Les Américains refusent l’information. 1939-1941

L’Amérique est encore neutre, des rapports accablants d’Américains sur le terrain se succèdent mais le public reste sceptique,

Pendant les premiers mois de 1940, une série d’éditoriaux prophétiques avaient tiré le signal d’alarme. Elias Newman écrivait avec une exactitude terrifiante dans le magazine Friends of Sion de mars 1940 : « Après la dernière guerre mondiale, trois millions de Juifs se sont retrouvés mendiants ; avant que cette guerre ne se termine, sept millions seront des cadavres ». Nahum Goldmann, président du Comité exécutif du Congrès juif mondial, dans un article de juin 1940, prédisait : « si la situation continue, la moitié des 2 000 000 de Juifs de Pologne seront exterminés dans l’année qui vient. »[1] Le Newark Ledger, le 7 mai 1940, annonçait que cinq millions et demi de Juifs étaient dans la détresse et que nombre d’entre eux étaient condamnés à périr.[2] De tels propos auraient dû préparer le public américain à s’inquiéter de ce qui allait arriver ! Il n’en fut rien.

Plus tard, Knickerbocker, un journaliste américain de retour d’Allemagne, parlant au début de 1941 de la destruction des Juifs d’Europe, disait que « peut-être cinq à six millions de Juifs allaient mourir au bout du compte ». Ils ne seraient pas assassinés, mais condamnés « à une mort lente ».[3]

Le public américain refusa d’entendre ces déclarations prémonitoires. Pour lui, dans sa grande majorité, il s’agissait d’une vaste opération de propagande montée pour entraîner l’Amérique à intervenir dans le conflit. Or, plus que tout, les Américains voulaient rester neutres.

Que penser alors de tous ces rapports quasi journaliers que faisaient parvenir les journalistes américains travaillant en Europe ? Un certain nombre ne seront rapatriés qu’en 1942, quelques semaines après le début des hostilités entre l’Amérique et l’Allemagne. Auparavant, ils avaient côtoyé quotidiennement cette « mort sociale » dont les Juifs étaient les victimes. Dès décembre 1939, dans les gares ils avaient assisté au départ de milliers de Juifs d’Autriche et du Protectorat tchèque pour les « colonies de l’Est polonais ».

Les articles qui parurent dans la presse américaine furent nombreux. The New Republic du 15 novembre 1939, par exemple, parlait d’une « souffrance humaine au-delà de tout ce qui peut être imaginé ». « Graduellement tous les Juifs sont regroupés dans la région de Lublin, la partie la plus inhospitalière de l’ancienne Pologne », lisait-on dans le Chicago Tribune du 28 mars 1940. Le titre d’un article dans le Christian Science Monitor, du 17 mars 1941, ne laisse planer aucun doute : « Les Juifs n’ont aucune chance de survie dans l’ordre nouveau nazi. »[4]

Les Américains trouvaient ces rapports exagérés. Ils ne voulaient pas se laisser berner. Un éditorial du 9 mars 1940 rappelait aux Américains que pendant la Première Guerre mondiale « un très grand nombre d’histoires horribles furent confirmées, répétées avec acharnement (…) bien qu’entièrement fausses ». [5] William Zukerman, le correspondant européen du Jewish Morning Chronicle de New-York, n’écrivait-il pas le 9 novembre 1940 que la souffrance des Juifs n’était pas plus grande que celle endurée par d’autres populations ? Après la chute de la France, il prédisait une diminution de l’antisémitisme nazi, car il avait « atteint son but » et parce qu’« il ne reste que très peu de gens qui croient encore à ce bluff évident »[6]. Les Américains préféraient lire ce genre de commentaires qui les rassuraient et les confortaient dans leur inaction. Venant d’un journal israélite connu, l’information prenait toute sa valeur. Voilà enfin un journaliste, témoin direct de ce qui se passait, qui ne se laissait pas influencer par la propagande ! 

Si le public restait sceptique, les dirigeants politiques, eux, auraient dû se rendre à l’évidence. Les Etats-Unis eurent des ambassades à Berlin jusqu’en décembre 1941, à Budapest et à Bucarest jusqu’en janvier 1942, à Vichy jusqu’en novembre 1942.[7] Bien que ces diplomates aient transmis des témoignages fiables, ils ne provoquèrent pas de réactions de Washington.

Au début de l’été 1941 se déroulèrent des massacres en Europe centrale, dont les diplomates américains sur place furent informés de façon précise.[8] (22)  Les 27 et 28 août 1941, 14 à 16 000 Juifs des régions récemment annexées par la Hongrie, qui avaient été déportés par les autorités hongroises à Kamenets-Podolski, au nord-est du pays, furent massacrés à la mitrailleuse par les Allemands aidés de sapeurs hongrois. Informé de cette tuerie, le ministre de l’Intérieur hongrois ordonna l’arrêt des déportations.[9] Herbert Pell, ambassadeur des Etats-Unis en Hongrie jusqu’au 11 décembre 1941, était comme tout le monde à Budapest au courant de cet assassinat monstrueux. Pell, ami de Roosevelt, avait un accès direct auprès du Président et il était en général écouté.[10] Ses rapports restèrent pourtant sans réponse. 

