L’élimination des Juifs de Pologne après la guerre. 1945-1947

La guerre est terminée, la paix est revenue. Trois millions de Juifs polonais ont été assassinés par les nazis. 200.000 reviennent d’URSS et 40 000 ont survécu. Ils voyaient la fin de l’enfer dans lequel ils avaient vécu. Il n’en fut rien, des persécutions allant jusqu’au meurtre les forceront à fuir leur pays dominé par un régime communiste.

Avec ou sans communisme, l’antisémitisme meurtrier l’aurait emporté en Pologne tant la société en est infectée. « L’anticommunisme, une excuse trop facile ! Il y avait aussi des Polonais catholiques parmi les communistes par conviction ou par intérêt, on ne venait pas les tuer à domicile. Toute la différence est là. Nous avions échappé à mille périls et tout recommençait », explique un témoin juif.[1] Il suffit de lire un article paru le 20 janvier 1942 dans The Nation, le journal des Démocrates Chrétiens, pour comprendre l’enracinement profond de l’antisémitisme en Pologne : «… La situation rend impossible d’accepter le retour des Juifs à leur position privilégiée sans exposer le pays à de graves soulèvements … Nous devons annoncer ouvertement que non seulement nous refusons de restaurer les droits politiques et patrimoniaux des Juifs, mais que nous voulons qu’ils partent tous de notre pays. » Et ce même parti démocrate-chrétien d’insister en 1944 : « Le problème juif doit être résolu par une émigration graduelle des Juifs qui après la politique allemande d’extermination sont encore en vie… Le point de départ sera la confiscation par l’Etat des propriétés juives sans héritiers … »[2]

Le témoignage de Sholem Rosenberg, un militant socialiste, illustre ce qui attend les Juifs de retour : « La joie fut hélas de courte durée. Nos gens religieux débarquaient avec leur barbe et leur costume traditionnel que la Russie athée ne leur avait jamais interdit de porter. Dès que nous sommes arrivés à Lodz, le fait d’avoir une barbe ou de parler yiddish dans la rue nous a tout de suite attiré des réflexions désagréables du genre : « Mais d’où sortent donc tous ces Juifs ?  Ou encore : comment se fait-il qu’il en reste autant ? quand ce n’était pas : Des Juifs… encore des Juifs ». Rosenberg ajoute : « Par la suite nous avons compris que les Polonais comme les Allemands trouvaient normal de nous tuer. Psychologiquement c’était devenu une sorte de crime admis de nous faire disparaître complètement. »[3] A l’été 1947 plus de 1500 Juifs avaient péri.[4]

Moins proche du drame et avec la retenue qui sied à un directeur de l’UNRRA à Berlin, H.J. Fishbein décrit la situation au Comité d’enquête anglo-américain : « L’histoire de leurs expériences depuis six mois est une histoire monotone répétée par tous les réfugiés venant de Pologne. Ils parlent de lettres reçues d’une organisation polonaise connue sous le nom de A.K. qui signifie armée patriotique… Elle est opposée au gouvernement actuel de la Pologne. Ces lettres menacent sans appel les Juifs de meurtre s’ils continuent à vivre dans cette localité. Il leur est généralement donné 24 à 48 heures pour partir. Ces lettres sont confirmées par des actes de terrorisme, de pillage et des meurtres commis par cette organisation… »[5]

Les pogroms se sont produits dans une douzaine de villes. La plus violente de ces attaques a lieu à Kielce le 4 juillet 1946. Tout a commencé sur les dires d’un enfant imaginatif de neuf ans qui raconte au poste de police local qu’il a été enlevé et détenu captif pendant deux jours par des Juifs dans une cave où il a assisté au meurtre « rituel » d’autres enfants chrétiens. Une histoire sans fondement. La foule déchaînée va battre à mort 46 Juifs, une centaine sont gravement blessés. Les cadavres sont sauvagement mutilés.[6] Un article du New York Times daté du 11 juillet montre le climat délétère qui règne :  « Quiconque a visité la ville de Kielce après le pogrom a cherché en vain une expression de regret ou de honte sur les visages. A l’exception d’affiches officielles réclamant un retour au calme, il ne s’est trouvé personne pour regretter le massacre. »[7] « Outre des gangs de terroristes pour lesquels le meurtre de Juifs est devenu une affaire quotidienne, une foule d’au moins 5000 personnes (15 à 20 000 d’après des témoins) a pris part au pogrom, lequel a duré plus de cinq heures, même après que l’armée fut intervenue. »[8]

Les attaques vont continuer. Trois jours seulement après les événements de Kielce, six Juifs qui se trouvent à bord d’un train allant de Varsovie à Bialystok sont assassinés. Près de Lublin les terroristes tendent une embuscade à un train de voyageurs. Cinq soldats de l’armée rouge et trois passagers juifs sont exécutés. Le lendemain ce sont quatorze Juifs qui subissent le même sort dans un train entre Katowice et Wroclaw.[9] On comprend dès lors que les départs qui se sont succedés depuis 1945 se transforment en un exode massif.

De juillet 1945 à juillet 1946, dans l’année qui précède le pogrom de Kielce, 65 000 Juifs sont partis de Pologne. Les départs vont littéralement exploser pendant les mois de juillet, août et septembre 1946. Au cours des trois mois qui suivent Kielce, ce sont près de 100 000 Juifs polonais qui déferlent vers les zones d’occupation occidentales.[10]

Copyright  Marc-André Charguéraud

[1] Cité par Hillel 1985, p. 175.

[2] Cité par Dobrozsycki in Yad Vashem 1990, p. 4 et 5.

[3] Cité par Hillel 1985, p. 174 et 175.

[4] Wasserstein 2000, p. 44.

[5] Cité par Gay 2002, p. 183. En février 1946.

[6] Steinlauf in Wyman 1996, p. 112. Bauer 1970, p. 206.

[7] Cité par Dinnerstein 1982, p. 108. Un seul prêtre dénonce le pogrom de Kielce, le père Henryk Werynski de Cracovie. Le Cardinal Sapieka le suspend immédiatement.

[8] Cité par Hillel 1985, p. 303.

[9] Cité par Hillel 1985, p. 305.

[10] Bauer 1989, p. 74 et p. 131.

Alliés et Allemands rendent impossible le ravitaillement des Juifs internés. 1940-1945.

                    On demande au CICR d’intervenir dans les camps, mais on lui                                               refuse les moyens qu’il réclame.

 Les organisations juives américaines ont à plusieurs reprises demandé au Comité International de la Croix-Rouge (CICR) d’envoyer aux détenus juifs des camps de concentration nazis des secours dont les Alliés lui refusent le financement et l’approvisionnement et dont les Allemands interdisent l’accès. Une mission impossible.[1] Le CICR est pris entre le marteau allié et l’enclume allemande.

Fin 1942, 400 000 Juifs se trouvent dans des camps de travaux forcés du Reich et de Pologne.[2] Ils ne seront plus que 200 000 fin 1944. A la Victoire seuls 100 000 Juifs survivent dans les camps libérés.[3] La quasi totalité sont d’anciens prisonniers des camps de travail.[4] Ce qui signifie que bien plus de 300 000 Juifs sont « morts par le travail » pour paraphraser le slogan nazi « le travail rend libre » figurant sur le portail d’entrée d’Auschwitz.[5] Que ce soit par épuisement au travail, manque de nourriture ou maladie, la mort fut souvent une délivrance. On ne survit pas longtemps dans les camps de travail nazis. La durée de vie dans les usines de caoutchouc synthétique d’IG Farben à Monowitz près d’Auschwitz n’excédait pas quatre mois.[6]

L’envoi massif de nourriture, de médicaments et de vêtements aurait permis de maintenir en vie des semaines, voire des mois, cette population condamnée. Pour des milliers d’hommes et de femmes, c’était l’espoir de survivre jusqu’à la Libération. Des organisations juives américaines ont demandé de façon répétée au CICR d’intervenir. Le cri d’alarme au CICR du 6 juin 1944 de Léon Kubowitzki, en charge des opérations de sauvetage du Congrès Juif Mondial (CJM) à New York, est symptomatique : « Il ne faut pas oublier que les Juifs (…) qui sont sous-alimentés sont tués quand ils n’ont plus assez de forces ».[7] Le 23 février 1945, le War Refugee Board (WRB) mis en place par Roosevelt en janvier 1944 pour se porter au secours des réfugiés et des détenus civils, s’avoue impuissant : « La Croix-Rouge internationale est notre seul moyen de contact direct avec les camps. C’est de Suisse que les opérations peuvent être le mieux dirigées ».[8] Le CICR, une organisation non gouvernementale (ONG) comme on l’appellerait aujourd’hui, se retrouve seule en première ligne et tous les secours reposent sur ses épaules.

