Churchill avocat pour la création d’un Etat juif. 1908-1944.

      Pourtant en novembre 1944 il abandonne son soutien.

Winston Churchill, immense homme politique, fut au pouvoir ou dans l’opposition pendant les trente années qui séparent la déclaration de Balfour en 1917 sur la création d’un « foyer juif » en Palestine et la proclamation de l’Etat d’Israël en 1948. Son profil est d’autant plus intéressant que malgré quelques écarts antisémites, il est jusqu’en novembre 1944 un soutien indéfectible de la cause sioniste. L’analyse de ses déclarations directes et claires et ses échecs répétés reflètent bien l’évolution de l’attitude des contemporains. Elle fournit un excellent contexte pour mieux comprendre les comportements du public anglais pendant cette période tragique.

Comme de nombreux grands hommes d’Etat, Churchill est un visionnaire. Déjà en janvier 1908, sous-secrétaire d’Etat aux Colonies, il écrit : « Jérusalem doit être le but final. Quand cela arrivera n’est que vaine prophétie ; mais que cela arrive un jour, c’est une des rares certitudes du futur. Et l’établissement d’un Etat juif puissant et libre, un pont entre l’Europe et l’Afrique, constituera non seulement un immense avantage pour l’Empire britannique, mais sera une étape importante pour un monde harmonieux des nations ».[1]

Des années plus tard il précise dans un article : « … Il pourrait bien arriver que, pendant notre vie encore, un Etat juif soit créé sur les rives du Jourdain, sous la protection de la Couronne britannique. Un Etat de trois à quatre millions de Juifs ». Lyrique, il termine son article en appelant à la construction « aussi rapidement que possible d’un centre juif national » en Palestine. Un centre qui pour lui « ne serait pas seulement un refuge pour les opprimés et les malheureux de l’Europe centrale, mais aussi un symbole de l’unité juive et le temple de la gloire juive ».[2]

En 1920, ministre de la guerre, il se laisse emporter par sa profonde aversion envers le bolchevisme « dominé par les Juifs ». « Il semble bien, écrit-il, que cette race surprenante soit en train de produire un autre système de morale et de philosophie, aussi malveillant que le christianisme est bienveillant, système qui, s’il n’est pas arrêté, détruira irrévocablement tout ce que le christianisme a rendu possible ». Dans une violente attitude antisémite trop classique à l’époque, il ajoute : « On dirait que l’évangile du Christ comme celui de l’antéchrist proviennent de ce même groupe de personnes; et cette race mystique et mystérieuse a été choisie pour cette manifestation suprême du divin et du diabolique ».[3] 

Malgré cette diatribe inadmissible, la réponse de Churchill en mars 1921 aux leaders arabes qui protestent contre l’immigration juive en Palestine reste dans la ligne de son engagement. Il soutient sans réserve la politique sioniste lorsqu’il leur déclare « qu’il est manifestement juste que les Juifs, qui sont dispersés partout dans le monde, puissent avoir un « foyer national » où quelques-uns puissent être de nouveau réunis. Et où ailleurs est-ce possible que dans la terre de Palestine à laquelle ils ont été profondément et intimement associés pendant 3 000 ans ? Nous pensons que ce serait bon pour le monde, bon pour les Juifs et bon pour l’Empire britannique ».[4]

Bon pour les Arabes ? Churchill esquive. On remarque qu’il ne parle plus d’Etat juif mais d’un « foyer juif, » un terme équivoque. La distinction n’échappe pas au Cabinet impérial. Il est questionné sur ce qu’il entend par un « foyer national juif. » Cela signifie-t-il de donner aux Juifs le « contrôle du gouvernement ? » Churchill répond : « Si, au cours des années, ils deviennent majoritaires dans le pays, ils prendraient naturellement le pouvoir ».[5] Les Arabes enregistrent le message. Ils se battront continuellement contre l’arrivée de Juifs en Palestine afin d’éviter la constitution d’une telle majorité.

Fidèle à sa politique sioniste, Churchill s’élève contre le Livre blanc de mai 1939 qui limite sévèrement l’immigration juive en Palestine et prévoit la constitution d’un Etat à majorité arabe. II attaque le Premier ministre Neville Chamberlain au cours d’une séance des Communes. « Cette garantie d’un toit pour les réfugiés, d’un asile, vise non seulement les Juifs de Palestine, mais ceux vivant au dehors, cette gigantesque masse de Juifs malheureux, dispersés, persécutés, errants, dont l’unique désir, intense, immuable, invincible, a toujours été d’avoir une patrie. (…) C’est la promesse que nous leur avons faite et c’est cette promesse qu’on nous demande aujourd’hui de trahir ».[6] 

Le 17 décembre 1939, au cours d’une rencontre avec Chaim Weizmann,  celui-ci dit à Churchill : « Vous avez été à la naissance de cette entreprise, j’espère que vous veillerez à ce qu’elle s’accomplisse ». Churchill demande à Weizmann ce qu’il entend par là : « Un Etat de trois ou quatre millions de Juifs en Palestine » et Churchill répond : « Je suis parfaitement d’accord avec cela ».[7]

Pendant la guerre, en 1941, dans une communication interne, Churchill confirme dans des termes sans ambiguïtés son soutien inconditionnel à la cause sioniste. « Si l’Angleterre et les Etats-Unis sont victorieux, la création d’un grand Etat juif, habité par des millions de Juifs, sera l’un des thèmes les plus importants de la discussion de la Conférence de la paix. Le parti libéral et le parti du travail ne seront jamais d’accord avec la solution pro-arabe qui est soutenue par l’administration britannique et je ne le serai pas davantage aussi longtemps que je serai dans la vie publique ».[8]

Entre temps Churchill condamne énergiquement à plusieurs reprises les « impitoyables exécutions d’innocents » par les nazis. Une seule fois il nomme les Juifs. Dans un message envoyé à l’archevêque de Canterbury qui préside, le 20 octobre 1942, une manifestation contre la politique délibérée d’extermination, Churchill parle des Juifs. Il dénonce  « les cruautés systématiques » auxquelles sont soumis les Juifs par le régime nazi qui constituent « une tache indélébile sur ceux qui les organisent et les exécutent ».[9]

Churchill maintient son soutien sans faille au Sionisme. Le 27 juin 1943 Sir Edward Spears rapporte : « Hier soir le Premier ministre exposa en termes empathiques sa politique sioniste. Il dit qu’il s’était formé une opinion que rien ne changerait. Il avait l’intention de s’attacher à ce qu’un Etat juif soit constitué (…) Il ne servait à rien d’argumenter avec lui sur ce sujet ».[10]

En juillet 1944, à la suite de nombreuses interventions de l’Agence juive, Churchill lance le coup d’envoi de la mise sur pied d’une brigade juive. « J’aime l’idée, dit-il, que les Juifs s’attaquent aux meurtriers de leurs compatriotes et je pense que les Etats-Unis en seront très satisfaits. (…) Ils veulent se battre sous les couleurs de leur drapeau, (…) et je ne vois pas pourquoi cela ne pourrait pas se faire ».[11] Finalement, une Brigade juive forte de 5 000 Juifs de Palestine combattra en 1945 en Italie.