Franklin Mott Gunther était à son poste de représentant américain à Bucarest, lorsque, le 29 juin 1941, 4 330 Juifs de la ville roumaine de Iasi furent entassés dans des wagons de marchandises verrouillés. Ils roulèrent, sans quitter la Roumanie, six à sept nuits sans nourriture, sans eau et sans air, les fenêtres ayant été obstruées. 2 650 Juifs moururent assoiffés ou asphyxiés dans ce transport fou, particulièrement horrible.[11] Déjà en janvier 1941, Gunther avait informé Washington du massacre de plus de 700 Juifs à Bucarest par les membres de la Garde de fer. Il donnait les détails du dépeçage de 60 corps juifs accrochés à des crocs de boucher. « Cela vous rend malade au plus profond de soi d’être accrédité auprès d’un pays où de telles choses arrivent. »[12]

Gunther se plaignait du silence de son ministère. Sa position sur place en était affaiblie : « Je n’ai pas manqué une occasion d’indiquer ma forte condamnation (…) et je continuerai dans cette voie en l’absence d’instructions spécifiques. »[13]) Quelques mois plus tard, Gunther comprit pourquoi il n’avait pas reçu de réponse de Washington. Ses supérieurs du Département d’Etat voulaient éviter toute intervention auprès du gouvernement roumain, qui aurait pu les contraindre à accueillir les Juifs qui fuyaient la tyrannie : « Accepter un tel plan a toutes les chances d’ajouter de nouvelles pressions pour l’asile dans les pays de l’hémisphère ouest », disait-on. Et puis comment peut-on sauver des Juifs roumains sans que le précédent ne s’applique à tous les Juifs persécutés ? « D’après ce que je comprends, nous ne sommes pas prêts à nous occuper de l’ensemble du problème juif », répondait Cavendish Canon, de la division des affaires européennes du Département d’Etat.[14]  En fait, l’Amérique n’était même pas prête à recevoir le nombre de réfugiés autorisé par ses propres quotas d’immigration, malgré les appels désespérés des Juifs d’Europe.

Copyright Marc-André Charguéraud. Genève. 2020. Reproduction autorisée sous réserve de mention de la source.

 

 

[1] ROSS, op. cit., p. 148 et 150.

[2] LIPSTADTt, op. cit., p. 145.

[3] LIPSTADTt, op. cit., p. 147.

[4] IBID,, p. 143, 145 et 148. D’autres exemples sont donnés par l’auteur.

[5] IBD. p. 137.

[6] FRIEDMAN, Saul S. No Haven for the Oppressed: United States Policy toward Jewish Refugees 1938-1945, Wayne University Press, Detroit, 1973. p. 109.

[7] LAQUEUR, op. cit. p. 25.

[8] Des tueries massives qui commencèrent dans les semaines qui suivirent l’entrée des troupes allemandes en URSS, en juillet 1941,

[9] BAUER 1996, op. cit., p. 207.

[10] FENYO Mario, Hitler, Horty and Hungary : German-Hungarian Relations 1941-1944, New Haven, Yale University Press, 1972,  p. 47.

[11] GUTMAN, op. cit., p. 711.

[12] MORSE, op, cit. p. 298.

[13] IBID,, p. 299.

[14] FEINGOLD 1970 op. cit., p. 179.

Avant la Shoah, l’Occident abandonne les Juifs persécutés à leur sort. 1933-1941

Les raisonnements les plus indignes sont invoqués. La situation des Juifs va s’améliorer, les aider c’est jouer le jeu des Nazis, la paix est mise en péril !

Deborah Lipstadt, qui a analysé la presse américaine de l’époque, constate que « jusqu’à la Nuit de Cristal et même après dans une moindre mesure, une importante partie de la presse continua à être optimiste en ce qui concerne le traitement des Juifs. Elle condamne la violence et immédiatement prédit que ce qui vient de se passer marque la fin de la campagne terroriste contre les Juifs. Ce qui n’arriva jamais. En fait, à chaque étape la brutalité augmentait… Aussi longtemps que l’on put argumenter que l’Allemagne allait adopter une attitude plus rationnelle et plus respectable, on pouvait arguer que le monde resterait en paix…. »[1]  Le désir de paix d’une grande partie des populations occidentales est tel qu’elles deviennent incapables de regarder les réalités en face, à moins qu’elles ne le veuillent simplement pas. Elles se répètent sans cesse, pour se rassurer et conforter leur opinion publique, que le régime allemand va se modérer et qu’Hitler va devenir un dirigeant respectable. Le moindre signe, la plus petite manifestation dans ce sens, sert de preuve irréfutable de cette évolution chimérique et devient l’excuse pour continuer dans cette voie sans issue.

Si la situation doit s’améliorer, alors ne vaut-il pas mieux que les Juifs restent chez eux ? Mais, les aider, les financer, n’est-ce pas jouer le jeu des oppresseurs d’aujourd’hui ? Sir Andrew MacFadyean, un libéral anglais connu qui s’est rendu sur place en janvier 1939, conclut qu’une solution dont l’exécution s’étendrait sur de nombreuses années « devrait être possible, sinon, aussi difficile que ce soit de le dire, il y a au moins un gentil qui en est sincèrement convaincu, il ne faut rien tenter de plus, sauf peut-être un minimum d’aide humanitaire. Le temps est arrivé où il faut considérer les Juifs vivants dans les Etats totalitaires comme étant des otages pour lesquels il est impossible de payer une rançon… sans augmenter l’appétit des ravisseurs à des montants qui ne pourront jamais être satisfaits. »[2]

Lord Winterton, président du Comité Intergouvernemental créé par la Conférence d’Evian, pense également qu’il faut arrêter de financer les Juifs européens. En décembre 1938, il s’élève contre la constitution du Baldwin Fund pour les réfugiés, que l’ancien premier ministre Earl Baldwin vient de lancer : « Moins l’Allemagne et d’autres pays avec d’importantes populations juives se sentiront obligés d’aider, plus ils adopteront l’attitude qu’il s’agit d’un problème que les autres pays doivent résoudre… Ces pays (l’Allemagne et les autres) en tireront la conclusion que la meilleure méthode pour forcer les autres pays à recevoir des Juifs, c’est de les persécuter. »[3] Au-delà de cette argumentation pernicieuse se profile la peur des gouvernements occidentaux d’avoir à étendre aux populations juives des pays de l’Est l’aide qui serait apportée au Reich, multipliant ainsi le problème par un facteur de dix et le rendant financièrement insupportable.