L’Europe affamée ne peut répondre à des besoins aussi importants. Le CICR ne dispose plus de ses actifs financiers outre-mer, les Alliés les ont bloqués dès le début des hostilités. Dans ces conditions, le CICR a un besoin impératif d’approvisionnements et de financements venant des Alliés. Ils lui sont systématiquement refusés. Dès le 22 août 1940  Winston Churchill étend le blocus économique de l’Allemagne à tous les secours humanitaires. « Aucune forme de secours ne peut être autorisée qui pourrait directement ou indirectement assister l’ennemi dans son effort de guerre », déclarait-il aux Communes.[9] Une politique que Londres a strictement suivie jusqu’à la victoire.

De son côté Anthony Eden, le ministre britannique des Affaires étrangères, confirme en mars 1944 encore l’embargo financier envers le CICR. Il écrit : « Si nous donnons notre accord pour que des sommes soient remises au CICR, nous risquons de nous engager dans le relâchement de notre blocus financier et cela pourrait devenir un avantage réel pour l’ennemi ».[10] Cet avantage potentiel serait resté bien mince, compte tenu des sommes relativement modestes en question.

Aux Etats-Unis la politique du State Department est d’une simplicité déconcertante. Peu importe qu’une partie du programme des nazis soit d’affamer à mort ses victimes, « la responsabilité et le devoir évident de fournir des secours appartiennent aux autorités occupantes ». D’ailleurs, ajoute le ministère, les Allemands intercepteraient tous les colis au bénéfice de leur propre population.[11]  Le War Refugee Board estime pourtant que « la quantité de nourriture susceptible de tomber entre les mains de l’ennemi ne pouvait affecter l’issue de la guerre ou prolonger celle-ci ».[12]

Le blocus aurait peut-être été assoupli, si le CICR avait pu fournir la preuve qu’il était à même de contrôler la distribution des secours dans les camps. Il aurait alors fallu que ses délégués puissent visiter régulièrement les camps de concentration et s’entretenir sans témoins avec les captifs. Ce ne fut pas possible. Les Allemands ont pendant toute la guerre interdit l’accès des camps de concentration au CICR. En janvier 1939 déjà, la Croix-Rouge allemande prévient le CICR que les autorités lui défendent d’envoyer des secours aux camps de concentration. En décembre 1939 la Croix-Rouge allemande informe le CICR qu’il ne saurait être question pour le moment de visite des camps. [13] Ce moment dura jusqu’en avril 1945 !

Ces interdictions sont répétées chaque fois que le Comité international est intervenu à ce propos. L’ouverture au CICR des camps par les Allemands aurait-elle permis de secourir les Juifs internés ? C’est incertain. Pour le docteur Sethe du ministère des Affaires étrangères du Reich « … ces Israélites ont été déportés pour avoir essayé de porter atteinte à la sûreté de l’armée allemande ; ils ne sont pas considérés comme des internés mais comme des criminels… » C’est l’affaire de la Gestapo.[14] Personne ne peut rien pour eux.

Le CICR multiplia les propositions aux Alliés. Le 24 août 1943 il écrit :« Le Comité international se permet d’exprimer le voeu que les dirigeants de la guerre économique veuillent bien tenir compte (à titre exceptionnel) de la situation particulièrement difficile de ces prisonniers originaires des territoires occupés qui sont détenus dans les camps de concentration, qu’ils examinent la possibilité de surseoir aux conditions relatives aux visites des camps et à la fourniture de listes pour les besoins de contrôle et acceptent les quittances individuelles comme contrôle suffisant. »[15] « Cette proposition ne devait pas avoir plus de succès que toutes les démarches précédentes du CICR dans ce domaine », écrit le professeur Favez.[16]

Aucun appel ne put avoir raison de la politique sacro-sainte de l’Economic Warfare Board des autorités alliées chargées de gérer l’économie de guerre.  Ni au début 1944 l’intervention pressante du Congrès Juif mondial qui demande une fois de plus au War Refugee Board un soutien massif pour le CICR : « Des navires pour transporter des approvisionnements vers les camps d’internement… un assouplissement du blocus allié des colis d’alimentation vers les camps de travail, des fonds pour le CICR ».[17] Ni l’ultime demande du CICR  dans une note du 30 juin 1944 à Washington : « Le CICR a déjà souligné la nécessité de recevoir des envois de vivres des pays d’outre-mer pour pouvoir entreprendre une action de secours générale dans les camps de concentration… »[18]

En dépit de toutes ces contraintes très sévères, le Comité international put envoyer sans l’aide des Alliés aux camps de concentration, où se trouvaient des milliers de Juifs, 1.631.000 colis représentant 6.836 tonnes.[19] Des chiffres tragiquement faibles si on pense aux 90 millions de colis correspondant à 430.000 tonnes, qui furent distribués dans les camps de prisonniers de guerre.[20]

Mais que pouvait faire de plus le CICR alors que Richard Law, chef de la délégation britannique à la conférence alliée des Bermudes qui débuta le 19 avril 1943, déclarait que les réfugiés et les personnes persécutées « ne doivent pas être leurrées (…) dans l’espoir qu’une aide allait leur arriver, quand en fait nous sommes incapables de leur apporter immédiatement un secours ».[21] L’Observer de Londres concluait : « On nous dit que ce problème dépasse les ressources combinées de l’Amérique et de la Grande-Bretagne. … Si la Grande-Bretagne et l’Amérique ne peuvent aider, alors qui le peut ? »[22]

 [1] « Mission impossible » C’est le titre d’un ouvrage de Jean-Claude FAVEZ sur le CICR. Lausanne, Payot, 1988.

[2] GRUNER Wolf, Jewish Forced Labour under the Nazis. Economic Needs and Racial Aims, 1938-1944, Cambridge University Press, New York, 2006, p. 291. Allemagne, Autriche, Tchécoslovaquie, Gouvernement général de Pologne et territoires polonais occupés.

[3] BRIDGMAN J0hn, The End of the Holocaust.The Liberation of the Camps, B.T.Batsford, Londres,1990, p. 57, note 4. Cite un article de Yehuda Bauer dans Yad Vashem Studies VIII : «  Il semble que le nombre de Juifs qui étaient encore en vie après les épidémies et les vicissitudes des premières semaines après la Libération était de 100 000. »

[4] L’exception ce sont les quelques milliers de Juifs d’Europe occidentale que les nazis gardaient  au camp de Bergen Belsen comme monnaie d’échange.

[5] Arbeit macht frei.  S’ajoutent à ces 300 000 morts par le travail ceux qui pendant cette période sont arrivés dans les camps de travail et ont disparu.

[6] BRENNER Michael, After the Holocaust : Rebuilding Jewish Lifes in Postwar Germany, Princeton University Press, NJ, 1997, p. 75.

[7] PENKOWER Monty Noam, The JewsWere Expandable : Free World Diplomacy and the Holocaust, Urbana, University of Illinois Press 1983, p. 226.

[8] STAUFFER Paul, « Sechs furchtbare Jahre… » Auf den Spuren Carl J. Burckhardts durch den Zweiten Weltkrieg, Zurich, Verlag NZZ, 1998, p. 329.

[9] PENKOWER, op. cit. p. 123

[10] WASSERSTEIN Bernard, Britain and the Jews of Europe , 1939-1945, Clarendon, Université de Brandeis,  1979, p. 325.

[11] FEINGOLD Henry L, The Politics of Rescue : The Roosevelt Administration and the Holocaust , 1938-1945, New Brunswick N J, Rutgers University Press, 1970,  p. 187.

[12] WYMAN David,  L’abandon des Juifs. Les Américains et la solution finale, Flammarion, Paris, 1987, p. 367.