Le 6 novembre 1944 Lord Moyne, ministre résident au Moyen Orient, un ami de Churchill, est assassiné par des terroristes du groupe Stern. C’est la rupture totale et définitive malgré la condamnation formelle de David Ben Gourion, le président de l’Agence juive.[12] Churchill cesse de soutenir la cause sioniste. Le 17 novembre il déclare à la Chambre des Communes : « Si nos rêves concernant le sionisme doivent se terminer dans la fumée des pistolets d’assassins, si nos efforts pour son futur ne résultent que dans un nouveau groupe de gangsters dignes des nazis, alors comme moi-même bien des gens devront reconsidérer la position que nous avons si constamment maintenue dans le passé ».[13] Pourtant, quelques jours auparavant, Churchill avait promis à Chaim Weizmann, le leader sioniste qui sera le premier président d’Israël, une bonne partition de la Palestine et l’immigration après la guerre de 100 000 Juifs par an pendant quinze années.[14] Les conséquences de la cassure provoquée par l’assassinat de Moyne sont décisives.

Churchill prend ses distances. Il écrit au Colonial Office le 6 juillet 1945 : « Je ne constate pas le plus petit avantage pour la Grande-Bretagne qui ait découlé de cette tâche pénible et ingrate (exécution du Mandat reçu en 1920 de la Société des Nations). Quelqu’un d’autre devrait maintenant prendre la suite ». Churchill pense aux Etats-Unis. Le 1er août, quelques jours avant de remettre les pouvoirs aux travaillistes, il franchit une étape supplémentaire. Au cours d’un débat aux Communes, il déclare : « Il est parfaitement clair que la guerre juive dirigée contre les Britanniques en Palestine, si elle continue, nous dégagera automatiquement de toutes nos obligations de persévérer et détruira tout désir d’effort dans les coeurs britanniques ». Le message est clair, même si les USA ne prennent pas le relais, les Britanniques partiront si le terrorisme ne cesse pas.

Dans la même intervention, Churchill surprend. Bien que très informé, il ne s’est pas rendu compte de l’immensité de la Shoah. « Je dois dire que lorsque la guerre se termina, je n’avais aucune idée des horribles massacres qui prirent place ; des millions et millions qui ont été abattus. Cela s’imposa à nous graduellement après la fin des combats ». Il pense qu’il est inimaginable de croire « qu’il y a assez de place en Palestine pour les grandes masses qui désirent partir d’Europe ». Il ajoute un commentaire qui soulève la réprobation unanime des Sionistes : « Mais si un si grand nombre a été tué et massacré, il doit y avoir pas mal de place pour les survivants, il doit y avoir des héritages et des propriétés auxquels ils peuvent prétendre ».[15] Pour lui il devient inutile qu’ils aillent tous en Palestine. Une façon peu orthodoxe de résoudre le problème de la confrontation entre Juifs et Arabes.

C’est encore Churchill, maintenant dans l’opposition, qui le 1er août 1946 met en route aux Communes le processus du retrait britannique de la Palestine. « Je pense que le gouvernement devrait dire que si les Etats Unis ne veulent pas venir partager le fardeau de la cause sioniste (…) nous devons maintenant dénoncer notre mandat, le remettre à l’ONU et annoncer que nous évacuerons la Palestine à un moment restant à préciser ».[16] C’est clair, direct, abrupt et prémonitoire. Le style de l’homme. Le retrait ainsi annoncé va permettre aux Sionistes de réaliser dans la douleur et le sang leur rêve d’un Etat juif, l’Etat d’Israël.

 [1] GILBERT Martin. Exile and Return :The Struggle for a Jewish Homeland, Lippincott, Philadelphia,1978, p. 69.

[2] IBID. p. 128. Illustrated Sunday Herald du 8 février 1920,

[3]ALMOG  Shmuel, Nationalism, and Antisemitism in Modern Europe  1815-1945, Pergamon Press, London, 1990, p. 92.

[4] GILBERT, op. cit. p. 133.

[5] IBID, p. 135.

[6] MARRUS Michael R. Les Exclus, Les Réfugiés européens au XX siècle, Calmann-Levy, Paris, 1985, p. 275.

[7] WASSERSTEIN Bernard, Britain and the Jews of Europe , 1939-1945, Université de Brandeis, Oxford, 1979, p. 31.

[8] IBID.  p. 32.

[9] PENKOWER Monty Noam, The Jews were Expandable : Free World Diplomacy and the Holocaust, University of Illinois Press, Urbana,1983, p.75.

[10] WASSERSTEIN. Op. Cit. P. 32.

[11] IBID. p. 286.

[12] Agence juive: organisation qui représente les Juifs de Palestine auprès de l’Angleterre, la puissance mandatrice du territoire.

[13] OVENDALE Ritchie, Britain, the United States and the End of the Palestinian Mandat. 1942-1948, Suffolk, 1989, p.32.

[14] PENKOWER, op.Cit. p. 199.

[15] GILBERT. op.cit. p. 290.

[16] OVENDALE, Op.cit. p. 153.

 

L’Australie ferme ses portes aux Juifs. 1945-1948

Le 22 août 1945, le gouvernement australien annonce une politique très restrictive d’accueil des réfugiés juifs. Seuls ceux qui ont des parents proches résidant en Australie peuvent poser leur candidature. Les conditions d’acceptation de leur dossier sont nombreuses et strictes. Ils doivent avoir vécu dans des camps de concentration ou de travail, ou avoir été déportés de leur résidence normale, ou encore avoir dû mener une existence clandestine en Europe. De plus, ils doivent être en bonne santé, adopter un bon comportement, ne faire l’objet d’aucune mention négative à leur égard des services de sécurité britanniques et être pris en charge financièrement par des garants.[1] Ils seront rares à répondre à ces critères.