Alors, faut-il abandonner les Juifs européens aux persécutions qui s’aggravent quelle que soit l’aide apportée par l’Occident ? Comme le souligne Yehuda Bauer : « si, jusqu’en 1941, les Nazis eux-mêmes n’étaient pas conscients de leur projet d’exterminer les Juifs, il paraît difficile de demander à leurs victimes de l’avoir été avant eux. »[4] On pourrait dire la même chose de leurs sauveteurs potentiels, sans que cela puisse constituer une excuse pour ne rien entreprendre. Et pourtant il fallait d’urgence sauver ces Juifs, même si l’Holocauste n’était pas prévisible, car les nazis les faisaient mourir à petit feu en leur retirant tous les moyens de vivre tant sur le plan physique que sur le plan psychologique. Et cela, le monde le savait à la fin des années trente. La seule solution possible était de soustraire les victimes à leurs oppresseurs. Il fallait tout faire pour faciliter l’évacuation des Juifs en péril mortel, en sachant que jamais les tortionnaires ne financeraient les départs, mais qu’ils recourraient au pire pour provoquer l’exode. Que le nombre devint trop important, car l’augmentation des émigrants pris en charge risquait de multiplier le nombre de candidats à l’exil, peu importe. Dès le départ, il était évident que tous ne pourraient pas être sauvés, mais que le plus grand effort devait être fait, car chaque vie comptait. L’on ne peut que condamner les raisonnements indignes qui conduisirent à l’abandon des Juifs à leur sort. Ils furent dans de nombreux cas une excuse pour justifier une attitude passive.

Ne prenons qu’un seul exemple, celui des Etats-Unis. Sans transgresser la sacro-sainte réglementation des quotas d’immigration, les autorités américaines auraient pu au moins utiliser pleinement les quotas existants pour les Européens en permettant que l’affidavit concernant la clause LPC ne soit pas limité aux immigrants ayant de la famille aux Etats-Unis, mais soit étendu à d’autres entités solvables. Si le quota était rempli pour un pays donné et que le réfugié doive attendre de longs mois son tour, l’administration aurait pu trouver un lieu de séjour provisoire avec le concours des associations juives américaines. Enfin, au lieu de refouler les fugitifs qui arrivaient par bateau, n’aurait-il pas été préférable de les admettre temporairement, quitte à les interner dans des camps pour respecter la loi sur l’immigration ?

Au lieu de rechercher des solutions qui auraient pu sauver ne serait-ce que quelques milliers de fugitifs supplémentaires, les grandes puissances s’envoyèrent des reproches réciproques et stériles. L’exemple fameux, ce sont les échanges aigres-doux entre Londres et Washington. A la suite d’une réunion de cabinet britannique le 16 novembre 1938, les Anglais proposent aux Américains de consacrer la partie non utilisée du quota d’immigration anglais en faveur des réfugiés du Reich. La réponse du sous-secrétaire d’Etat Summer Wells est sèche : « Les quotas accordés par le Congrès ne sont pas la libre propriété des nations auxquelles ils ont été octroyés… on ne peut modifier les articles de la loi parce que certains gouvernements sont prêts à abandonner… les quotas qui sont accordés à leurs nationaux. »[5] 

L’administration américaine contre-attaquera, appuyée par les associations juives sionistes, lorsque le livre blanc sur la Palestine qui limite l’immigration juive dans ce pays sera publié le 17 mai 1939. Outre-Atlantique on crie au scandale :  interdire aux Juifs l’accès de leur propre pays, un crime ! En octobre 1938 déjà, presque la moitié des membres du Congrès avaient signé une pétition demandant au président Roosevelt de demander à la Grande-Bretagne de ne pas mettre en oeuvre un projet d’arrêt de l’immigration en Palestine dont on parlait.[6] De son côté l’Angleterre avait pris les devants, en juillet 1938 lors de la conférence d’Evian, lorsque Lord Winterton avait opposé une fin de non-recevoir à toute discussion sur l’immigration juive en Palestine : « On a fait valoir dans certains milieux que l’ensemble du problème, tout au moins en ce qui concerne les réfugiés juifs, pourrait être résolu si seulement on ouvrait toutes grandes les portes de la Palestine aux immigrants juifs, sans restrictions d’aucune sorte. Je tiens à déclarer avec toute la netteté possible que je considère toute proposition de ce genre entièrement insoutenable. »[7] C’est clair, net, définitif et sans explications. 

Il est vrai que les ténors politiques avaient déjà épuisé le thème des grandes conférences qui ne décident rien, mais calment l’imagination d’une opinion publique qui demande des mesures contre la barbarie nazie. L’établissement de centaines de milliers de Juifs dans le tiers monde avait déjà fait l’objet de projets immenses, longuement discutés et publiés, mais parfaitement irréalisables.

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1] Deborah Lipstadt – Op. Cit. p. 5

[2] Meir Michaeli – Op. Cit. p. 209 – Compte-rendu de janvier 1939 d’une visite de Sir Andrew MacFadyean à la demande du Board of Deputies of British Jews et de l’American Joint Distribution Committee pour examiner les conséquences des nouvelles lois raciales italiennes.

[3] Ari Johsua Sherman – Op. Cit. p. 185 citant Lord Winterton à propos du Baldwin fund.

Yehuda Bauer – Résistance et Passivité Juives Face à l’Holocauste – dans L’Allemagne et le Génocide juif  –  Op. Cit. p. 405

[5] Summer Wells, sous secrétaire d’Etat cité par Ari Johsua Sherman – Op. Cit. p. 177

[6] David Wyman – Paper Walls – Op. Cit. p. 257

[7] Actes du Comité Intergouvernemental – 6-15 juillet 1938 – Evian

 

La zone d’occupation italienne, un salut temporaire. Novembre 1942, septembre 1943.

