAN David Ed. The World Reacts to the Holocaust, The John Hopkins University Press, Baltimore et Londres, 1996. p. 55.

[3] MOORE, op. cit. p. 229.

[4] WEINBERG David, France, in WYMAN David Ed. The World Reacts to the Holocaust, The John Hopkins University Press, Baltimore et Londres, 1996. p. 15 KASPI, op. Cit. p. 383.

[5] CAESTECKER Frank, Belgium, in BANKIER David ed. The Jews are Coming Back: The Return of the Jews to their Country of Origin after WW II, Berhahn, New York, 2004. p.74.

[6] HONDIUS Dienke, Holocaust Survivors and Dutch Antisemitism, Praeger, Westport, 2003. p. 138. Rapport du 8 juin 1945 de l’organisation anglaise du Jewish Relief Unit.

[7] CHESNOFF Richard, Pack of Thieves : How Hitler and Europe Plundered the Jews and Committed the Greatest Theft in History, London- Phoenix, 2000. p. 96.

[8] CAESTECKER, op. Cit. p. 104.

[9] POZNANSKI Renée, France, in BANKIER David ed. The Jews are Coming Back: The Return of the Jews to their Country of Origin after WW II, Berhahn, New York, 2004. p. 45.

[10] LAGROU Pieter, The Legacy of Nazi Occupation in Western Europe. Patriotic Memories and National Recovery.1945-1965, Cambridge University Press, Cambridge Mass, 2000. p. 243.

[11] HONDIUS, op. cit. p. 113. Lagrou 2000, p. 243.  En Belgique ces Juifs seront classés comme citoyens ennemis et en subissent le sort pendant de long mois. LAGROU in BANKIER 2004, p. 84 et 86.

[12] BAUER1989, op. cit. p. 32.

[13] MOORE, op. cit.p. 229.

[14] HONDIUS 2003, p. 39.

[15] WEINBERG, op. cit.17.

[16] CAESTECKER, op. cit. p. 98.

[17] HONDIUS, op. cit.  p. 52.

[18] IBID, p. 96.

[19] LAGROU, op. cit. p. 244.

[20] HONDIUS, op. cit. p. 152.

[21] CONNY Kristel,  Netherland, in BANKIER David ed. The Jews are Coming Back: The Return of the Jews to their Country of Origin after WW II, Berhahn, New York, 2004, p. 138. American Jewish Yearbook 1945/1946, p. 383.

[22] HONDIUS, op. cit. p. 124. Citant FINKELKRAUT, La mémoire vaine. Du crime contre l’humanité, Paris 1989, p. 36. LAGROU 2000, p. 214 cite la Fédération nationale des déportés et internés de la résistance : « Sans sous-estimer, même si peu que ce soit, le mérite des malheureux qui ont souffert… chacun mesurera la différence qui apparaît entre la fatalité dans l’épreuve et le risque librement encouru. C’est précisément de propos délibéré et dans un sentiment spontané d’abnégation que les volontaires de la résistance acceptèrent par avance toutes les conséquences de leurs actes. »

[23] HONDIUS, op. cit. p.126. L’expression est de l’historien belge Pieter Lagrou.

[24] LAGROU, op. cit. p. 240.

 

Le peuple américain hostile à l’arrivée des Juifs. 1945-1947

La guerre est terminée. Les horreurs de la Shoah sont connues et pourtant, insensibles, de très nombreux Américains s’opposent à l’arrivée des survivants.