En 1947, deux années après la victoire, toutes les enquêtes d’opinion, déclarations et articles concernant les réfugiés juifs expriment des réticences qui seraient qualifiées aujourd’hui d’antisémitisme violent. Une enquête révèle que 58% des personnes interrogées estiment que l’Australie ne doit pas offrir de refuge aux Juifs.[2] En janvier 1947, Ken Bolton, président de la Ligue des soldats de retour, s’exclame à propos des Juifs qui arrivent de leur refuge de Shanghai : « Ne battons pas les buissons, ce sont des Juifs allemands de la même espèce que ceux qui sont venus avant… Est-ce que ces réfugiés aident au développement de l’Australie en défrichant la terre, en construisant des routes ou en prenant la pioche et la pelle pour travailler ? Non ! Ils travaillent avec leur tête, pas au profit de l’Australie mais pour eux-mêmes. »[3] C’est le reproche stéréotypé du Juif qui n’est pas un travailleur manuel. Les détracteurs australiens continuent sur la même voie. Une communication de juillet 1947 du gouvernement australien à ses représentants auprès de l’International Refugees Organisation qui est chargée en Europe de trouver des pays d’accueil est significative : « Les immigrants doivent être sélectionnés uniquement sur leurs capacités professionnelles et industrielles et la contribution qu’ils apporteront à la vie en Australie. Leur confession religieuse ne nous concerne en aucune façon. »[4]

Pour Robert Menzies, plusieurs fois Premier ministre, les Juifs sont responsables de l’antisémitisme. Il déclare dans l’Australian Jewish Herald du 21 février 1947 que « le danger de l’antisémitisme et des préjugés raciaux serait augmenté et non diminué, si le public australien estime qu’une trop grande proportion de réfugiés juifs sont recensés dans nos statistiques annuelles d’immigration. Le refus de reconnaître ces faits, c’est décider d’ignorer l’opinion réelle du public. » Il conclut en soulignant que les réfugiés eux-mêmes sont largement responsables des sentiments négatifs à leur égard, car ils contribuent souvent « aux préjugés et à l’incompréhension du fait de leur méconnaissance des habitudes et des standards australiens. »[5] Les Juifs ne doivent pas se plaindre d’ingratitude.

En février 1947, Jack Lang, Premier ministre du New South Wales et éditeur du Century, écrit que l’Australie « ne désire pas importer le terrorisme sioniste ». Il prétend que l’immigration des réfugiés juifs est conduite « par la même organisation internationale… qui récemment exhortait la résistance juive en Palestine. »[6] Lang fait l’amalgame entre les réfugiés et le comportement terroriste de certains mouvements clandestins juifs en Palestine. Les réfugiés juifs ne sont pas bien accueillis en Australie. Non seulement les barrières à leur arrivée sont multiples, mais on fait savoir aux rares qui les franchissent qu’ils ne sont pas bienvenus. Rappelons qu’en 1947 quelques 200 000 Juifs s’entassaient dans les camps de Personnes Déplacées (DP) en Allemagne et en Autriche. Ils cherchaient désespérément un pays d’accueil pour quitter les terres ensanglantées de leurs bourreaux.

Paul Morawetz, un réfugié faisant partie de la communauté juive australienne, dit désabusé à l’Australian Jewish News du 28 janvier 1949 : « Etant donné la réception froide que les immigrants juifs ont reçu ici et le fait qu’Israël a un besoin urgent d’immigrants, les migrants juifs doivent tous aller en Israël… Les talents que les Juifs ont apportés ici et leur contribution à toutes les sphères de la vie australienne et de son économie n’ont pas été appréciés bien que les Juifs se soient démenés dans ce but. »[7] Malheureusement l’accès à la « Terre promise » resta très difficile. Plus de 50 000 DP Juifs qui tentèrent d’y arriver se retrouvèrent internés par les Anglais à Chypres pendant de de longs mois. Ce n’est qu’en mai 1948, après la naissance de l’Etat d’Israël qu’ils furent autorisés à y arriver.

[1] Blakeney 1965, p. 291. A partir de 1947 tous leurs frais seront supportés par le JOINT et dans une moindre mesure par la communauté juive australienne.

[2] Ibid. p. 292.

[3] Ibid. p. 294. En fait la plupart des Juifs réfugiés à Shanghai sont des Allemands.

[4] Ibid. p. 365.

[5] Ibid. p. 299.

[6] Ibid..

[7] Ibid. p. 311.

Les exemptions n’ont pas sauvé les Juifs hollandais.

En Europe occidentale, les Allemands ont multiplié les catégories de Juifs exemptés d’arrestation et de déportation. Les nazis ont poursuivi un double but. Garder en vie les Juifs qu’ils jugent momentanément utiles. Donner de l’espoir aux autres en leur montrant qu’il ne s’agit pas d’opérations systématiques, afin que les déportations se passent dans le calme et de façon ordonnée. Ce régime d’exemptions a souvent été décrit comme un piège pour endormir la méfiance et créer de fausses espérances.

En Hollande ce régime d’exemptions est de loin le plus important. En avril 1943, 5 800 « Munitions Jews » sont encore exemptés de déportation, ils travaillent pour les usines d’armement.[1] La majorité est employée dans les usines Hollandia pour l’équipement de l’Afrika-Korps du maréchal Rommel. En mai 1943, Himmler, le Reichsführer-SS, prend le pas sur les militaires et met fin à ces activités. Tous ces travailleurs juifs sont envoyés à Westerbork.[2] Sur 3 400 ouvriers de l’industrie diamantaire, 2 100 sont juifs. Les Allemands étant à court de diamants taillés et de diamants industriels, ces « Diamond Jews » sont protégés. En décembre 1944, les derniers sont pourtant envoyés au camp de Sachsenhausen près de Berlin.[3] Seuls les ateliers juifs travaillant pour le service de l’habillement de l’armée allemande seront maintenus jusqu’à la fin de la guerre.[4] Contrairement à leurs homologues français et belges, ces ouvriers échapperont à la déportation. Il n’en reste pas moins qu’en avril 1943 75% des classes laborieuses hollandaises avaient été envoyés à la mort, 59% des classes moyennes et seulement 43% des classes supérieures.[5]

Les classes dirigeantes et les familles établies ont été moins exposées. Les Pays-Bas sont au premier rang. On y trouve le plus grand nombre de Juifs influents possesseurs de documents de protection. En septembre 1942, le Joodsche Raad [6]( JR ) obtient 17 500 estampilles de protection, de quoi protéger plus de 10% de la population juive hollandaise. La plupart sont attribuées au personnel du JR, à leur famille et à des Juifs importants qui firent le siège du JR pour obtenir l’estampille. Un témoin écrit : « Lorsque les premières exemptions furent données, les scènes au Conseil juif furent indescriptibles. Les portes furent enfoncées, les employés du Conseil attaqués et la police dut souvent être appelée (…) Les exemptions devinrent rapidement l’obsession de chaque Juif. »[7] L’immunité ne dure pas. Le 21 mai 1943, les Allemands demandent au JR de désigner pour la déportation 7 000 Juifs appartenant à son personnel exempté.[8] Convoqués, 700 Juifs seulement se présentent au départ. Les Allemands lancent alors un raid punitif le 26 mai et arrêtent 3 000 Juifs à Amsterdam.[9] Le 29 septembre 1943, entre 3 000 et 5 000 des derniers Juifs d’Amsterdam sont internés à Westerbork, puis envoyés à Theresientadt. Les deux dirigeants du JR, Cohen et Asscher qui est dissous, sont parmi eux.[10] On le voit, de nombreux porteurs d’estampilles ont pu se réfugier dans la clandestinité à temps.