            

 A la mi-novembre 1942, à la suite du débarquement allié en Afrique du Nord, les armées allemandes et italiennes occupent la zone libre française. La zone italienne s’étend alors de la Côte d’Azur au Dauphiné et à la Savoie. Un havre de paix et de liberté pour les Juifs ? S’opposant aux Allemands et au gouvernement de Vichy, les Italiens vont courageusement multiplier les mesures de protection de la population juive présente dans leur zone d’occupation, un engagement que l’armée italienne duplique dans ses zones d’occupation en Croatie et en Grèce.

En décembre 1942, les autorités allemandes décident par « mesure de sécurité » que tous les Juifs arrivés depuis le 1er janvier 1938 dans les trente kilomètres de la zone côtière méditerranéenne doivent être évacués. Leur transfert est prévu vers l’Ardèche et la Drôme, des départements occupés par la Wehrmacht. Les Italiens refusent de livrer ces Juifs. L’armée italienne n’hésite pas à employer la force pour appuyer son autorité. A la suite d’un attentat, les Allemands demandent à la gendarmerie française d’arrêter 2 000 Juifs. Celle-ci procède à des arrestations à Grenoble et Annecy. L’armée italienne établit aussitôt des barrages pour empêcher le départ des centaines de Juifs appréhendés.[1]

Envers Vichy les Italiens pratiquent une politique d’indépendance. Chaque fois que c’est possible, ils imposent leur autorité dans leur zone d’occupation. Il s’agit d’affirmer leur souveraineté sur un territoire qu’ils espèrent toujours annexer à la fin de la guerre. Lorsque, les 6 et 7 décembre 1942, le gouvernement français demande aux préfets d’incorporer dans les Compagnies de travailleurs étrangers certaines catégories de Juifs, les autorités italiennes décident de surseoir à l’application de cette mesure. La loi de Vichy du 11 décembre 1942 astreint tous les Israélites à faire apposer sur leur carte d’identité la mention Juif. Les Italiens l’interdisent.[2]

Les fonctionnaires et les officiers italiens sont d’autant plus prêts à prendre la défense des Juifs que l’antisémitisme à l’italienne est plus verbal que réel. Les lois antijuives promulguées en Italie en 1938 ne furent jamais appliquées avec rigueur. La population juive italienne ne dépasse pas 50 000 personnes dont moins de 3000 réfugiés.[3] La plupart des Juifs sont établis depuis des siècles et parfaitement intégrés.

On trouve des Juifs parmi les officiers des troupes d’occupation. S’estimant trop souvent mésestimés, déconsidérés, blessés dans leur fierté par les Allemands, les Italiens saisissent cette occasion de leur en remontrer. Les dirigeants du Reich sont intervenus au plus haut niveau pour obtenir du gouvernement italien qu’il s’aligne sur la politique antijuive nazie. Sans succès. Avec une souplesse toute italienne, Rome promet beaucoup mais ne prend aucune mesure coercitive.

Les autorités italiennes ont appliqué dans leur zone une réglementation humaine. Un exemple de tolérance dans un océan de barbarie. On estime que plus de 15 000 Juifs sont venus du reste de la France trouver refuge auprès de l’armée italienne.[4] Kurt Lischka, un des chefs de la Gestapo en France, écrit à Berlin : « De nombreux Juifs se sont réfugiés, sans discontinuer, dans la zone italienne, où ils se sentent complètement en sécurité en ce qui concerne la mainmise allemande. »[5] 

Avant même l’arrivée des Italiens, le bouche-à-oreille a fonctionné. Le 15 novembre Angelo Donati disait à Philippe Erlanger : « Ce sont les Italiens qui vont occuper la région (…) J’ai déjà alerté beaucoup de Juifs de Marseille et des alentours. Faites-en autant si vous le pouvez. Qu’ils viennent ici, ils seront protégés ».[6]

Même le gouvernement français est gagné par cet élan d’humanité. En juillet 1943, un nouveau préfet, André Chaigneau, est nommé pour les Alpes Maritimes. Sa déclaration devant les représentants des organisations juives est à la fois surprenante et réjouissante de la part d’un représentant officiel de Vichy : « Je n’admettrai désormais aucun acte arbitraire à l’égard des Juifs se trouvant même dans une situation irrégulière ou illégale. Je ne veux pas laisser aux Italiens le noble privilège d’être les seuls défenseurs de la tradition de tolérance et d’humanité qui est pourtant celle de la France ».[7] Et ses propos sont suivis d’effets. Sa première mesure, dès le 23 juillet, est de régulariser tous les Juifs qui sont entrés illégalement dans les Alpes maritimes.[8]

Le refuge italien ne dure malheureusement que dix mois. Le régime fasciste de Rome s’écroule. Le 9 septembre 1943, la Gestapo dirigée par Aloïs Brunner arrive à Nice. Son équipe n’excède pas 15 personnes. Entre le 10 septembre et le 14 décembre, ils arrêtent et transfèrent à Drancy 1 817 Juifs sur les 25 000 qui se trouvent entre Cannes et Menton.[9]

Sauf quelques dénonciateurs dont on a tendance à exagérer le nombre, les hommes du commando Brunner n’ont reçu aucun soutien de la population et de l’administration locale.[10] Le lendemain de son arrivée, le préfet Chaigneau leur refuse l’accès aux fichiers juifs sous prétexte qu’il les a remis aux Italiens.[11]  Brunner se précipite au consulat italien. Le consul Spejchel et son adjoint Borromeo lui répondent que les dossiers sont déjà partis pour Rome. Les Allemands ne sont pas dupes. Ils déportent les deux hommes deux jours plus tard.[12] Brunner ne sera pas aidé par la Wehrmacht, tout au plus par quelques feldgendarmes au début. La milice ne semble pas avoir été active, la police française n’est pas intervenue.