En 1944, 1945 et octobre 1946, trois grandes organisations patriotiques qui regroupent des centaines de milliers de membres, les Filles de la révolution américaine, la Légion américaine et les Vétérans des guerres étrangères, demandent l’interdiction totale de l’immigration aux Etats-Unis pour les prochains cinq à dix ans. Le plus grave, c’est que pour eux, même si les Juifs ne constituent que 10 à 20% des personnes déplacées qui végètent dans les camps, le mot « réfugié » est synonyme de « Juif ».[1] Newsweek rapporte que de nombreux Américains demandent : « Les réfugiés ne sont-ils pas juifs ? Ne sont-ils pas venus d’Europe de l’Est ? Et cela ne signifie-t-il pas que la plupart d’entre eux sont probablement communistes ? »[2]

Des enquêtes successives confirment une attitude de plus en plus négative du public américain à l’égard des Juifs. A la question : « Avez-vous entendu des critiques ou des discussions contre les Juifs au cours des six derniers mois ? Oui répondent 46% des sondés en 1940, 52% en 1942, 60% en 1944 et 64 % en 1946 ».[3] La situation est pire dans l’armée américaine stationnée en Allemagne. 1790 soldats sont interrogés en mars 1946 sur le racisme et l’antisémitisme des Allemands. L’étude révèle que 51% pensent qu’il y avait des côtés positifs dans la politique de Hitler, 22% estiment justifiée la politique nazie de la Solution finale et 19% pensent légitime la guerre déclarée par l’Allemagne. »[4]

Le 16 août 1946 Truman évoque son intention de demander au Congrès d’admettre un nombre non spécifié de personnes déplacées aux Etats-Unis. C’est aussitôt une levée de boucliers. Une enquête Gallup quelques jours plus tard révèle que 72% des personnes interrogées sont contre l’admission d’un plus grand nombre de Juifs ou d’autres réfugiés d’Europe, 16% approuvent la proposition Truman et 12% sont sans opinion.[5] Le refus par la population de tout assouplissement des quotas est sans appel.

Cette attitude négative du peuple américain se reflète au Congrès. « Dans le pays comme au Congrès il existe une méfiance constante à l’égard des étrangers et aussi choquant que cela soit, des Juifs en particulier », écrit en août 1947 Irving Engel, président du Comité d’immigration de l’American Jewish Committee.[6] Pour l’historien Leonard Dinnerstein « la plupart des membres du Congrès n’avaient que peu de connaissance au sujet des personnes déplacées et n’arrivaient pas à comprendre pourquoi elles n’étaient pas rentrées chez elles après la guerre.

On aurait pu penser que tous les Juifs d’Amérique auraient milité en faveur de l’admission aux Etats-Unis d’un maximum de leurs coreligionnaires d’Europe qui cherchent désespérément à quitter les camps en Allemagne où ils sont retenus. Ce n’est pas le cas. En septembre 1945, une enquête d’opinion estime que 80% des Juifs d’Amérique sont en faveur d’un Etat juif en Palestine. Ils craignent que l’admission de réfugiés juifs aux Etats-Unis ne se fasse au détriment de l’immigration en Palestine.[7]

 

[1] DINNERSTEIN in ROSENSAFT Menachem, Life Reborn : Jewish Displaced Persons, 1945-1951. Conférence Proceedings, Washington 14-17 200, United States Holocaust Memorial Museum, Washington, 2001. p. 106.

[2] DINNERSTEIN 1982, op. cit. p. 133.

[3] DINNERSTEIN 1994, op. cit. p. 132.

[4] BAUER 1989, op. cit. p .9, C’est Hitler qui a déclaré la guerre aux Etats Unis en décembre 1941.

[5] GROBMAN, op. cit. p. 167.

[6] GENIZI Haim, America’s Fair Share : The Admission and the Resettlement of Displaced Persons 1945-1952, Wayne State University Press,   Detroit 1993. p. 73.

[7] GANIN, op. cit. p. 47. WYMAN 1996, op. cit. p. 711.

Désaccords entre Washington, Londres et Ryad. 1945

Les Alliés tergiversent, alors que les survivants attendent des secours toujours insuffisants et sont désespérés de ne pas être fixés sur leur sort.

Il n’a pas fallu attendre longtemps. Trois mois après la victoire, le temps de donner les premiers soins aux survivants des camps de concentration et de rapatrier ceux qui le peuvent, la discorde entre les différents gouvernements éclate.