D’autres groupes de Juifs vont bénéficier à des titres divers d’une certaine clémence. Une centaine de familles hollandaises puissantes sont regroupées sur ordre allemand au château de Barneveld. En septembre 1943, elles sont déportées au camp de Theresienstadt où la plupart survivront.[11] Les Allemands décident aussi d’épargner 1 300 Juifs détenteurs de certificats d’immigration pour la Palestine ou dont la famille à l’étranger possèdent d’importants capitaux. Ils pourraient servir de monnaie d’échange pour le rapatriement d’Allemands internés par les Alliés ou le paiement de rançons. Ils sont finalement envoyés au camp de Bergen Belsen.[12]  200 riches familles juives ont pu quitter les Pays-Bas et se réfugier hors d’Europe. Himmler en donne la raison. « J’ai interrogé Hitler au sujet de la libération de Juifs contre le paiement de devises étrangères. Il m’a donné le pouvoir de faire des arrangements à ma discrétion dans la mesure où il est possible d’obtenir des sommes appréciables de l’étranger. »[13] Et que penser de ceux qui ont donné leur accord pour être mutilés comme prix de l’exemption ? 2 562 Juifs mariés sans enfant à des non-Juifs ont été stérilisés par les Allemands, la condition pour éviter la déportation.[14]

Sur les 5 000 Juifs hollandais envoyés à Theresientadt, 2 000 ont survécu dont les deux dirigeants du JR. Un traitement préférentiel lorsque l’on sait que sur 140 000 Juifs internés dans ce camp, le nombre de survivants ne dépasse pas 19 000.[15] Sur les 4 000 Juifs hollandais déportés à Bergen Belsen la moitié était en vie à la Libération.[16] Un rapport allemand du 20 mars 1943 donne la raison de cette relative clémence. Les personnes ayant un historique de services distingués pendant la « déjudéification » des Pays-Bas » ne seront pas déportées vers l’Est, mais envoyées à Theresientadt.[17] Les Allemands savent distinguer et reconnaître ceux qui les ont servis. Et pourtant ces exemptions n’ont été dans de nombreux cas qu’une illusion. Elles n’ont pas empêché 71% des Juifs vivants aux Pays-Bas d’être déportés vers la mort.[18]

 

 

[1] PRESSER J., Ashes in the Wind. The destruction of the Dutch Jewry, Wayne University Press, Detroit, 1988. p. 318.

[2] MOORE Bob, Victimes & Survivors. The Nazi Persecution of the Jews in the Netherland, 1940-1945, Arnold, London, 1997. p. 99. Westerbork, l’équivalent de Drancy en Hollande.

[3]STEINBERG Maxime, 1942, les cent jours de la déportation des Juifs de Belgique, La vie ouvrière, Bruxelles, 1984.  p. 371 et 374

[4] STEINBERG. p. 151.

[5] MOORE, p. 113.

[6] Conseil juif, l’équivalent de l’UGIF français. Le JR a été constitué à la demande des autorités allemandes.

[7] Cité in Moore 1997, p. 96.

[8] Les dirigeants de l’UGIF ont refusé des désigner les Juifs qui devaient être déportés. Ils ont été déportés à la mort.

[9] JONG  de Louis, The Netherland and Nazi Germany, Harvard University Press, Cambridge, 1988. p. 12,13 et 18.

[10] PRESSER, p. 212.

[11] WARMBRUNN Werner, The Dutch under Occupation, Stanford University Press, Stanford, 1963., p. 66.

[12] MOORE, p. 102.

[13] Cité in PRESSER, p. 285. Mémorandum de Himmler du 10 décembre 1942.

[14] PRESSER, p. 202. D’après un document allemand du 15 juin 1944.

[15] GUTMAN Israel, ed. Encyclopedia of the Holocaust, McMillan Publishing Company, New York, 1990., p. 1463.

[16]JONG de, p. 17.

[17] Cité in PRESSR, p. 275.

[18] A comparer avec un pourcentage de déporté de 43% en Belgique et de 23% en France. GUTMAN Israel p, 1799.

L’élimination des Juifs de Pologne après la guerre. 1945-1947

La guerre est terminée, la paix est revenue. Trois millions de Juifs polonais ont été assassinés par les nazis. 200.000 reviennent d’URSS et 40 000 ont survécu. Ils voyaient la fin de l’enfer dans lequel ils avaient vécu. Il n’en fut rien, des persécutions allant jusqu’au meurtre les forceront à fuir leur pays dominé par un régime communiste.

Avec ou sans communisme, l’antisémitisme meurtrier l’aurait emporté en Pologne tant la société en est infectée. « L’anticommunisme, une excuse trop facile ! Il y avait aussi des Polonais catholiques parmi les communistes par conviction ou par intérêt, on ne venait pas les tuer à domicile. Toute la différence est là. Nous avions échappé à mille périls et tout recommençait », explique un témoin juif.[1] Il suffit de lire un article paru le 20 janvier 1942 dans The Nation, le journal des Démocrates Chrétiens, pour comprendre l’enracinement profond de l’antisémitisme en Pologne : «… La situation rend impossible d’accepter le retour des Juifs à leur position privilégiée sans exposer le pays à de graves soulèvements … Nous devons annoncer ouvertement que non seulement nous refusons de restaurer les droits politiques et patrimoniaux des Juifs, mais que nous voulons qu’ils partent tous de notre pays. » Et ce même parti démocrate-chrétien d’insister en 1944 : « Le problème juif doit être résolu par une émigration graduelle des Juifs qui après la politique allemande d’extermination sont encore en vie… Le point de départ sera la confiscation par l’Etat des propriétés juives sans héritiers … »[2]