[13] FAVEZ Jean Claude, Une mission impossible, le CICR, les déportations et les camps de concentration nazis, Editions Payot, Lausanne, 1988,  p. 89 et 141.

[14] BUGNION, François, Le Comité International de la Croix-Rouge et la protection des victimes de la Guerre, Comité International de la Croix-Rouge, Genève 1994, p. 240. Réponse de Sethe au CICR du 30 mai 1942.

[15] COMITE INTERNATIONAL DE LA CROIX-ROUGE, L’Activité du CICR en faveur des civils détenus dans les Camps de Concentration en Allemagne, 1939-1945, CICR, Genève 1947, p. 54.

[16] FAVEZ. op. cit. p. 174.

[17] PENKOWER Monty Noam I , The Efforts of the American Jewish Congress and the World Jewish Congress in the Years of the Holocaust, in FINGER Seymour Maxwell ed. American Jewry and the Holocaust : A Report by the Research Director, his Staff and Independant Research Scholar Retained by the Director for the American Jewish Commission on the Holocaust, New-York, Holmes and Meier, 1984, p. 10.

[18] CICR. op. cit. p. 60.

[19] BUGNION op. cit. p. 244.

[20] Les prisonniers de guerre étaient protégés par la Convention de Genève que les Allemands avaient signé et ont respecté pour les pays qui l’avaient également signé. Ce ne fut pas le cas de l’URSS.

[21] MORSE Arthur D, Pendant que six millions de Juifs mouraient, Laffont, Paris, 1969, p. 53.

[22] Ibid. p. 54.

La maison d’Izieu, un drame affligeant. 1943-1944.

                Les 44 enfants assassinés n’auraient-ils pas pu être dispersés à temps.

Izieu lieu emblématique choisi pour perpétuer la mémoire des 11 600 enfants juifs assassinés par les nazis.[1] Un des principaux mémoriaux consacrés à la Shoah en France. « Les enfants d’Izieu sont le symbole même de l’innocence massacrée », écrit le président Mitterrand.[2]

Le jeudi Saint 6 avril 1944, des hommes de la Gestapo dirigés par Klaus Barbie accompagnés de soldats SS arrêtent et déportent vers la mort 44 enfants et 7 adultes de la maison d’accueil d’Izieu. On comprend difficilement qu’en avril 1944, quelques mois avant la Libération, les enfants n’aient pas été dispersés. La tragédie n’aurait-elle pas pu être évitée ?[3]

Sabine Zlatin « la Dame d’Izieu » est au centre de ce drame. Une femme exceptionnelle qui s’est consacrée pendant les premières années de l’occupation au sauvetage des enfants juifs, puis après leurs arrestations et la perte de son mari, oeuvra de manière exemplaire dans la résistance.

En 1941 Zlatin est congédiée comme juive de l’hôpital Saint Eloi de Lyon où elle travaille comme infirmière.[4] Elle est alors engagée par l’Oeuvre de secours aux Enfants OSE comme assistante sociale. Munie de papiers officiels, elle est autorisée par la préfecture de Montpellier à sortir quatre à cinq enfants du camp d’internement d’Agde à chacune de ses visites.

Zlatin rencontre des difficultés à placer ces enfants rapidement. Sous l’égide de l’OSE, elle ouvre alors pour eux un centre de « transit » à Palavas-les-Flots.[5]  L’OSE ferme cette structure d’accueil au printemps 1943. Après l’occupation allemande de la zone libre en novembre 1942, les responsables des maisons de l’OSE, qui regroupent quelque 1 200 enfants, jugent qu’elles sont devenues de véritables guets-apens et procèdent à leur liquidation et à la dispersion clandestine des enfants.[6]

Zlatin est sur le départ lorsque M.Fridérici, secrétaire général de la préfecture de Montpellier, lui demande de s’occuper de 17 enfants qui se trouvent abandonnés, semble-t-il, dans un camp de l’OSE près de Lodève. Pour fuir les rafles allemandes, « nous choisissons la sécurité de la zone d’occupation italienne où les Juifs sont protégés », écrit-elle.

Les responsables de la commune de Lodève délivrent à Zlatin un certificat demandant aux autorités de « faciliter l’accomplissement de sa mission ».[7] Fridérici lui fournit tous les papiers nécessaires, alerte le Secours National pour assurer le transfert et assurer l’accueil à Chambéry. Il demande au sous-préfet de Belley, Pierre Marcel Wiltzer, de trouver un bâtiment dans l’Ain. Izieu est choisi avec l’accord du maire M. Tissot. Par la suite Wiltzer aidera à plusieurs reprises la nouvelle maison d’enfants. Il intervient auprès du ministère de Vichy pour qu’une enseignante soit déléguée à Izieu.[8]

Izieu est peut-être « oublié au bout du monde, loin des villes où la Gestapo est implantée », mais de trop nombreuses organisations administratives de Vichy sont au courant de l’existence de la Maison d’Izieu pour espérer conserver un anonymat protecteur.[9] Lorsque les Allemands remplacent les Italiens en septembre 1943, la protection de Rome disparaît, le danger allemand tant redouté par Zlatin est de nouveau présent. Des pages ont été écrites détaillant les différentes personnes qui auraient pu dénoncer aux Allemands la colonie juive d’Izieu, sans conclusions certaines. On semble oublier que le centre d’ Izieu a été légalement constitué et se trouve enregistré et identifié à la préfecture de l’Ain comme une organisation juive s’occupant de Juifs français et étrangers. Les Allemands ont accès à cette information décisive.[10]

L’OSE poursuit activement la fermeture de ses centres pour enfants. Dans un rapport daté du 30 mars 1944 à ses correspondants suisses, l’organisation estime que « la liquidation des homes d’enfants est terminée. Tous les enfants ont pu être mis en lieu sûr. Depuis octobre plus de 1 000 enfants ont été transférés en placements familiaux ».[11]  1000 enfants passés en clandestinité en six mois. Ce chiffre éloquent  montre que, même s’il n’est pas aisé, le placement des 44 enfants d’Izieu n’aurait pas poser un problème majeur.

La maison d’Izieu n’est pas oubliée par l’OSE, mais elle ne dépend pas directement de cette organisation. C’est une structure indépendante créée et gérée par Sabine Zlatin et son mari Miron. Les rapports avec l’OSE sont fréquents et confiants. Zlatin est membre de l’OSE devenue « direction santé » de l’UGIF-Sud. Les relations deviennent toutefois de plus en plus tendues et le 13 décembre 1943, Zlatin envoie sa lettre de démission. « Un geste lourd de conséquences, et encore inexpliqué dans un contexte très défavorable », écrit Pierre-Jérôme Biscarat. [12] Il entraîne en décembre1943 la fin de la contribution financière de l’OSE à l’entretien de ces enfants.[13]

Entre-temps l’OSE et d’autres organisations ont dirigé vers Izieu des enfants qu’elles « ne savaient pas où placer ». « Nous nous sommes retrouvés avec quatre-vingt enfants ». « Nous avons pu réduire les effectifs en faisant passer les aînés par une filière vers la Suisse, et en plaçant quelques enfants dans des institution catholiques et protestantes (…) Le 6 avril il restait quarante-quatre enfants ».[14]

Les alertes se sont multipliées. Le 20 octobre 1943 à la Maison de la Verdière près de Marseille, 28 enfants et 9 mères ainsi que leur directrice Alice Salomon sont arrêtés et déportés.[15] Courant décembre des opérations de police allemande ont lieu dans le département de l’Ain. Elles s’intensifient début février 1944 avec la participation de 5 000 soldats. 184 personnes sont arrêtées, 42 fusillées et 38 maisons incendiées. Simultanément, le 8 février 1944, la Gestapo arrête dix membres de l’OSE dans le bureau UGIF de Chambéry. Dans la nuit du 22 au 23 mars, la Gestapo rafle le home de la Martillière. 18 enfants de l’Association des Israélites pratiquants sont arrêtés et transférés à Drancy.[16]

Zlatin est consciente du danger. Elle est au courant de la fermeture des centres de l’OSE et des arrestations. Absente d’Izieu la majorité de son temps, elle multiplie les contacts pour cacher les enfants.[17] Elle a pensé liquider le centre comme en atteste la lettre d’une collaboratrice datée du 14 janvier 1944.[18] La décision est malheureusement remise. Il faut attendre mars qu’un médecin voisin juif soit pris et déporté par la Gestapo pour que l’alarme s’impose et que s’organise l’évacuation de la maison. Zlatin a compris selon ses propres mots « qu’il était grand temps de dissoudre la maison ».[19] Trop tard !