Le 31 août 1945, le Président Harry Truman  écrit à Clement Attlee, le Premier ministre travailliste britannique. Il demande que la Grande-Bretagne accepte la proposition sioniste d’admettre 100 000 survivants juifs en Palestine. A ses yeux « aucun autre sujet n’est aussi important pour ceux qui ont connu les horreurs des camps de concentration… que les possibilités futures d’immigration en Palestine ». Il ajoute que « le peuple américain pense fermement que les portes de l’immigration en Palestine ne doivent pas être fermées ».

Truman a de sérieuses raisons de penser que le nouveau gouvernement travailliste de Attlee acceptera sa demande. En décembre 1944, à la Convention de Blackpool, six mois avant la victoire électorale travailliste, on pouvait lire dans la résolution concernant la Palestine : « Les Arabes doivent être encouragés à quitter la Palestine afin que les Juifs puissent y arriver. Les Arabes ont de vastes territoires et ne peuvent pas refuser l’installation des Juifs en Palestine, un territoire qui n’est pas plus important que le Pays de Galles. Nous devons même étudier la possibilité d’étendre les frontières de Eretz Israël en accord avec l’Egypte et la Transjordanie. » Un message de juillet 1945 du Dr Hugh Dalton, un dirigeant du parti travailliste, renforce avec conviction la déclaration de Morrison : « Il est moralement inadmissible et politiquement indéfendable d’imposer des obstacles à l’entrée de la Palestine aux Juifs qui désirent s’y rendre. »[1][1]

 Le 14 septembre, Ernest Bevin, secrétaire d’Etat aux Affaires étrangères, rencontre son homologue américain James Byrnes. Il craint que l’arrivée massive de Juifs n’entraîne une rébellion armée arabe majeure comme cela fut déjà le cas en juillet 1937.[2][2] Il met Byrnes en garde : si 100 000 Juifs supplémentaires sont admis en Palestine, alors les Etats-Unis doivent s’engager à envoyer quatre divisions pour maintenir l’ordre. Bevin joue sur du velours, Truman ayant indiqué dans sa conférence de presse du 16 août qu’il n’avait « aucun désir d’envoyer 500 000 soldats américains pour maintenir la paix en Palestine. »[3][3]

Le 16 septembre, Attlee dans sa réponse fait remarquer à Truman  qu’aucune décision à propos de 100 000 certificats d’immigration supplémentaires ne peut être prise sans consulter au préalable les gouvernements arabes. Attlee rappelle la lettre de Roosevelt  à Ibn Saoud  du 5 avril 1945 dans laquelle le Président Roosevelt confirme « qu’aucune action ne sera prise… qui puisse apparaître comme hostile au monde arabe. » Truman lui-même n’avait-il pas écrit à Amir Abdullah de Transjordanie qu’« aucune décision ne serait prise au sujet de la Palestine sans une consultation approfondie avec les Arabes et les Juifs. » Attlee estime que briser ces engagements mettrait le Proche-Orient à feu et à sang.[4][4]

Le roi d’Arabie saoudite Ibn Saoud est furieux d’apprendre que le Président Truman recommande l’admission de 100 000 Juifs en Palestine. Dans une longue lettre, il décrit les Juifs comme des gens violents, agressifs et hostiles à l’ensemble du monde arabe. Pour montrer la duplicité de Washington, il fait publier le 19 octobre par le New York Times ses échanges de lettres d’avril avec le Président Roosevelt.[5][5]

Derrière cette exaspération se trouve un sentiment de grande injustice que ressentent les Arabes.  Il est résumé dans un article du 28 janvier 1946 de la New Republic du lobbyiste arabe Samir Shamma : les Arabes condamnent comme un « crime intolérable » l’extermination par les nazis des Juifs d’Europe, mais ils considèrent « qu’il est parfaitement injuste que le problème des persécutions juives soit résolu en persécutant une autre nation, les Arabes en Palestine ».