Le témoignage de Sholem Rosenberg, un militant socialiste, illustre ce qui attend les Juifs de retour : « La joie fut hélas de courte durée. Nos gens religieux débarquaient avec leur barbe et leur costume traditionnel que la Russie athée ne leur avait jamais interdit de porter. Dès que nous sommes arrivés à Lodz, le fait d’avoir une barbe ou de parler yiddish dans la rue nous a tout de suite attiré des réflexions désagréables du genre : « Mais d’où sortent donc tous ces Juifs ?  Ou encore : comment se fait-il qu’il en reste autant ? quand ce n’était pas : Des Juifs… encore des Juifs ». Rosenberg ajoute : « Par la suite nous avons compris que les Polonais comme les Allemands trouvaient normal de nous tuer. Psychologiquement c’était devenu une sorte de crime admis de nous faire disparaître complètement. »[3] A l’été 1947 plus de 1500 Juifs avaient péri.[4]

Moins proche du drame et avec la retenue qui sied à un directeur de l’UNRRA à Berlin, H.J. Fishbein décrit la situation au Comité d’enquête anglo-américain : « L’histoire de leurs expériences depuis six mois est une histoire monotone répétée par tous les réfugiés venant de Pologne. Ils parlent de lettres reçues d’une organisation polonaise connue sous le nom de A.K. qui signifie armée patriotique… Elle est opposée au gouvernement actuel de la Pologne. Ces lettres menacent sans appel les Juifs de meurtre s’ils continuent à vivre dans cette localité. Il leur est généralement donné 24 à 48 heures pour partir. Ces lettres sont confirmées par des actes de terrorisme, de pillage et des meurtres commis par cette organisation… »[5]

Les pogroms se sont produits dans une douzaine de villes. La plus violente de ces attaques a lieu à Kielce le 4 juillet 1946. Tout a commencé sur les dires d’un enfant imaginatif de neuf ans qui raconte au poste de police local qu’il a été enlevé et détenu captif pendant deux jours par des Juifs dans une cave où il a assisté au meurtre « rituel » d’autres enfants chrétiens. Une histoire sans fondement. La foule déchaînée va battre à mort 46 Juifs, une centaine sont gravement blessés. Les cadavres sont sauvagement mutilés.[6] Un article du New York Times daté du 11 juillet montre le climat délétère qui règne :  « Quiconque a visité la ville de Kielce après le pogrom a cherché en vain une expression de regret ou de honte sur les visages. A l’exception d’affiches officielles réclamant un retour au calme, il ne s’est trouvé personne pour regretter le massacre. »[7] « Outre des gangs de terroristes pour lesquels le meurtre de Juifs est devenu une affaire quotidienne, une foule d’au moins 5000 personnes (15 à 20 000 d’après des témoins) a pris part au pogrom, lequel a duré plus de cinq heures, même après que l’armée fut intervenue. »[8]

Les attaques vont continuer. Trois jours seulement après les événements de Kielce, six Juifs qui se trouvent à bord d’un train allant de Varsovie à Bialystok sont assassinés. Près de Lublin les terroristes tendent une embuscade à un train de voyageurs. Cinq soldats de l’armée rouge et trois passagers juifs sont exécutés. Le lendemain ce sont quatorze Juifs qui subissent le même sort dans un train entre Katowice et Wroclaw.[9] On comprend dès lors que les départs qui se sont succedés depuis 1945 se transforment en un exode massif.

De juillet 1945 à juillet 1946, dans l’année qui précède le pogrom de Kielce, 65 000 Juifs sont partis de Pologne. Les départs vont littéralement exploser pendant les mois de juillet, août et septembre 1946. Au cours des trois mois qui suivent Kielce, ce sont près de 100 000 Juifs polonais qui déferlent vers les zones d’occupation occidentales.[10]

Copyright  Marc-André Charguéraud

[1] Cité par Hillel 1985, p. 175.

[2] Cité par Dobrozsycki in Yad Vashem 1990, p. 4 et 5.

[3] Cité par Hillel 1985, p. 174 et 175.

[4] Wasserstein 2000, p. 44.

[5] Cité par Gay 2002, p. 183. En février 1946.

[6] Steinlauf in Wyman 1996, p. 112. Bauer 1970, p. 206.

[7] Cité par Dinnerstein 1982, p. 108. Un seul prêtre dénonce le pogrom de Kielce, le père Henryk Werynski de Cracovie. Le Cardinal Sapieka le suspend immédiatement.

[8] Cité par Hillel 1985, p. 303.

[9] Cité par Hillel 1985, p. 305.

[10] Bauer 1989, p. 74 et p. 131.

Alliés et Allemands rendent impossible le ravitaillement des Juifs internés. 1940-1945.

                    On demande au CICR d’intervenir dans les camps, mais on lui                                               refuse les moyens qu’il réclame.

 Les organisations juives américaines ont à plusieurs reprises demandé au Comité International de la Croix-Rouge (CICR) d’envoyer aux détenus juifs des camps de concentration nazis des secours dont les Alliés lui refusent le financement et l’approvisionnement et dont les Allemands interdisent l’accès. Une mission impossible.[1] Le CICR est pris entre le marteau allié et l’enclume allemande.

Fin 1942, 400 000 Juifs se trouvent dans des camps de travaux forcés du Reich et de Pologne.[2] Ils ne seront plus que 200 000 fin 1944. A la Victoire seuls 100 000 Juifs survivent dans les camps libérés.[3] La quasi totalité sont d’anciens prisonniers des camps de travail.[4] Ce qui signifie que bien plus de 300 000 Juifs sont « morts par le travail » pour paraphraser le slogan nazi « le travail rend libre » figurant sur le portail d’entrée d’Auschwitz.[5] Que ce soit par épuisement au travail, manque de nourriture ou maladie, la mort fut souvent une délivrance. On ne survit pas longtemps dans les camps de travail nazis. La durée de vie dans les usines de caoutchouc synthétique d’IG Farben à Monowitz près d’Auschwitz n’excédait pas quatre mois.[6]

L’envoi massif de nourriture, de médicaments et de vêtements aurait permis de maintenir en vie des semaines, voire des mois, cette population condamnée. Pour des milliers d’hommes et de femmes, c’était l’espoir de survivre jusqu’à la Libération. Des organisations juives américaines ont demandé de façon répétée au CICR d’intervenir. Le cri d’alarme au CICR du 6 juin 1944 de Léon Kubowitzki, en charge des opérations de sauvetage du Congrès Juif Mondial (CJM) à New York, est symptomatique : « Il ne faut pas oublier que les Juifs (…) qui sont sous-alimentés sont tués quand ils n’ont plus assez de forces ».[7] Le 23 février 1945, le War Refugee Board (WRB) mis en place par Roosevelt en janvier 1944 pour se porter au secours des réfugiés et des détenus civils, s’avoue impuissant : « La Croix-Rouge internationale est notre seul moyen de contact direct avec les camps. C’est de Suisse que les opérations peuvent être le mieux dirigées ».[8] Le CICR, une organisation non gouvernementale (ONG) comme on l’appellerait aujourd’hui, se retrouve seule en première ligne et tous les secours reposent sur ses épaules.