Pourquoi a-t-elle attendu « six longs mois » après l’arrivée des troupes allemandes pour disperser les enfants dont elle a la charge et éviter la tragédie ?[20] Elle connaissait alors le danger imminent et fatal qui menaçait « ses enfants ». Son expérience à Palavas-les-Flots, la dispersion accélérée des enfants des maisons de l’OSE, le signal de la répression donné par les rafles de la Gestapo ne lui commandaient-ils pas d’agir sans retard ?

[1] LAZARE Lucien, La résistance juive en France, Stock, Paris, 1987, p. 223. Un chiffre proche de celui donné par KLARSFELD Serge, La Shoah en France, vol. 3. Le calendrier de la persécution des Juifs de France. Septembre 1942- août 1944, Fayard, Paris, 2001, p. 1915. Déportés de moins de 17 ans : 10 147 enfants.

[2] ZLATIN Sabine, Mémoires de la « Dame d’Izieu », Gallimard, Paris, 1992. p. III de l’avant-propos.

[3] Le cas des enfants juifs qui se trouvaient dans les foyers dirigés par l’UGIF dans l’ancienne zone nord, principalement à Paris est différent. La Gestapo non seulement en connaissait l’existence mais y envoyait les « enfants bloqués ». Terme barbare pour désigner des enfants restés seul après la « disparition » de leurs parents. J’ai traité le sujet dans un article paru en septembre 2011. [4] IBID, p. 31.

[5] IBID. p. 38.

[6] COHEN Richard. The Burden of Conscience. French Jewry’s Response to the Holocaust, Indiana University Press, Bloomington, 1987, p.141. Il s’agit des centres de l’OSE de la zone Sud, la seule zone où l’OSE opère avec sa propre organisation sous la couverture de l’UGIF-Sud.

[7] ZALTIN, op. cit. p. 43.

[8] IBID. p. 41 et 45.

[9] Quelques voisins malveillants ont pu aussi dénoncer aux Allemands la présence des enfants juifs d’Izieu.

[10] BISCARAT Pierre-Jérôme, Dans la tourmente de la Shoah, les enfants d’Izieu, Michel Lafon, Paris, 2008, p. 78 et 233 ss.

[11] KLARSFELD Serge, La Shoah en France. vol. 4, Le mémorial des enfants juifs déportés de France, Fayard, Paris, 2001, p. 111.

[12] BISCARAT, op. cit.  p. 174.

[13] ZLATIN, op. cit. p. 50.

[14] CAUSSE Rolande, Les enfants d’Izieu, Seuil, Paris, 1993, p. 98.

[15] KLARSFELD, op. cit. p. 106.

[16] BISCARAT, op. cit. p. 176 ss.

[17] ZLATIN, op. cit. p. 49. Principalement à Montpellier où elle a un « bureau clandestin ». Elle visite des enfants dans des familles d’accueil, des personnes âgées et des malades à l’hôpital.

[18] IBID. p. 55.

[19] IBID. p. 52.

[20] La question a été posée à la directrice du Musée-Mémorial des enfants d’Izieu qui estime malgré des recherches intensives ne pas avoir de réponse.

Par peur d’un raz-de-marée les Alliés refusent l’accueil de Juifs

Les Américains souhaitaient l’émigration des réfugiés juifs en Palestine, alors que les Anglais espéraient leur accueil massif par les Etats-Unis. Les dirigeants des deux pays redoutaient un déplacement en masse de Juifs hors des territoires ennemis. Une note du 20 janvier 1943 de Londres à Washington atteste cette crainte : « Il est toujours possible que les Allemands ou leurs satellites passent d’une politique d’extermination à une politique d’expulsion, destinée, comme ce fut le cas avant la guerre, à embarrasser les autres pays en les inondant d’immigrants étrangers ».[1]

Raymond Clapper, un journaliste américain célèbre, écrivit au moment de la Conférence des Bermudes que si l’Allemagne offrait de libérer les réfugiés, il faudrait le refuser, car « ce type de décision ne serait pas faite pour des motifs humanitaires, mais uniquement pour des mobiles militaires dont l’Allemagne serait la bénéficiaire ». Ainsi, se débarrassant de son excès de population, l’Allemagne aurait gêné les Alliés qui ne disposaient pas des moyens d’accueillir ces réfugiés.[2]  Borden Reams, haut fonctionnaire du Département d’Etat, poussa l’argument plus loin lorsqu’il prévint du « danger de voir le gouvernement allemand décider de livrer aux Etats-Unis et à la Grande-Bretagne, en un lieu donné et pour transport immédiat (…) un nombre important de réfugiés juifs. Ni la situation militaire, ni celle des transports maritimes n’auraient permis aux Nations Unies d’entreprendre une telle tâche. Dans le cas où nous aurions admis notre impuissance à prendre soin de ces gens, la responsabilité d’une poursuite de leur persécution aurait été, dans une large mesure, transférée du gouvernement allemand aux Nations Unies ».[3]

Ces réserves se traduisirent dans les faits. Le Département d’Etat apprit, fin 1942, qu’il existait une possibilité de sauver quelques milliers de Juifs bulgares de l’anéantissement. Le sujet fut discuté entre Hull et Eden, lors d’une visite de ce dernier le 27 mars 1943 à Washington. Pour Eden, « si nous faisons cela, alors tous les Juifs du monde entier voudront que nous fassions des offres similaires pour la Pologne et pour l’Allemagne. Hitler pourrait très bien nous prendre au mot et il n’y a tout simplement pas assez de bateaux dans le monde pour les évacuer ».[4] Un scénario semblable se déroula pour les 70 000 Juifs de Transnistrie, dont le gouvernement roumain avait proposé le transfert en février 1943 contre paiement « pour frais de transport et frais annexes » de 130 dollars par personne. Six mois plus tard, Roosevelt annonçait à Wise que les arrangements financiers pour sauver les Juifs de Transnistrie avaient été trouvés et approuvés. Mais il fallut attendre une lettre du 17 décembre 1943, plusieurs mois plus tard, pour connaître la position anglaise. Le Foreign Office, toujours soucieux de la situation explosive en Palestine, était inquiet de recevoir un grand nombre de Juifs. C’est la raison pour laquelle il était peu disposé à approuver l’arrangement proposé.[5]

Chacun blâma l’autre. A propos de la lettre anglaise du 17 décembre 1943, Morgenthau s’indigna : « En termes simples les Anglais sont apparemment prêts à accepter la mort de milliers de Juifs en territoire ennemi du fait des difficultés de pouvoir s’occuper d’un nombre considérable de Juifs s’ils pouvaient être sauvés ».[6] Wise reprocha l’échec du sauvetage en Transnistrie au Département d’Etat : « Si ce n’était à cause de la bureaucratie inhumaine et maladroite du Département d’Etat et du Foreign Office, des milliers de Juifs auraient pu être sauvés et une catastrophe juive aurait été en partie évitée ».[7] De son côté Ben Hecht, du Groupe Bergson, s’en prit à Wise : « En 1943, ceux qui attiraient l’attention du monde sur la situation désespérée des Juifs roumains furent discrédités par les sionistes, par leurs dirigeants et par leurs associations philanthropiques, comme étant des mauvaises langues. Notre tentative de faire sortir des Juifs de Roumanie avant l’arrivée des Allemands fut contrecarrée ».[8]

Quelle qu’en soit la justification, et la conduite d’une guerre sans merci peut être une explication, il est clair que les Alliés redoutaient que les Allemands ne passent d’une politique d’extermination à une politique d’évacuation forcée de tous les Juifs. Lorsqu’une possibilité se présentait pour quelques dizaines de milliers de personnes, les Alliés plaidaient la peur du raz-de-marée de réfugiés pour ne rien entreprendre ou pour retarder la décision de telle façon que le projet soit dépassé. Cette attitude ne laissait aucune place à une volonté de sauvetage. La déclaration d’Eden aux Communes le 19 mai 1943 était explicite : « Je ne pense pas qu’il soit possible d’en sauver plus que quelques-uns avant la victoire finale ».[9] Alors qu’Eden faisait sa déclaration, plus de 30 000 certificats d’immigration pour la Palestine, prévus par le Livre Blanc, n’avaient toujours pas été utilisés. Après avoir déduit les 12 000 illégaux arrivés pendant la guerre, il restait encore 23 000 certificats à disposition le jour de la victoire.[10] Ces documents signifiaient la liberté ou pour le moins une protection sur place ou un internement privilégié pour le paria juif.