Devant cette agressivité les Anglais sont inquiets. Dans un geste de bonne volonté, le Comité pour les réfugiés juifs en Grande-Bretagne propose d’accueillir 10 000 enfants avant l’hiver. Le 7 novembre 1945, le Comité central des Juifs libérés de Bavière met « son veto le plus strict à leur envoi en Grande-Bretagne ». Le Comité s’explique : « Etant donné ce qui se passe en Palestine où les forces armées anglaises ont décidé d’utiliser les armes et la détention contre les Juifs qui ont été sauvés des affres de la mort… Nous n’avons pas la moindre confiance dans l’aide et l’hospitalité que la société britannique tente de montrer à l’égard de nos enfants. »[6][6]

Un message confidentiel du 12 octobre de Bevin à Halifax, l’ambassadeur britannique à Washington, témoigne du climat délétère qui règne entre les deux pays. « Je trouve que les Etats-Unis ont été fondamentalement malhonnêtes sur ce problème (celui des 100 000 Juifs). Jouer sur des sentiments raciaux pour gagner des élections, c’est tourner en dérision la politique des Etats-Unis de promouvoir des élections libres dans d’autres pays. Les Juifs ont terriblement souffert, il en résulte un nombre de problèmes que le Président Truman et ceux d’autres pays d’Amérique exploitent dans leur propre intérêt. »[7][7]

Traditionnellement le vote juif est acquis aux démocrates. En 1944, 90% des Juifs ont voté pour Roosevelt. Il y a alors 5 millions de citoyens américains juifs et ils sont nombreux à occuper des positions leur donnant accès à la Maison- Blanche, au gouvernement et à la presse.[8][8] Truman prépare la campagne électorale de novembre pour la mairie de New York et celle de mi-mandat en 1946.[9][9] Il reconnaît l’importance du vote juif dans sa déclaration électorale du 4 octobre 1946 : « Je dois rendre compte aux centaines de milliers de ceux qui sont anxieux de voir le succès du sionisme se réaliser. Je n’ai pas de centaines de milliers d’Arabes parmi mes électeurs. »[10][10] 

Pendant ce temps des dizaines de milliers de survivants s’entassent dans des camps gardés par des militaires. Les secours tardent malgré leurs appels de détresse. Ils attendent, désespérés de savoir où ils seront accueillis pendant que les Alliés se querellent sur leur sort.

[1][1] Cité par Hyman 1993, p. 51.

[2][2] Wasserstein 1979, p. 13. Les rébellions ont eu lieu après la parution du rapport Peel qui prévoyait la partition de la Palestine. Pour rétablir la situation, la Grande-Bretagne fut obligée d’envoyer deux divisions qui représentaient 40% de ses troupes opérationnelles. Morris 2003, p. 179. Les rébellions arabes entre 1936 et 1939 auraient fait de 3000 à 6000 morts parmi les Arabes, quelques centaines du côté juif.

[3][3] Cité par Hyman 1993, p. 89. Truman répétera plusieurs fois sa volonté de ne pas engager de troupes en Palestine.

[4][4] Cité par Hyman 1993, p. 90. Snetsinger 1999, p. 20.

[5][5] Ganin 1979, p. 41. Ibn Saoud n’a eu connaissance de l’information qu’en même temps que le public, le 29 septembre.

[6][6] Cité par Mankowitz 2002, p. 104.

[7][7] Cité par Ganin 1979, p. 50.

[8][8] Kochavi 2001, p. 100.

[9][9] Kochavi 2001, p. 97. Snetsinger 1999, p. 7. 65% des Juifs se trouvaient dans les Etats de New York, Pennsylvanie et Illinois, des Etats-clés où leurs votes bien que marginaux faisaient la différence.

[10][10] Cité par Hathaway 1981, p. 291.