L’Europe affamée ne peut répondre à des besoins aussi importants. Le CICR ne dispose plus de ses actifs financiers outre-mer, les Alliés les ont bloqués dès le début des hostilités. Dans ces conditions, le CICR a un besoin impératif d’approvisionnements et de financements venant des Alliés. Ils lui sont systématiquement refusés. Dès le 22 août 1940  Winston Churchill étend le blocus économique de l’Allemagne à tous les secours humanitaires. « Aucune forme de secours ne peut être autorisée qui pourrait directement ou indirectement assister l’ennemi dans son effort de guerre », déclarait-il aux Communes.[9] Une politique que Londres a strictement suivie jusqu’à la victoire.

De son côté Anthony Eden, le ministre britannique des Affaires étrangères, confirme en mars 1944 encore l’embargo financier envers le CICR. Il écrit : « Si nous donnons notre accord pour que des sommes soient remises au CICR, nous risquons de nous engager dans le relâchement de notre blocus financier et cela pourrait devenir un avantage réel pour l’ennemi ».[10] Cet avantage potentiel serait resté bien mince, compte tenu des sommes relativement modestes en question.

Aux Etats-Unis la politique du State Department est d’une simplicité déconcertante. Peu importe qu’une partie du programme des nazis soit d’affamer à mort ses victimes, « la responsabilité et le devoir évident de fournir des secours appartiennent aux autorités occupantes ». D’ailleurs, ajoute le ministère, les Allemands intercepteraient tous les colis au bénéfice de leur propre population.[11]  Le War Refugee Board estime pourtant que « la quantité de nourriture susceptible de tomber entre les mains de l’ennemi ne pouvait affecter l’issue de la guerre ou prolonger celle-ci ».[12]

Le blocus aurait peut-être été assoupli, si le CICR avait pu fournir la preuve qu’il était à même de contrôler la distribution des secours dans les camps. Il aurait alors fallu que ses délégués puissent visiter régulièrement les camps de concentration et s’entretenir sans témoins avec les captifs. Ce ne fut pas possible. Les Allemands ont pendant toute la guerre interdit l’accès des camps de concentration au CICR. En janvier 1939 déjà, la Croix-Rouge allemande prévient le CICR que les autorités lui défendent d’envoyer des secours aux camps de concentration. En décembre 1939 la Croix-Rouge allemande informe le CICR qu’il ne saurait être question pour le moment de visite des camps. [13] Ce moment dura jusqu’en avril 1945 !

Ces interdictions sont répétées chaque fois que le Comité international est intervenu à ce propos. L’ouverture au CICR des camps par les Allemands aurait-elle permis de secourir les Juifs internés ? C’est incertain. Pour le docteur Sethe du ministère des Affaires étrangères du Reich « … ces Israélites ont été déportés pour avoir essayé de porter atteinte à la sûreté de l’armée allemande ; ils ne sont pas considérés comme des internés mais comme des criminels… » C’est l’affaire de la Gestapo.[14] Personne ne peut rien pour eux.

Le CICR multiplia les propositions aux Alliés. Le 24 août 1943 il écrit :« Le Comité international se permet d’exprimer le voeu que les dirigeants de la guerre économique veuillent bien tenir compte (à titre exceptionnel) de la situation particulièrement difficile de ces prisonniers originaires des territoires occupés qui sont détenus dans les camps de concentration, qu’ils examinent la possibilité de surseoir aux conditions relatives aux visites des camps et à la fourniture de listes pour les besoins de contrôle et acceptent les quittances individuelles comme contrôle suffisant. »[15] « Cette proposition ne devait pas avoir plus de succès que toutes les démarches précédentes du CICR dans ce domaine », écrit le professeur Favez.[16]

Aucun appel ne put avoir raison de la politique sacro-sainte de l’Economic Warfare Board des autorités alliées chargées de gérer l’économie de guerre.  Ni au début 1944 l’intervention pressante du Congrès Juif mondial qui demande une fois de plus au War Refugee Board un soutien massif pour le CICR : « Des navires pour transporter des approvisionnements vers les camps d’internement… un assouplissement du blocus allié des colis d’alimentation vers les camps de travail, des fonds pour le CICR ».[17] Ni l’ultime demande du CICR  dans une note du 30 juin 1944 à Washington : « Le CICR a déjà souligné la nécessité de recevoir des envois de vivres des pays d’outre-mer pour pouvoir entreprendre une action de secours générale dans les camps de concentration… »[18]

En dépit de toutes ces contraintes très sévères, le Comité international put envoyer sans l’aide des Alliés aux camps de concentration, où se trouvaient des milliers de Juifs, 1.631.000 colis représentant 6.836 tonnes.[19] Des chiffres tragiquement faibles si on pense aux 90 millions de colis correspondant à 430.000 tonnes, qui furent distribués dans les camps de prisonniers de guerre.[20]

Mais que pouvait faire de plus le CICR alors que Richard Law, chef de la délégation britannique à la conférence alliée des Bermudes qui débuta le 19 avril 1943, déclarait que les réfugiés et les personnes persécutées « ne doivent pas être leurrées (…) dans l’espoir qu’une aide allait leur arriver, quand en fait nous sommes incapables de leur apporter immédiatement un secours ».[21] L’Observer de Londres concluait : « On nous dit que ce problème dépasse les ressources combinées de l’Amérique et de la Grande-Bretagne. … Si la Grande-Bretagne et l’Amérique ne peuvent aider, alors qui le peut ? »[22]

 [1] « Mission impossible » C’est le titre d’un ouvrage de Jean-Claude FAVEZ sur le CICR. Lausanne, Payot, 1988.

[2] GRUNER Wolf, Jewish Forced Labour under the Nazis. Economic Needs and Racial Aims, 1938-1944, Cambridge University Press, New York, 2006, p. 291. Allemagne, Autriche, Tchécoslovaquie, Gouvernement général de Pologne et territoires polonais occupés.

[3] BRIDGMAN J0hn, The End of the Holocaust.The Liberation of the Camps, B.T.Batsford, Londres,1990, p. 57, note 4. Cite un article de Yehuda Bauer dans Yad Vashem Studies VIII : «  Il semble que le nombre de Juifs qui étaient encore en vie après les épidémies et les vicissitudes des premières semaines après la Libération était de 100 000. »

[4] L’exception ce sont les quelques milliers de Juifs d’Europe occidentale que les nazis gardaient  au camp de Bergen Belsen comme monnaie d’échange.