Une situation comparable existait aux Etats-Unis. Entre Pearl Harbour et la fin des hostilités en Europe, 21 000 réfugiés seulement, en majorité des Juifs, purent franchir les frontières américaines. Ce chiffre représente 10% des quotas fixés par l’administration de l’immigration pour les réfugiés des pays occupés par les puissances de l’Axe. Il restait donc 190 000 places disponibles.[11]

Un échange de notes, début mai 1944, entre Hull et Roosevelt, confirme clairement qu’il n’était pas question de changer de politique. « Je ne peux pas recommander, disait Hull, que l’on rouvre la question de l’assouplissement de nos lois et que nous prenions les risques d’une controverse prolongée et difficile avec le Congrès. » Le Président, qui voulait éviter à tout prix cet affrontement, répondait : « Je ne pense pas que nous puissions faire autre chose que d’appliquer strictement nos lois actuelles sur l’immigration et les règlements d’application qui s’y rapportent ».[12]

Les petits Etats d’Europe, encore neutres, qui vivaient dans l’ombre menaçante de l’Allemagne nazie, comprenaient difficilement cette politique rigide des Anglo-Saxons. Si les Alliés refusaient l’accès des territoires qu’ils contrôlaient aux réfugiés juifs, ne pouvaient-ils pas aider les neutres à ouvrir plus largement leurs portes ?

 [1] Wasserstein  Bernard I, Britain and the Jews of Europe, 1939-1945, Oxford, Clarendon Press, 1979. p. 184.

[2] Lipstadt Deborah, Beyond Belief : The American Press & the Coming Holocaust, 1933-1945, New-York, The Free Press. p. 207 citant le New-York World Telegram du 19 avril 1943, p. 15.

[3] Wyman David I, L’Abandon des Juifs. Les Américains et la solution finale, Paris, Flammarion, 1987. p. 137.

[4]Hilberg Raul, La Destruction des Juifs d’Europe, Paris, Fayard, 1988. p. 969. Les Alliés trouvèrent des bateaux pour déplacer plus de 100 000 réfugiés non-juifs, polonais, yougoslaves et grecs vers le Moyen-Orient et l’Afrique du Nord,

[5]Friedman Saul I, No Haven for the Oppressed: United States Policy towards Jewish Refugees 1938-1945, Detroit, Wayne University Press, 1973. p. 150.

[6] Wasserstein  op. cit., p. 248.

[7] Wise Stephen, Challenging Years. The Autobiography of Stephen Wise, New York,  G P Putman’Sons, 1949, p. 279.

[8] Ben Hecht,  Perfidy, New York, Julian Messner, 1961, p. 192.

[9] Wasserstein, op. cit., p. 204. On estime que 10 000 Juifs entrèrent en Angleterre pendant la guerre.

[10] Penkover Monty I, The Jews Were Expandable, Free World Diplomacy and the Holocaust, Chicago, University of Illinois Press, 1983. p. 57.

[11] Wyman, op. cit., p. 184.

[12] Friedman, op. cit., p. 173.

Canada, « en admettre un, c’est déjà trop ! » 1938-1948

« None is too many », c’est le titre implacable du livre d’Irving Abella et Harold Troper sur l’accueil au Canada des Juifs d’Europe. Au moment de l’entrée en guerre du Canada, en septembre 1939, Frédérick Charles Blair, directeur du service canadien de l’immigration, prévenait son administration : « En aucune circonstance des nationaux allemands ou des nationaux des pays occupés par les Allemands ne devront être admis au Canada, qu’il s’agisse ou non de réfugiés. » Si l’on trouvait dans les administrations alliées un antisémitisme latent et pervers, au Canada il était ouvert et brutal.

Dans une lettre du 24 octobre 1939 adressée à son représentant à Londres William Little, Frederik Blair donna le ton de la politique canadienne. A propos de réfugiés juifs qui faisaient le siège des consulats canadiens en France et en Angleterre pour obtenir un visa canadien, Blair écrivit : « Je ne vois aucune raison pour laquelle le Canada, un des participants à la guerre, devrait encourager des personnes à quitter la France et l’Angleterre. (…) Alors que l’Empire combat pour la liberté de ces personnes, elles devraient avoir suffisamment de sang dans leurs veines pour rechercher, avant de fuir les zones de combat, si leurs services ne seraient pas de quelque valeur pour les pays qui leur ont donné refuge. » Mais les femmes, les enfants, les vieillards ? A plusieurs reprises, les associations juives, et parmi elles, la plus importante, le Canadian Jewish Congress et sa filiale l’United Jewish Refugee Agency, s’étaient pourtant engagées à les prendre en charge.

En mai 1941, Saul Hayes, directeur exécutif du Congrès Juif Canadien, demanda que la moitié des 300 visas alloués par le Canada à des Polonais réfugiés au Portugal soient donnés à des Juifs. Réponse des officiels canadiens : le ratio Juifs-non Juifs doit être basé sur la même proportion que celui existant en Pologne, soit aux environs de 12%. Sinon le gouvernement pourrait « être attaqué pour avoir donné une priorité aux réfugiés juifs aux dépens du sauvetage des Polonais chrétiens. » Et Blair d’insister pour qu’un « équilibre racial » soit garanti, afin de s’assurer qu’aussi peu de Juifs que possible obtiennent l’admission au Canada.

Toujours en mai 1941, Blair expliqua qu’il était nécessaire de refuser la permission d’entrer au Canada même aux réfugiés possédant des visas pour d’autres pays : « Si nous ne faisions pas attention, nous nous retrouverions très rapidement avec un grand nombre de réfugiés sur les bras (…) et nous serions amenés à permettre pratiquement à tous ceux qui entrent au Canada avec un visa de transit de s’y établir. Nous avons déjà eu de nombreux cas similaires parmi une certaine catégorie de réfugiés…»

En décembre 1941, Blair alla plus loin encore. Il estima que les organisations juives canadiennes étaient de mauvaise foi. « C’est la vieille combine que j’ai vu plusieurs fois réussir. Elle consiste à sous-estimer un problème (…) et à obtenir quelques promesses, qui seront immédiatement appliquées au plus grand nombre. (…) La seule façon dont nous pouvons garder le contrôle, c’est de fermer toutes les portes, car ces gens ne seront satisfaits que si toutes les portes sont ouvertes. » Rien de surprenant lorsque l’on lit dans le rapport annuel 1941 du département de l’immigration que le Canada « donne une plus grande importance à la race qu’à la citoyenneté. »

En 1945, les horreurs de la Shoah sont connues et les Alliés victorieux sont sur place mais la politique canadienne envers les Juifs ne change pas.  Une note du 2 février 1945 du Département de l’immigration au premier ministre ferme la porte « à la race non assimilable » … « Bien que le nombre de Juifs qui ont disparu doit avoir été énorme, les survivants ne sont pas le problème du Canada. » Dans un mémorandum confidentiel daté du 5 septembre 1945 destiné au Cabinet, A.L. Jolliffe, directeur de l’immigration, rappelle que « les lois canadiennes sur l’immigration prévoient une discrimination suivant la race et la classe sociale.,,, L’interdiction de l’entrée des immigrants appartenant à une race non assimilable est nécessaire. »

Le Canada a pourtant besoin de main d’oeuvre, sinon comment expliquer que dès mai 1946 le gouvernement fait appel à 4 000 soldats polonais de l’armée Anders comme bûcherons et comme ouvriers agricoles pour remplacer les prisonniers allemands rapatriés ? Mais la politique raciste perdure : sur les premiers 1 700 soldats arrivés, un seul est juif ! Les appels à de la main d’œuvre étrangère se multiplient : agriculture, tâches domestiques, industrie textile… Chaque fois l’administration demande l’exclusion des Juifs. Jolliffe câble aux fonctionnaires de l’immigration en Europe « pas de Juifs ». Aussi tardivement que janvier 1948 une enquête de l’IRO souligne le refus constant des Juifs dans les programmes d’immigration canadiens.[1]