La population s’est montrée secourable.[13] Exemplaire, l’évêque de Nice Mgr Rémond intervient directement. Les colonies de vacances, les pensionnats, les orphelinats, les presbytères de l’évêché accueillent des centaines d’enfants juifs.[14] De leur côté, les organisations juives et en particulier les jeunes sionistes, les éclaireurs israélites et l’Oeuvre de secours aux Enfants ( OSE ), tous travaillant dans la clandestinité, ont fourni une aide matérielle substantielle et ont distribué plus de 6 000 fausses cartes d’identité.[15]

« Les rafles de Brunner à Nice furent un échec. 1 800 personnes arrêtées et envoyées à Drancy, soit 6 à 7% des Juifs de la région », juge une historienne.[16] L’objectif était certainement infiniment plus élevé. Il s’agit toutefois d’un échec relatif. Sans aucune aide extérieure, avec la mauvaise volonté des autorités locales, en face d’une population hostile qui aide les persécutés, les 15 hommes du commando Brunner ont réussis hélas à arrêté en 100 jours 1 800 personnes dans la région niçoise.

[1] HILBERG  Raul, La destruction des Juifs d’Europe, Fayard, Paris, 1988, p. 561.

[2] KLARSFELD Serge, La Shoah en France, volume 3. Le calendrier de la persécution des Juifs de France, Septembre 1942-août 1944, Fayard, Paris, 2001, p. 1297 et 1298. Rapport du préfet des Alpes-Maritimes au Gouvernement.

[3] MICHAELIS Meir, Mussolini and the Jews : German-Italian Relations and the Jewish Question in Italy , 1922 – 1945, Clarendon, Oxford, 1978, p. 255.

[4] ZUCCOTTI Susan, The Italians and the Holocaust : Persecution, Rescue and Survival,  Basic Books, New York, 1987, p. 89.

[5] BILLIG Joseph, La solution finale et la question juive : Essai sur ses principes dans le IIIème Reich et en France sous l’occupation, Edition Serge Klarsfeld, Paris, 1977, p. 103. Note du 15 mars 1943.

[6]  KASPI André, Les Juifs pendant l’Occupation, Seuil, 1991, p. 286. Donati, personnalité juive italienne qui défendit les Juifs auprès des autorités italiennes. Erlanger, personnalité juive française connue.

[7] KASPI op. cit.  p. 288.

[8] POLIAKOV Léon et SABILLE Jacques, Jews Under the Italian Occupation, Editions du centre, Paris, 1955, p. 30.

[9] KLARFELD Serge, Vichy Auschwitz : Le rôle de Vichy dans la solution finale de la question juive en France , 1943-1944, Fayard, Paris, 1985, p. 124 et 125.

[10] Ibid.

[11] REMOND René,  Le Fichier juif,  Plon, Paris,  p. 134.

[12] KLARSFELD 1985, op. cit.  p. 116.

[13] IBID.  p. 125.

[14] DUQUESNE, Jacques, Les catholiques français sous l’occupation, Bernard Grasset,  Paris, 1996, p. 286.

[15] POZNANSKI Renée, Les Juifs en France pendant la Seconde Guerre mondiale, Hachette, Paris, 1997,  p. 467.

[16] ZUCCOTTI Susan, The Holocaust, the French and the Jews. New York, 1993, p. 186. Plus précisément 7,2% en reprenant les chiffres de Klarsfeld donnés ci- dessus : 1 800 par rapport à 25 000.

L’admirable résilience des Juifs allemands devant leur élimination de la vie publique. 1933-1934

Dès le printemps 1933 la loi élimine les Juifs de la fonction publique, du service de la santé, des professions liées à la culture, journalisme, cinéma, théâtre, musique.[1] Un numerus clausus de 1,5% est institué pour l’admission des Juifs à l’université. Les magasins sont boycottés. Les Juifs naturalisés après 1918 peuvent se voir retirer la nationalité sans explication. Les réactions de la communauté juive peuvent surprendre. Elles sont pourtant conformes à la tradition.

« Peur ? Nous avons montré par des milliers de martyrs que les actions des hommes ne nous font pas peur. Désespoir ? Même aux époques les plus sensibles, les Juifs n’ont jamais désespéré et leur foi en Dieu et la conscience de leurs droits les ont toujours amenés à faire front. Foi ? Oui, foi dans la force intérieure qui naît de la connaissance des faits et d’une conscience pure. Espoir ? oui, l’espoir que notre coexistence avec le peuple allemand se montrera plus forte que tous les préjugés. »[2] C’est le message de Bruno Weil, vice-président de l’Union Centrale des Citoyens de Confession Juive (Central-Verein Deutscher Staatsbürger Jüdischen Glaubens), l’organisation faîtière. Le 10 janvier 1935 dans une déclaration, la Central-Verein de Berlin exprime, elle aussi, sa confiance et souligne sa responsabilité : « Nous devons continuer à travailler pour que les générations actuelles et futures puissent vivre et travailler en Allemagne. Nous devons soutenir et motiver la jeunesse juive dont dépend l’avenir de notre communauté. »[3]     

La raison devait l’emporter. Le patriotisme dont les Juifs avaient fait preuve pendant la grande guerre, leur engagement dans la reconstruction du pays, leur volonté de coopérer avec les autorités constituaient pour le Reich un actif qu’il aurait été irrationnel de détruire en excluant la communauté israélite. L’orage était en train de passer et les signes d’une accalmie se multipliaient. « Pendant l’année 1934, très peu de mesures officielles ayant un impact significatif ont été prises. Il semblait, en surface, que le régime nazi avait l’intention de permettre aux Juifs de continuer à mener une existence économique, même si celle-ci était limitée. N’était-ce pas pour cette raison que le gouvernement avait exclu la clause aryenne dans le domaine du commerce et des affaires ?  Pourquoi  aurait-il donné des ordres pour protéger les Juifs des attaques de certains membres du parti ? Bien sûr, il continuait à y avoir des incidents et de petits boycotts, mais ils n’étaient pas approuvés par le gouvernement. La purge des éléments radicaux, et particulièrement des dirigeants des SA, en juin 1934, sonna la fin de ces événements sauvages. »[4] 