[5] Arbeit macht frei.  S’ajoutent à ces 300 000 morts par le travail ceux qui pendant cette période sont arrivés dans les camps de travail et ont disparu.

[6] BRENNER Michael, After the Holocaust : Rebuilding Jewish Lifes in Postwar Germany, Princeton University Press, NJ, 1997, p. 75.

[7] PENKOWER Monty Noam, The JewsWere Expandable : Free World Diplomacy and the Holocaust, Urbana, University of Illinois Press 1983, p. 226.

[8] STAUFFER Paul, « Sechs furchtbare Jahre… » Auf den Spuren Carl J. Burckhardts durch den Zweiten Weltkrieg, Zurich, Verlag NZZ, 1998, p. 329.

[9] PENKOWER, op. cit. p. 123

[10] WASSERSTEIN Bernard, Britain and the Jews of Europe , 1939-1945, Clarendon, Université de Brandeis,  1979, p. 325.

[11] FEINGOLD Henry L, The Politics of Rescue : The Roosevelt Administration and the Holocaust , 1938-1945, New Brunswick N J, Rutgers University Press, 1970,  p. 187.

[12] WYMAN David,  L’abandon des Juifs. Les Américains et la solution finale, Flammarion, Paris, 1987, p. 367.

[13] FAVEZ Jean Claude, Une mission impossible, le CICR, les déportations et les camps de concentration nazis, Editions Payot, Lausanne, 1988,  p. 89 et 141.

[14] BUGNION, François, Le Comité International de la Croix-Rouge et la protection des victimes de la Guerre, Comité International de la Croix-Rouge, Genève 1994, p. 240. Réponse de Sethe au CICR du 30 mai 1942.

[15] COMITE INTERNATIONAL DE LA CROIX-ROUGE, L’Activité du CICR en faveur des civils détenus dans les Camps de Concentration en Allemagne, 1939-1945, CICR, Genève 1947, p. 54.

[16] FAVEZ. op. cit. p. 174.

[17] PENKOWER Monty Noam I , The Efforts of the American Jewish Congress and the World Jewish Congress in the Years of the Holocaust, in FINGER Seymour Maxwell ed. American Jewry and the Holocaust : A Report by the Research Director, his Staff and Independant Research Scholar Retained by the Director for the American Jewish Commission on the Holocaust, New-York, Holmes and Meier, 1984, p. 10.

[18] CICR. op. cit. p. 60.

[19] BUGNION op. cit. p. 244.

[20] Les prisonniers de guerre étaient protégés par la Convention de Genève que les Allemands avaient signé et ont respecté pour les pays qui l’avaient également signé. Ce ne fut pas le cas de l’URSS.

[21] MORSE Arthur D, Pendant que six millions de Juifs mouraient, Laffont, Paris, 1969, p. 53.

[22] Ibid. p. 54.

La maison d’Izieu, un drame affligeant. 1943-1944.

                Les 44 enfants assassinés n’auraient-ils pas pu être dispersés à temps.

Izieu lieu emblématique choisi pour perpétuer la mémoire des 11 600 enfants juifs assassinés par les nazis.[1] Un des principaux mémoriaux consacrés à la Shoah en France. « Les enfants d’Izieu sont le symbole même de l’innocence massacrée », écrit le président Mitterrand.[2]

Le jeudi Saint 6 avril 1944, des hommes de la Gestapo dirigés par Klaus Barbie accompagnés de soldats SS arrêtent et déportent vers la mort 44 enfants et 7 adultes de la maison d’accueil d’Izieu. On comprend difficilement qu’en avril 1944, quelques mois avant la Libération, les enfants n’aient pas été dispersés. La tragédie n’aurait-elle pas pu être évitée ?[3]

Sabine Zlatin « la Dame d’Izieu » est au centre de ce drame. Une femme exceptionnelle qui s’est consacrée pendant les premières années de l’occupation au sauvetage des enfants juifs, puis après leurs arrestations et la perte de son mari, oeuvra de manière exemplaire dans la résistance.

En 1941 Zlatin est congédiée comme juive de l’hôpital Saint Eloi de Lyon où elle travaille comme infirmière.[4] Elle est alors engagée par l’Oeuvre de secours aux Enfants OSE comme assistante sociale. Munie de papiers officiels, elle est autorisée par la préfecture de Montpellier à sortir quatre à cinq enfants du camp d’internement d’Agde à chacune de ses visites.

Zlatin rencontre des difficultés à placer ces enfants rapidement. Sous l’égide de l’OSE, elle ouvre alors pour eux un centre de « transit » à Palavas-les-Flots.[5]  L’OSE ferme cette structure d’accueil au printemps 1943. Après l’occupation allemande de la zone libre en novembre 1942, les responsables des maisons de l’OSE, qui regroupent quelque 1 200 enfants, jugent qu’elles sont devenues de véritables guets-apens et procèdent à leur liquidation et à la dispersion clandestine des enfants.[6]

Zlatin est sur le départ lorsque M.Fridérici, secrétaire général de la préfecture de Montpellier, lui demande de s’occuper de 17 enfants qui se trouvent abandonnés, semble-t-il, dans un camp de l’OSE près de Lodève. Pour fuir les rafles allemandes, « nous choisissons la sécurité de la zone d’occupation italienne où les Juifs sont protégés », écrit-elle.

Les responsables de la commune de Lodève délivrent à Zlatin un certificat demandant aux autorités de « faciliter l’accomplissement de sa mission ».[7] Fridérici lui fournit tous les papiers nécessaires, alerte le Secours National pour assurer le transfert et assurer l’accueil à Chambéry. Il demande au sous-préfet de Belley, Pierre Marcel Wiltzer, de trouver un bâtiment dans l’Ain. Izieu est choisi avec l’accord du maire M. Tissot. Par la suite Wiltzer aidera à plusieurs reprises la nouvelle maison d’enfants. Il intervient auprès du ministère de Vichy pour qu’une enseignante soit déléguée à Izieu.[8]

Izieu est peut-être « oublié au bout du monde, loin des villes où la Gestapo est implantée », mais de trop nombreuses organisations administratives de Vichy sont au courant de l’existence de la Maison d’Izieu pour espérer conserver un anonymat protecteur.[9] Lorsque les Allemands remplacent les Italiens en septembre 1943, la protection de Rome disparaît, le danger allemand tant redouté par Zlatin est de nouveau présent. Des pages ont été écrites détaillant les différentes personnes qui auraient pu dénoncer aux Allemands la colonie juive d’Izieu, sans conclusions certaines. On semble oublier que le centre d’ Izieu a été légalement constitué et se trouve enregistré et identifié à la préfecture de l’Ain comme une organisation juive s’occupant de Juifs français et étrangers. Les Allemands ont accès à cette information décisive.[10]

L’OSE poursuit activement la fermeture de ses centres pour enfants. Dans un rapport daté du 30 mars 1944 à ses correspondants suisses, l’organisation estime que « la liquidation des homes d’enfants est terminée. Tous les enfants ont pu être mis en lieu sûr. Depuis octobre plus de 1 000 enfants ont été transférés en placements familiaux ».[11]  1000 enfants passés en clandestinité en six mois. Ce chiffre éloquent  montre que, même s’il n’est pas aisé, le placement des 44 enfants d’Izieu n’aurait pas poser un problème majeur.