Le 20 janvier 1946, l’appel dramatique en faveur des immigrants juifs de Charity Grant, une collaboratrice canadienne de l’UNRRA, au gouvernement canadien est sans lendemain.[2] « Où peuvent-ils aller, que peuvent-ils faire ? Personne n’en veut. Ils ne peuvent retourner chez eux. Ils ne peuvent rester pourrir dans des camps le reste de leur vie…Ils doivent trouver un endroit dans le monde où ils ne seront plus jamais persécutés… Vous ne pouvez pas vous empêcher d’admirer leur courage et leur vitalité… Travailler avec ces gens c’est la chose la plus salutaire que vous puissiez imaginer. Nos propres soucis et difficultés sont si mesquins et enfantins. » Et Grant conclut que « transplantés dans un environnement accueillant, ces Juifs seront des colons forts, indépendants et efficaces. »

En avril 1946, la population reste toujours très négative à l’admission de réfugiés. Une enquête révèle que 31% des personnes interrogées sont en faveur de l’immigration ou l’approuvent à certaines conditions alors que 61% y sont opposées. Une autre enquête de 1946 porte sur les « nationalités » auxquelles l’immigration au Canada doit être refusée. En tête se trouvent les Japonais, immédiatement suivis par les Juifs pour 50% des réponses. Etonnant et indigne, l’Allemagne de la Shoah, l’ennemi de l’Occident, n’occupe que la troisième place avec seulement 33% d’opinions négatives. C’est donner la mesure de l’antisémitisme qui règne. Un antisémitisme bien enraciné. La ségrégation sévit : exclusion de piscines, de golfs, d’hôtels, de clubs, et même refus de location ou de propriété d’immeubles. Des quotas existent dans des universités, les docteurs juifs ne sont pas acceptés dans tous les hôpitaux….

Dans une lettre de novembre 1946 M. C. Bordet, un major canadien responsable de camps de DP en Allemagne écrit : les Juifs ont le plus le droit à notre sympathie, mais sont certainement les personnes les plus indésirables comme immigrants. Ils seront à la charge de l’Etat le premier jour de leur arrivée. Notre police verra sa tâche doublée… » Pour se donner bonne conscience et calmer les pressions exercées par les organisations juives canadiennes, le gouvernement prend quelques mesures sans réelles portées pratiques. Le 25 octobre 1945, il accorde le statut de résident permanent à quelque 600 réfugiés juifs arrivés au Canada pendant la guerre en provenance de pays de transit tels que le Portugal, l’Espagne ou le Japon. L’administration canadienne se rend compte qu’elle ne peut se permettre de refouler par la force ces réfugiés dans leurs pays d’origine en Europe centrale ou de l’Est pour la plupart. 

Six mois plus tard, le 29 mai 1946, le gouvernement annonce l’acceptation des parents au premier degré des personnes résidant au Canada, mais les conditions sont strictes et restrictives. Saul Hayes, directeur exécutif du Canadian Jewish Committee for Refugees, prévient ses coreligionnaires que ne sera concerné « qu’un nombre relativement faible de Juifs » et « que ceux qui seront acceptés n’arriveront que dans quelque temps.» Hayes a raison. Les quelques Juifs éligibles devront attendre jusqu’en février 1947 pour que le personnel de l’immigration arrive en Allemagne pour les sélectionner !

Une année passe avant que, le 29 avril 1947, le Cabinet autorise l’arrivée de 1 000 orphelins juifs. Ici aussi les obstacles à l’exécution sont nombreux. On exige la preuve, toujours difficile à administrer, que les parents sont bien morts ; la communauté juive doit envoyer du personnel en Europe pour prendre les enfants en charge, régler tous les frais d’immigration et de séjour au Canada ainsi que leur placement dans des familles. En novembre 1947, 200 enfants étaient arrivés. Le quota sera rempli dans les années suivantes.

Comment alors s’étonner de la conclusion à laquelle arrivent les auteurs canadiens Irving Abella et Harold Troper : « Trois années pleines après la libération des camps de la mort, après que des centres de réfugiés aient été établis, que des organisations internationales aient commencé leur recherche de nouveaux foyers et après que la communauté juive canadienne ait plaidé pour que le gouvernement accorde quelques concessions, pratiquement aucun réfugié juif n’était encore arrivé au Canada. » Ce n’est qu’à la fin de l’année 1947 que les portes s’ouvrent plus largement. Mais il faut attendre une loi de 1948 sur l’immigration pour que toute discrimination contre l’arrivée des Juifs soit éliminée.

 

 

[1] IRO : Organisation Internationale pour les Réfugiés.

[2]  UNRRA : United Nation Relief and Rehabilitation Administration

L’inaction des Juifs américains. 1942-1944.

                           Des « raisons » qu’il faut examiner.

Pendant la Shoah, à l’exception d’une minorité orthodoxe, la communauté juive américaine n’est pas directement intervenue sur le terrain pour tenter de sauver ses coreligionnaires européens. Elle a toutefois dénoncé avec force les massacres nazis. Elle a aussi demandé des mesures de secours, mais elles furent rarement mises en oeuvre.[1]

L’antisémitisme explique-t-il cette situation ? Il est une « partie ignoble, mais bien réelle de l’héritage américain», écrit l’historien Léonard Dinnerstein.[2] L’éditorialiste David Cohn précise : « L’antisémitisme n’est pas encore devenu une menace pour les Etats-Unis. On en est simplement au stade où c’est une tragédie personnelle qui humilie, effraie et remplit d’amertume les individus ».[3]

Parlant de l’admission de réfugiés juifs d’Europe, Dinnerstein écrit :   « Des millions de Juifs aux Etats-Unis avaient été assimilés ou étaient en train de l’être, et ils craignaient que l’arrivée de coreligionnaires n’augmentât les sentiments antisémites et la violence dont ils étaient victimes (…) Bien qu’ils n’aient en général pas été victimes d’attaques physiques (…) les Juifs savaient que leurs possibilités étaient limitées et que la plupart des Gentils étaient soit apathiques face à leurs difficultés, soit hostiles ». [4]

Est-ce la crainte d’exacerber cet antisémitisme qui a aussi poussé les Juifs américains à une certaine l’inaction dans le domaine du sauvetage ? Etant donné l’enjeu vital, un engagement militant ne valait-il pas le risque de quelques difficultés supplémentaires qui ne les mettraient pas en péril ? On constate que pendant cette période les communautés juives ont organisé de grandes manifestations à travers les Etats-Unis rassemblant des dizaines de milliers de personnes pour dénoncer les massacres de Juifs d’Europe sans qu’elles engendrent de réactions antisémites.

« Le cadavre d’un peuple est étendu sur les marches de la civilisation. Regardez-le. Et nulle voix ne s’élève pour crier d’arrêter la tuerie, aucun gouvernement ne parle pour ordonner que prenne fin le meurtre de millions d’êtres humains ».[5] Ce sont les derniers mots d’un spectacle baptisé « Nous ne mourrons jamais», présenté par les Sionistes Révisionnistes du Groupe Bergson. Plus de 100 000 Américains y ont assisté. En même temps ce groupe a pris de pleines pages de publicité dans le New York Times.  « Pour une campagne massive destinée à sauver les Juifs d’Europe. Nous n’épargnerons aucun effort et ne nous arrêterons pas avant que le public américain soit pleinement informé des faits et qu’il soit conscient de sa responsabilité ».[6]

Ces initiatives juives n’ont entraîné aucune recrudescence de l’antisémitisme. Au contraire, à la suite de ces appels, des milliers de chrétiens ont donné leur appui à l’Emergency Committee to Save the Jewish People of Europe, créé à la mi-1943 dans le but de rallier un maximum de personnes à la cause juive.[7]