L’attitude de Hitler semblait aller dans le même sens. Dans ses déclarations comme dans ses écrits de ces deux premières années du régime, il n’attaqua pas la communauté juive. Jusqu’en 1938, ses interventions dans le problème juif seront limitées et prudentes. C’est sa façon de diriger : faire agir les autres et rester en retrait pour être au-dessus de la mêlée et pouvoir désavouer une action violente afin de garder intacte sa popularité auprès du plus grand nombre. Si le public allemand est peu sensible à une législation antijuive dont il ne saisit pas toujours la portée, il réagit négativement à toute persécution sur la voie publique qui trouble l’ordre. Hitler en est très conscient. Il fait souffler le froid par ses troupes et se réserve les propos chaleureux, entourant le tout d’un flou politique trompeur.

En 1934, Arthur Ruppin, un des principaux dirigeants sionistes, se montrait assez optimiste : « La situation créée par l’attitude et la législation nazie est intenable pour les deux parties, la violation de l’égalité de tous les citoyens ne peut que poser des problèmes à l’Allemagne elle-même, car l’hostilité qu’elle encourt de la part de seize millions de Juifs n’est pas un facteur négligeable, ni politiquement, ni économiquement. »  Mettre en avant le poids politique et économique de l’internationale juive, c’est tempérer momentanément l’ardeur du Führer qui la craint autant qu’il l’abhorre, mais c’est en même temps agiter le drapeau rouge devant le taureau nazi.

Une autre opinion optimiste est exprimée par la Jewish Chronicle du 11 août 1933 : « Les intérêts économiques allemands souffriraient d’une élimination trop brutale de l’influence juive dans le commerce et l’industrie et de ce fait un renversement ou un ralentissement de la politique antijuive est prévisible. »[5] L’argument est à double tranchant, car c’est justement l’influence financière jugée trop importante du judaïsme que Hitler veut détruire. Qu’il doive prendre son temps, pour tenir compte des contraintes politiques et économiques, ne fait ue retarder l’échéance. Hitler connaît ses priorités. Fin 1933, la Reichsbank n’a que deux semaines de devises en caisse, et il faut mener à bien les investissements énormes nécessités par la mise en place d’usines révolutionnaires de nouveaux produits de synthèse dans les industries du pétrole et du caoutchouc. Et ce sont les Etats-Unis qui fourniront une partie du matériel et des financements nécessaires ! A une question du Docteur Hjalmar Schacht, Ministre de l’économie, Hitler répondra que «sur le plan économique, les Juifs peuvent continuer comme par le passé.»  Il a sûrement ajouté mentalement : « pour le moment ».

Hitler donnera, en 1933 et 1934, des preuves tangibles de cette modération tactique. En juillet 1933, une importante chaîne de grands magasins appartenant à Hermann Tietz, un Juif, est menacée de faillite. Sa liquidation mettrait 14.000 personnes supplémentaires au chômage et risquerait de mettre en danger d’autres sociétés. Hitler la sauva en approuvant un  prêt de RM 14,5 millions de la Akzept und Garantiebank, qui était contrôlée par l’Etat. En 1934 le siège américain de Woolworth, la plus importante chaîne américaine de magasins à prix unique, décide dans le cadre du boycott d’arrêter l’importation de tous les produits allemands. Des manifestations sont aussitôt orchestrées par le parti devant les magasins allemands de Woolworth. Elles risquent de tourner à l’émeute. Le gouvernement donne l’ordre aux gouvernements locaux de maintenir l’ordre public et d’interdire toute manifestation contre les magasins Woolworth.[6]

Er que penser de ces nombreux émigrés juifs de la première heure qui reviennent en Allemagne. Ils furent 60.000 à partir en 1933 et 1934. De 10.000 à 16.000 suivant les historiens revinrent en 1934 et 1935, et ce chiffre élevé peut surprendre. C’est que les conditions d’accueil à l’étranger étaient sévères. Le statut d’immigré plaçait l’Allemand au bas de l’échelle sociale. En général, le professionnel n’avait pas le droit d’exercer son activité. Le médecin et l’avocat se retrouvaient déclassés. Certes, les organisations caritatives juives apportaient leur soutien, mais le nouvel arrivant devenait un assisté avec tous les problèmes psychologiques qui en résultent. Le Juif allemand avait aidé avec condescendance l’immigrant juif de l’Est, et dès lors que les rôles étaient inversés, c’est le Juif anglais, français ou américain qui maintenant le considérait avec hauteur, tout en lui allouant un minimum pour survivre.

Les organisations caritatives encouragèrent ce retour en Allemagne, préférant apporter des aides sur place en cas de nécessité. La situation des Juifs semblait s’être stabilisée. Leurs tourmenteurs, les SA, n’avaient-ils pas été mis hors de nuire ? Les lois odieuses délimitaient le périmètre d’autonomie de la communauté juive, donnant un minimum de garanties juridiques. Certes, 20% des Juifs allemands étaient en 1935 assistés par la communauté juive par l’intermédiaire d’organisations telles que le Comité Central des Juifs allemands pour l’Aide et la Reconstruction (Zentralausschuss der Deutschen Juden für Hilfe und Aufbau) et l’Organisation de Secours des Juifs Allemands  (Hilfsverein der Deutschen Juden), financièrement bien dotées par une riche diaspora locale. Mais cela signifiait aussi que pour plus des trois quarts de la communauté, le travail continuait comme par le passé, ce qui constituait à leurs yeux un signe positif.