La maison d’Izieu n’est pas oubliée par l’OSE, mais elle ne dépend pas directement de cette organisation. C’est une structure indépendante créée et gérée par Sabine Zlatin et son mari Miron. Les rapports avec l’OSE sont fréquents et confiants. Zlatin est membre de l’OSE devenue « direction santé » de l’UGIF-Sud. Les relations deviennent toutefois de plus en plus tendues et le 13 décembre 1943, Zlatin envoie sa lettre de démission. « Un geste lourd de conséquences, et encore inexpliqué dans un contexte très défavorable », écrit Pierre-Jérôme Biscarat. [12] Il entraîne en décembre1943 la fin de la contribution financière de l’OSE à l’entretien de ces enfants.[13]

Entre-temps l’OSE et d’autres organisations ont dirigé vers Izieu des enfants qu’elles « ne savaient pas où placer ». « Nous nous sommes retrouvés avec quatre-vingt enfants ». « Nous avons pu réduire les effectifs en faisant passer les aînés par une filière vers la Suisse, et en plaçant quelques enfants dans des institution catholiques et protestantes (…) Le 6 avril il restait quarante-quatre enfants ».[14]

Les alertes se sont multipliées. Le 20 octobre 1943 à la Maison de la Verdière près de Marseille, 28 enfants et 9 mères ainsi que leur directrice Alice Salomon sont arrêtés et déportés.[15] Courant décembre des opérations de police allemande ont lieu dans le département de l’Ain. Elles s’intensifient début février 1944 avec la participation de 5 000 soldats. 184 personnes sont arrêtées, 42 fusillées et 38 maisons incendiées. Simultanément, le 8 février 1944, la Gestapo arrête dix membres de l’OSE dans le bureau UGIF de Chambéry. Dans la nuit du 22 au 23 mars, la Gestapo rafle le home de la Martillière. 18 enfants de l’Association des Israélites pratiquants sont arrêtés et transférés à Drancy.[16]

Zlatin est consciente du danger. Elle est au courant de la fermeture des centres de l’OSE et des arrestations. Absente d’Izieu la majorité de son temps, elle multiplie les contacts pour cacher les enfants.[17] Elle a pensé liquider le centre comme en atteste la lettre d’une collaboratrice datée du 14 janvier 1944.[18] La décision est malheureusement remise. Il faut attendre mars qu’un médecin voisin juif soit pris et déporté par la Gestapo pour que l’alarme s’impose et que s’organise l’évacuation de la maison. Zlatin a compris selon ses propres mots « qu’il était grand temps de dissoudre la maison ».[19] Trop tard !

Pourquoi a-t-elle attendu « six longs mois » après l’arrivée des troupes allemandes pour disperser les enfants dont elle a la charge et éviter la tragédie ?[20] Elle connaissait alors le danger imminent et fatal qui menaçait « ses enfants ». Son expérience à Palavas-les-Flots, la dispersion accélérée des enfants des maisons de l’OSE, le signal de la répression donné par les rafles de la Gestapo ne lui commandaient-ils pas d’agir sans retard ?

[1] LAZARE Lucien, La résistance juive en France, Stock, Paris, 1987, p. 223. Un chiffre proche de celui donné par KLARSFELD Serge, La Shoah en France, vol. 3. Le calendrier de la persécution des Juifs de France. Septembre 1942- août 1944, Fayard, Paris, 2001, p. 1915. Déportés de moins de 17 ans : 10 147 enfants.

[2] ZLATIN Sabine, Mémoires de la « Dame d’Izieu », Gallimard, Paris, 1992. p. III de l’avant-propos.

[3] Le cas des enfants juifs qui se trouvaient dans les foyers dirigés par l’UGIF dans l’ancienne zone nord, principalement à Paris est différent. La Gestapo non seulement en connaissait l’existence mais y envoyait les « enfants bloqués ». Terme barbare pour désigner des enfants restés seul après la « disparition » de leurs parents. J’ai traité le sujet dans un article paru en septembre 2011. [4] IBID, p. 31.

[5] IBID. p. 38.

[6] COHEN Richard. The Burden of Conscience. French Jewry’s Response to the Holocaust, Indiana University Press, Bloomington, 1987, p.141. Il s’agit des centres de l’OSE de la zone Sud, la seule zone où l’OSE opère avec sa propre organisation sous la couverture de l’UGIF-Sud.

[7] ZALTIN, op. cit. p. 43.

[8] IBID. p. 41 et 45.

[9] Quelques voisins malveillants ont pu aussi dénoncer aux Allemands la présence des enfants juifs d’Izieu.

[10] BISCARAT Pierre-Jérôme, Dans la tourmente de la Shoah, les enfants d’Izieu, Michel Lafon, Paris, 2008, p. 78 et 233 ss.

[11] KLARSFELD Serge, La Shoah en France. vol. 4, Le mémorial des enfants juifs déportés de France, Fayard, Paris, 2001, p. 111.

[12] BISCARAT, op. cit.  p. 174.

[13] ZLATIN, op. cit. p. 50.

[14] CAUSSE Rolande, Les enfants d’Izieu, Seuil, Paris, 1993, p. 98.

[15] KLARSFELD, op. cit. p. 106.

[16] BISCARAT, op. cit. p. 176 ss.

[17] ZLATIN, op. cit. p. 49. Principalement à Montpellier où elle a un « bureau clandestin ». Elle visite des enfants dans des familles d’accueil, des personnes âgées et des malades à l’hôpital.

[18] IBID. p. 55.

[19] IBID. p. 52.

[20] La question a été posée à la directrice du Musée-Mémorial des enfants d’Izieu qui estime malgré des recherches intensives ne pas avoir de réponse.