Si l’antisémitisme ne semble pas d’un poids important, peut-on mettre en avant un sentiment d’impuissance qui décourage toute intervention ? Des historiens le pensent. Pour l’un « la communauté juive américaine… avait peu de pouvoir (…) Elle n’avait pas d’influence ».[8] Pour un autre «Ce n’était pas tellement qu’ils étaient haïs, mais plutôt qu’ils n’étaient pas assez importants pour que l’on s’en préoccupe ».[9] Alors que penser du commentaire de Lord Edward Halifax, ambassadeur britannique à Washington, lorsqu’il écrit à son ministère le 4 avril 1941 : « La communauté juive ici a une très grande influence dans les cercles gouvernementaux et en dehors, en particulier dans la presse » ?[10]

Les faits donnent raison à l’ambassadeur. A New York, la ville la plus importante des Etats-Unis, 28% de la population est juive, un groupe politiquement dominant.  Les plus importants journaux de l’époque, le New York Times, le Post de New York et le  Washington Post appartiennent à des Juifs. Sur le front politique la présence politique est sans commune mesure avec l’importance de la communauté dans le pays. Trois conseillers directs du président Roosevelt et deux ministres importants sont juifs. Il en va de même pour deux juges de la Cour suprême et de trois présidents des commissions parlementaires les plus importantes sans compter d’autres Juifs qui occupent des fonctions importantes au gouvernement et dans l’administration.[11]

L’historien Seymour Finger tente d’expliquer l’apathie de ces hommes d’importance. « Lorsqu’ils entraient dans l’arène politique, les Juifs ne le faisaient pas en tant que tels, poursuivant leurs propres intérêts, mais comme des politiciens à part entière assimilés à la culture dominante, ou comme des idéalistes se battant pour les droits de tous les hommes ».[12] L’analyse est trop courte lorsqu’elle concerne un problème qui met en cause la survie même des Juifs d ‘Europe.

Pour de nombreux observateurs, l’inaction des Juifs américains n’est pas due à une peur de l’antisémitisme ou à un sentiment d’impuissance mais à « blocage des consciences ». Face à la catastrophe, la passivité peut-elle s’expliquer par un traumatisme intellectuel qui paralyse, une forme de refus inconscient d’admettre l’horreur absolue, un processus essentiel pour protéger son équilibre mental, défendre son intégrité, en un mot éviter de sombrer ?

Arthur Koestler explique ce phénomène. Les gens peuvent être convaincus, dit-il, pendant un moment de la réalité d’un tel crime, mais alors « leur système d’autodéfense mentale commence à opérer » et en une semaine « l’incrédulité est revenue comme un réflexe temporairement affaibli par un choc ».[13] Le pasteur Visser’t Hooft résume bien l’incertitude et l’angoisse qui règnent. « L’information était sans effet (…) parce qu’intellectuellement trop improbable. (…) Les gens ne pouvaient trouver la place dans leur conscience pour une horreur aussi inimaginable et ils n’avaient pas l’imagination, ni le courage pour y faire face. Il est possible de vivre dans le crépuscule entre ce que l’on sait et ce que l’on ignore. Il est possible de se refuser à réaliser pleinement les faits, parce que l’on se sent incapable de faire face aux implications de ces faits ».[14]

En février 1943, en des termes directs Hayim Greenberg décrit cette attitude. Il se demande comment les Juifs américains ont pu rester sains d’esprit : « Une carapace semble s’être formée au dessus de l’âme des Juifs américains pour les protéger et les défendre contre la douleur et la pitié ».[15]

L’historien Yehuda Bauer avec des termes plus modérés ne dit rien d’autre. Il porte un jugement sévère sur une attitude qu’il estime ambivalente. « Dans leur expression et dans leur action un mélange d’incrédulité, d’espoir que tout ceci ne soit qu’un cauchemar dont les Juifs pourront un jour se réveiller avec soulagement, un désespoir cruel résultant d’une prise de conscience réaliste de ce qui se passait, un désir d’action immédiate, un sentiment terrible d’incapacité d’agir, et même le désir d’échapper à toute responsabilité et de se cacher derrière des mots et des actions sans portée ».[16]

On peut justifier ainsi l’inaction des plus vulnérables psychologiquement. Elle n’explique pas celle des autres, de beaucoup les plus nombreux. Ils sont parfaitement conscients de la catastrophe. Même si la dimension immense de l’Holocauste leur échappe, ils en savent assez pour agir. Les immenses manifestations qui ont ponctué la deuxième partie de l’année 1942 et celle de 1943 en témoignent. Les orateurs dénoncent l’assassinat par les nazis de un puis de deux millions de Juifs européens. Les dizaines de milliers de personnes présentes appellent à l’arrêt des massacres et demandent l’intervention des autorités.[17]

Ces « actions sans résultats », aux conséquences morales sans appel, sont dénoncées publiquement au Sénat par le sénateur William Lange : « 2 millions de Juifs ont déjà été tués en Europe et il y en a encore 5 millions qui vont subir le même sort, à moins qu’on ne les sauve immédiatement. Chaque journée, chaque heure, chaque minute qui passe voit l’extermination de milliers d’entre eux ». Si nous ne faisons rien, nous aurons un jour à assumer « la responsabilité morale d’avoir été de passifs spectateurs ».[18]

Rien n’y fait. Pendant la guerre le pourcentage de sionistes atteint plus de 70% de la population juive américaine. Pour eux la priorité absolue est la création après la guerre d’un Etat juif en Palestine.[19] Quant au sauvetage, il est placé en seconde position. Les sionistes ont suivi la position officielle du gouvernement : « La meilleure façon de le faire (sauver un maximum de Juifs) est de gagner la guerre aussi rapidement que possible ».[20] Une politique qui n’incite pas à intervenir directement sur le terrain. Cette double certitude a dominé la conduite de la majorité des Juifs américains.                   

[1] Pour chacune des raisons invoquées, on trouvera un ou deux commentaires de personnalités reconnues dans le domaine en question.

[2] DINNERSTEIN Leonard, Anti-Semitism in America, Oxford University Press, 1994, p. XIX.

[3] IBID. p. 143, Saturday Review of Litterature du 27 janvier 1945.

[4] IBID. p. 145.

[5] WYMAN David,  L’abandon des Juifs. Les Américains et la solution finale, Flammarion, Paris, p. 127. Spectacle présenté dans six grandes villes à des dizaines de milliers de personnes.

[6] KUSHNER Tony, The Meaning of Auschwitz : Anglo-American Response to the Hungarian Jewish Tragedy, in CESARINI David, ed. Genocide and Rescue, the Holocaust in Hungary 1944, Berg, Oxford, New-York, 1997, p. 160.

[7]FRIEDMAN Saul, No Haven for the Oppressed: United States Policy towards Jewish Refugees 1938-1945, Detroit, Wayne University Press, Detroit, 1973, p. 146. Dont 33 sénateurs, 109 membres de la Chambre des Représentants, 14 ambassadeurs, 60 maires de villes importantes, 400 rabbins, 800 pasteurs protestants, 500 présidents et professeurs d’université et des centaines d’autres personnalités, dont des membres du cabinet de Roosevelt.

[8] FINGER Seymour Maxwell, direction, American Jewry and the Holocaust : A report by the Research Director, his Staff and Independent Research Scholars Retained by the Director for the American  Jewish Commission on the Holocaust, Holmes Meier, New York, 1984, p. 11.

[9] FEINGOLD Henry, Bearing Witness : How American and its Jews Responded to the Holocaust, Syracus University Press, New York, 1995, p. 68.

[10] WASSERSTEIN, Britain and the Jews of Europe, 1939-1945, Clarendon Press, Oxford, 1979, p. 36.

[11] FRIEDMAN, op. cit. p. 12. LOOKSTEIN  Haskel, Where We Our Brothers’s Keepers ? The Public Response of American Jews to the Holocaust, 1938-1944, Hartmore House, New York, 1985, p. 30 et 31.

[12] FINGER, op. cit. p. 55.

[13] WYMAN, op. cit. p. 415.

[14] WISSER’T HOOFT W.A., Mémoires, Londres 1973, p. 166, cité par CHELINI, Jean, L’Eglise sous Pie XII. La Tourmente. 1939-1945, Fayard, Paris, 1983, p. 277.

[15] FRIEDMANN, op. cit. p. 144. Editeur de Jewish Frontier dans Yiddisher Kempfer.