Ces retours découragèrent les candidats au départ. Il conforta les observateurs étrangers. Si des Juifs allemands, qui connaissaient bien la situation qui les attendaient en Allemagne, rentraient en nombre, c’est que les choses n’étaient pas si graves. Qu’ils aient préféré à l’exil une vie peut-être pas si difficile dans leur patrie rendait plus serein les hommes politiques des démocraties occidentales. N’avait-on pas exagéré la situation ? Cela ne semble pas avoir été le cas malgré les apparences. Nombreux furent ces rapatriés volontaires qui regrettèrent leur retour. Dès le mois de janvier 1934, sur instructions de Goering, la Gestapo envoya la plupart dans des camps de concentration pour rééducation. Puis, en 1935, le gouvernement décida d’interdire tous les retours de Juifs allemands.

Quand Hitler donna l’ordre, en août 1935, que les initiatives indépendantes contre les Juifs par des membres du parti nazi cessent immédiatement sous peine que leurs auteurs soient considérés comme ennemis de l’Etat, ce n’était pas afin de protéger les Juifs, mais pour que les persécutions soient effectuées dans l’ordre.[7] Cette différence d’objectif n’est pas exprimée, mais elle fait partie du flou qu’Hitler entretient de manière systématique et qui déroute souvent ses adversaires, en particulier quand il s’agit de Juifs qui s’accrochent désespérément à toutes les raisons possibles de ne pas quitter leur pays en abandonnant la plus grande partie de leur fortune, parfois la totalité, pour recommencer à zéro dans un environnement étranger souvent hostile.

Copyright Marc-André Charguéraud. Genève. 2019. Reproduction autorisée sous réserve de mention de la source.

[1] Ces exclusions touchent en 1933 entre un quart et la moitié des personnes concernées.

[2] Bruno Weil, vice-président du Centralverein cité par Lucy Dawidowicz – La Guerre contre les Juifs – 1933-1945 – Op. Cit. p. 281

[3] Communication du Centralverein de Berlin le 10 janvier 1935 cité par Kurt S. Grossmann- Emigration Geschichte de Hitler’s Fluchtlinge – 1933-1945 – Francfort 1969 – p. 51

[4] Karl A. Schleunes – Op. Cit. p. 116[5] Jewish Chronicle du 11 août 1933 cité par Richard Gutteridge – Op. Cit. p. 85

[6] Hitler vient au secours d’entreprises juives menacées de faillite, exemples cités par  Kark A. Schleunes – Op. Cit. p. 93 et 142

[7] Herbert A. Strauss – Op. Cit. p. 108 – Citation d’une circulaire secrète du 20 Août 1935 du ministre de l’intérieur Frick aux gouvernements des différents états : « Le Führer et Chancelier du Reich a donné l’ordre que les initiatives indépendantes contre les Juifs par des membres du NSDAP ou des associations qui y sont affiliées doivent absolument cesser. Ceux qui, dorénavant, continueront à participer ou à organiser des actions contre les Juifs devront être considérés comme des provocateurs, des rebelles, des ennemis de l’état. Je requiers donc que les mesures les plus sévères soient prises contre de telles actions et que la paix, la sécurité et l’ordre soient rétablis par tous les moyens à disposition. Il faut empêcher des actions illégales, et si nécessaire utiliser des mesures policières draconiennes. Les actes interdits, tels que atteintes et dommages aux propriétés, attaques physiques, coercition, émeutes, ne seront tolérés dans aucune circonstance, quels que soit ceux contre lesquels ces actions sont dirigées.»

 

L’accueil indigne en France de 7 500 Juifs expulsés d’Allemagne. 1940 octobre

  Un contexte qui doit être examiné.

En octobre 1940, 7 650 Juifs allemands sont expulsés du Palatinat et du Pays de Bade.[1] Par la ruse et la force ils sont littéralement refoulés à travers la frontière menant de l’Allemagne à la zone libre. Plus de sept trains forcent le passage. 6 538 Juifs sont dirigés vers le camp de Gurs. Pendant l’hiver 1940-1941, 12.5% soit 820 d’entre eux meurent. Ils reposent au cimetière de Gurs.[2]

« Un véritable attentat perpétré contre la vieillesse badoise », écrit en 1961 Eugen Netter, un des médecins du camp.[3] Un crime nazi sûrement. Une faute majeure française, oui : le camp de Gurs n’aurait jamais dû recevoir une population aussi fragile, même si les conditions y avaient été meilleures. Elle n’y avait en aucun cas sa place. C’est ainsi que Gurs est devenu la représentation type des « Camps de la honte ».[4]

Le jugement est juste mais sévère. Mais il faut tenir compte du contexte. Les expulsés appartiennent à ce que l’on appelle « une population vulnérable ». Les Nazis ont vidé de leurs Juifs les hospices, les asiles, les hôpitaux, les maternités, les refuges… Dysenterie, typhoïde, gastro-entérite, oedème de carence, effets de la vermine et de la saleté sont les maladies fatales qui ont conduit ces Badois à la mort.[5] Elles furent souvent la conséquence d’organismes affaiblis et du désarroi moral. Une personne âgée, malade arrachée à son environnement, plongée dans la détresse psychologique, dans la déchéance physique, sans espoir, ne lutte plus. La bataille est perdue. La personne est condamnée.