[16] BAUER Yehuda, The Holocaust in Historical Perspective, Sheldon Press, Londres, 1978, p. 43.

[17] CHARGUERAUD Marc-André, Silences meurtriers, Les Alliés, les neutres et l’Holocauste, 1940-1945, Labor et Fides, Editions du Cerf, Genève, Paris, 2001. Voir p. 116 et ss.

[18] WYMAN, op. cit. p. 193. Juillet 1943.

[19] Voir l’article sur ce sujet.

[20] IBID, p. 200. Allocution radiodiffusée d’Eleanor Roosevelt en septembre 1943. « Le sauvetage par la victoire. »
                      

 

Raoul Wallenberg, Carl Lutz, Friedrich Born. 1944

               Trois héroïques sauveteurs « Justes parmi les nations. » L’un

              est devenu une icône, les deux autres sont restés dans l’ombre.

Raoul Wallenberg, le diplomate suédois, est devenu le symbole mondial de l’homme qui a sauvé de nombreux Juifs au péril de sa vie. La place de l’imposant Musée de l’Holocauste à Washington porte son nom. Publications et conférences à son sujet sont innombrables et constantes. Rien de tel pour Carl Lutz, vice-consul de Suisse à Budapest ou Friedrich Born, délégué du Comité international de la Croix Rouge en Hongrie. Les historiens ne les ignorent pas, mais ils restent largement méconnus du grand public.

Simon Wiesenthal, le célèbre « chasseur de nazi » de l’après guerre, souligne qu’«avant l’occupation allemande Lutz a contribué à l’organisation de l’émigration vers la Palestine de quelque dix mille personnes. C’est grâce à son intervention que pendant deux années cette émigration a pu s’effectuer sans problème ».[1] Autant de Juifs hongrois sauvés. Une réussite exceptionnelle.

Wallenberg est arrivé à Budapest plus tard, le 9 juillet 1944. Deux jours plus tôt, le Régent Horty avait annoncé qu’il mettait fin aux déportations des Juifs hongrois. Mais pendant les sept semaines précédentes, 437 000 Juifs ont été déportés à Auschwitz, sans que personne n’intervienne sur le terrain. C’est au sauvetage de 200 000 Juifs qui vivent encore à Budapest que les trois hommes vont alors se consacrer.

En mars 1944 déjà, les Suisses obtiennent l’accord des Allemands pour le départ de 7 000 Juifs de Budapest détenteurs de certificats d’immigration en Palestine délivrés par les Anglais. En attendant le départ, afin d’éviter que ces Juifs ne soient déportés, Lutz invente les « documents de protection ». [2] Une sorte de sauve conduit que les Allemands acceptent. Ces Juifs ne partirent malheureusement jamais.  Après six mois de négociation, les accords des Hongrois, du gouvernement suisse et des Allemands sont obtenus. Le 23 novembre 1944, Berlin revoit sa position et refuse tout départ.[3]

Ces « documents de protection » vont être très largement utilisés à la fin de l’été et de l’automne lorsque le gouvernement ultra fasciste des « Croix fléchées » est imposé par les Allemands. Ses commandos vont enlever une quinzaine de milliers de Juifs pour les tuer et jeter leurs cadavres dans le Danube. Pour mieux protéger les détenteurs de « documents de protection », 40 000 Juifs sont regroupés dans des bâtiments placés sous la sauvegarde des neutres. 5 000 sous la responsabilité de Wallenberg, 25 000 sous celle de Lutz et 8 000 sous celle de Born.[4] Certaines maisons protégées sont attaquées et les interventions courageuses des trois hommes ne font pas toujours reculer les agresseurs.

De même ils ne peuvent empêcher le départ de quelque 50 000 Juifs de Budapest que les nazis envoient vers l’Autriche puis vers les camps de Dachau et Mauthausen entre les 10 et 22 novembre 1944. Les trains ne fonctionnant plus, c’est à pied qu’ils partent et ils sont nombreux à être abattus lorsque les forces les abandonnent. L’admirable et le flamboyant Wallenberg et le discret Lutz remontent les colonnes de prisonniers pour ramener à Budapest plus de mille d’entre eux qui ont été jetés sur les routes de la déportation malgré leurs « documents de protection ».[5]

L’éminent historien Yehuda Bauer reconnaît que « du simple point de vue des chiffres et de l’efficacité, c’est certes la contribution des Suisses qui fut la plus importante ».[6] Mais il explique l’immense popularité dont jouit Wallenberg lorsqu’il écrit : « La différence entre Wallenberg et les autres représentants neutres, comme Lutz, ne réside pas dans le nombre de personnes arrachées à la déportation. La signature de Lutz était apposée sur une plus grande quantité de documents que celle de Wallenberg et les Suisses sauvèrent bien plus de vies. Mais Lutz sortait rarement de son bureau. (…) Wallenberg, au contraire, (…) avec son courage, son aplomb, son culot, décontenançait les officiers nazis. (…) Ses exploits furent sans contexte extraordinaires et justifient sa réputation. »[7]

N’y a-t-il pas un autre facteur ? La disparition dramatique et inexpliquée de Wallenberg. Convoqué par les Russes après la Libération de Budapest en janvier 1945, il ne revint jamais. Des recherches pendant des années, des hypothèses sur les raisons de sa disparition ont entretenu sa présence dans les médias. Bien qu’il n’ait pas été victime des Allemands mais de l’Allié russe, son statut de sauveteur mort en servant une cause noble ajoute à son aura.

Lutz et Born ont survécu par pure chance. Comme Wallenberg, pendant les trois mois qui précédent l’arrivée des Russes à Budapest, ils sont à la merci des militants surexcités, incontrôlés et meurtriers des Croix fléchées. Ils décident néanmoins de conduire leur mission jusqu’au bout. Lorsque le ministre suisse Maximilian Jaeger quitte la Hongrie le 10 novembre 1944 pour rentrer définitivement en Suisse, il propose à Lutz de faire de même. Lutz reste, il dit : « Pour les Juifs hongrois mon départ aurait été la fin de l’action de sauvetage ». Pourtant la situation est de plus en plus dangereuse. La Suisse n’a pas reconnu le régime des Croix Fléchées et elle n’a pas de relations diplomatiques avec l’Union soviétique.[8] A l’arrivée de l’Armée rouge à Pest, Lutz peut s’échapper. Born reste à son poste jusqu’à ce qu’il soit expulsé par les Russes.

Pourquoi faut-il que lorsqu’une personne est portée aux nues on exagère de façon inconsidérée ses réussites ? Yehuda Bauer tempère ces exagérations. Parlant de Wallenberg, il interroge : « Pourquoi fallait-il qu’on lui attribuât le salut de 100 000 Juifs comme d’aucuns l’ont fait ? » et d’ajouter : «S’il était resté des nôtres, il aurait été le premier à démentir certains récits, et surtout les chiffres énormes qui ont circulé. Il aurait dit qu’il avait sauvé 4 500 Juifs avec ses passeports. (…) Y eut-il beaucoup de gens durant le génocide pour sauver à eux seuls 4 500 personnes ? »[9]

Si l’on attribue la médaille d’or à Wallenberg pour ce qu’il a accompli et pour son charisme, alors attribuons à Lutz et Born les médailles d’argent et de bronze pour leur efficacité et leur courage. Ouvrons le podium aux trois hommes et pas à un seul d’entre eux.

[1] TSCHUY Théo, Carl Lutz und die Juden von Budapest, Verlag Neue Zürcher Zeitung, Zurich, 1995, p. 7.  L’Allemagne occupe la Hongrie le 19 mars 1944.

[2] Ibid. p. 146.

[3] Ibid. p. 198.

[4] CHARGUERAUD Marc-André, L’Etoile jaune et la Croix-Rouge, Le Comité International de la Croix Rouge et l’Holocauste, 1939-1945. Cerf / Labor et Fides, Paris / Genève, 1999, Tableau p. 11.

[5] TSCHUY, op.cit. p. 264.

[6] BAUER Yehuda, Juifs à vendre, Liana Levi, Paris, 1996, p. 321.

[7] Ibid.

[8]  TSCHUY, op. cit. p. 255.

[9] BAUER, op. cit. p. 325.