On remarquera que dans les mêmes conditions d’internement déplorables de Gurs, une population jeune pouvait survivre. L’exemple nous est donné par les 3 870 Juifs allemands, autrichiens et apatrides qui sont arrivés à Gurs de Saint Cyprien dévasté par une tempête fin octobre 1940. Ils avaient entre 20 et 59 ans.  Pendant l’hiver 1940-41 leur mortalité ne dépasse pas 2,2% soit 85 personnes.[6]

Il aurait fallu envoyer les déshérités badois dans des institutions semblables à celles dont les Allemands les avaient arrachés : hospices, asiles, hôpitaux, maternités, refuges… Ce n’était pas concevable dans une zone libre submergée par plus d’un million de réfugiés.[7] Son système hospitalier et d’assistance sociale est déjà débordé. La France est en pleine confusion.

Les associations humanitaires sont rapidement intervenues : la CIMADE, le Secours Quaker, le Secours suisse. « Elles ont permis à des milliers d’internés de ne pas mourir de faim et de froid, elles les ont soutenus moralement. »[8] Plus lente à pallier les insuffisances tragiques de Gurs, l’administration transfère, en mars 1941,1 750 Badois vers les camps-hôpitaux de Récébédo et de Noé. [9] Il faut attendre le printemps 1941 pour que le préfet André Jean-Faure soit nommé inspecteur général des camps. Son rapport confirme les critiques sur la gestion dramatiquement inadéquate des camps et quelques mesures sont prises.[10] Mais toutes ces mesures ne sont dans l’environnement de Gurs et d’autres camps que des solutions palliatives.

Vichy n’a pas les moyens de recevoir les centaines de milliers de Juifs dont l’Allemagne a décidé de se débarrasser. Le temps de la « liquidation » n’est pas encore arrivé.

Selon les plans du Reich, les 7 500 Juifs rhénans ne doivent être que l’avant-garde de 270 000 Juifs que les nazis veulent chasser du Reich et du protectorat de Bohême-Moravie pour rendre ces régions « Judenrein », « exemptes de tout Juif ».[11]  La France, selon l’expression d’un historien, devait servir de « dépotoir » à l’Allemagne.[12] Ce sont les protestations vigoureuses du représentant français auprès de la Commission d’armistice qui ont évité un tel déferlement. La France dans le désarroi était incapable de faire face seule. Pour ces centaines de milliers de malheureux, la France aurait pu servir de terre de transit. Mais il aurait fallu que les Etats-Unis prennent le relais et leur ouvrent généreusement ses portes.

Gaston Henry-Haye, l’ambassadeur de France à Washington, est intervenu pour que le nombre de réfugiés accepté aux Etats-Unis soit augmenté. A ses appels à l’aide, la réponse de Robert Pelle du State Department est navrante. Pour lui, les Etats-Unis doivent appliquer fermement leur politique de refus des réfugiés étant donné les efforts de l’Allemagne pour déverser de plus en plus de Juifs à l’Ouest. Toute faiblesse résulterait dans l’envoi par l’Allemagne d’un plus grand nombre de réfugiés. Et Pelle prédit que « les Français se retrouveraient non pas avec 10 000 mais avec peut-être 100 000 réfugiés déversés sur leur territoire. »[13] Les Etats-Unis, toujours prompts à brandir les principes moraux, ont refusé de s’engager dans des opérations d’immigration d’envergure. La France vaincue et l’Amérique toujours neutre n’ont-elles pas laissé passer une dernière chance de sauver plusieurs dizaines de milliers de Juifs du Reich ?

Ce même mois d’octobre 1940 les Allemands procédait à une autre expulsion nettement plus importante dont on parle peu. Après leur annexion de l’Alsace-Lorraine, les autorités allemandes ont expulsé 22 000 Juifs.[14] Une opération musclée. Autorisés à emporter une valise et 5 000 francs, ces Juifs sont « déversés en rase campagne » en zone libre.[15] Les protestations du gouvernement français contre ces mesures contraires à l’armistice sont ignorées.[16] Il est vrai qu’il s’agissait d’une population homogène et qui étant française pouvait plus facilement s’intégrer.

Bien que ce n’ait pas été le but poursuivi par les Nazis, ces expulsions ont été pour certains une chance de survivre.[17] Restés sur place, ils étaient sûrs d’être déportés vers la mort.

Copyright Marc-André Charguéraud. Genève. 2019. Reproduction autorisée sous réserve de mention de la source
      

[1] Gobitz 1996, p. 62. 6 538 Badois au camp de Gurs et 1 125 Sarrois et Palatins au camp de Rivesaltes.

[2] Kaspi 1991, p. 140.

[3] Cité in Laharie 1993, p. 195.

[4] Titre du livre de Anne Grynberg.

[5][5][5] Kaspi 1991, p. 140.

[6] Badia 1979, p. 273. Laharie 1993, p. 196 et 197.

[7] Amouroux 1977, p. 162. En octobre 1940, un million d’habitants évacués n’avaient pas encore regagné leur domicile.

[8] Grynberg 1991, p. 13.

[9] Laharie in Cohen et Malo 1994, p. 112. Pas vraiment des hôpitaux, mais au moins des constructions en dur sur des terrains sains.

[10] Lazare 1987, p. 107. Conditions de vie inhumaines, surpopulation, sous-équipement, rations alimentaires de famine, taux de mortalité élevé par suite de misère psychologique, dysenterie, typhoïde.

[11] Klarsfeld in Cohen 1974, p. 135.

[12] Hirschfeld 1989, p. 12.

[13] Cité in Caron 1999, p. 334 et 337. Charguéraud 2001, p. 154 et ss. donne des exemples de cette politique de refus d’accueil des réfugiés de peur d’un raz-de-marée.

[14] Klarsfeld 1983, p. 31. Cette expulsion en a sauvé la plupart. Restés en Alsace-Lorraine, ils auraient subi le sort des Juifs du Reich qui n’avaient pas émigré et furent presque tous envoyés dans les camps de la mort.

[15] Poznanski 1997, p. 51.

[16] Kapel 1986, p. 37.

[17] Rappelons que 75% des Juifs vivants en France ont survécu.