Les Juifs, des personnes déplacées à part ? 1945

Pour les Américains et les Britanniques, la théorie nazie selon laquelle les Juifs constituent une race particulière est évidemment inacceptable. Le mémorandum d’un commandant de la zone d’occupation anglaise tire les conclusions de cette prise de position alliée. « Les Juifs comme toutes les autres religions doivent être classés dans les camps en fonction de leur nationalité plutôt que comme race ou religion ». Le mémorandum ajoute une mise en garde : « Toute forme de ségrégation raciale ou religieuse entraînerait des sentiments antisémites. »[1]

Dans une lettre du 11 août 1944 à l’UNRRA, le délégué britannique Sir George Rendel annonce déjà cette politique lorsqu’il déclare : « Le fait que les Juifs puissent, en tant que race, être identifiés par certaines caractéristiques, et que les développements politiques, et en particulier la doctrine raciale nationale-socialiste, leur aient créé des problèmes particuliers d’importance ne sont pas des raisons suffisantes pour les traiter comme une catégorie nationale indépendante. »[2] De plus les Britanniques craignent que les Juifs n’utilisent un statut national particulier pour revendiquer un certificat donnant accès à la Palestine. Ils ont toujours voulu séparer le problème des personnes déplacées de celui de la Palestine. Les Américains ne sont pas en reste. Dans un manuel publié avant la fin de la guerre par le Haut commandement américain, on peut lire à ce sujet : « Le gouvernement militaire doit éviter de donner l’impression que les Juifs bénéficieront d’un traitement préférentiel, car cela perpétuerait les distinctions faites par les théories raciales nazies. »[3]

Trois mois après la libération des camps, les Britanniques maintiennent cette politique. Lord Reading, patron de la division politique du Conseil de contrôle, écrit le 24 juillet 1945 : « En bref, nous ne pouvons pas accepter la théorie admettant que les Juifs sont une race à part, car c’est un des principes de base de la politique nazie …» et il termine la phrase  en ajoutant « …il est vraiment bizarre qu’ils (les Juifs) essaient maintenant de s’en prévaloir (de la politique raciale nazie).»[4] Cette remarque inacceptable montre bien l’incompréhension des Alliés face à la situation des Juifs. Il ne faut pas inverser les facteurs. Ce n’est pas comme race particulière que les personnes déplacées juives demandent un traitement préférentiel. C’est à la suite des souffrances terribles qu’ils ont endurées, les nazis les ayant classés à part comme des « sous-hommes ».

 Plus tard, visitant des mémoriaux érigés par l’Etat à Buchenwald et à Sachsenhausen, un scientifique israélien, Felix Bergman, s’offusque. Les Juifs ne sont pas mentionnés, ils sont classés sous leur nationalité d’origine. Il écrit à Otto Grotewolh, le président du Comité des combattants antifascistes de la résistance : « Les Juifs sont arrivés dans les camps comme Juifs, comme membres du peuple juif et dans ces camps ont été enfermés dans des sous-camps spéciaux, séparés des aryens de tous les autres pays… Ils furent torturés à mort avec des méthodes particulièrement bestiales… C’est une insulte à mon peuple lorsque vous déclarez que les Juifs ont été déportés et exterminés dans les camps comme Polonais, Hongrois, Russes… citoyens allemands. »[5] Quinze années après la libération des camps, la spécificité des Juifs reste toujours ignorée. Les Juifs ne sont pas une race à part, mais comme le souligne Yehuda Bauer : « Ils ont hérité d’une culture, d’une tradition ethnique, d’une civilisation et d’un passé qui incluent une religion mais la dépassent. Même les plus assimilés parlent de « peuple juif ».[6] Pendant des mois, pour les Alliés, les Juifs n’existent qu’en tant que nationaux. Les conséquences de ce classement sont dramatiques et inacceptables

Dès la fin de la guerre, les Etats-Unis et la Grande-Bretagne suivent la même politique : évacuer le plus rapidement possible les millions de personnes déplacées présentes dans les zones d’occupation. Elles sont donc rassemblées dans 500 centres de regroupement, des camps de transit construits dans l’urgence où elles sont classées par pays d’origine afin de faciliter leur rapatriement. Les personnes déplacées n’ont pas le choix. Les militaires américains exigent qu’elles déclarent leur nationalité pour avoir le droit d’être logées et nourries.[7] Parce que cette politique s’applique aux Juifs, des victimes des persécutions et des tortures ont côtoyé dans les centres certains de ceux qui quelques jours plus tôt avaient été leurs tortionnaires.[8] S’y trouvent en effet des étrangers, anciens membres des forces militaires sous commandement allemand, des Polonais, des Russes, des Ukrainiens ou des Baltes ayant travaillé de leur propre volonté pour l’Allemagne.[9]

On assiste à la situation absurde où ces « collaborateurs » des nazis se trouvent dans la catégorie favorisée que sont les personnes déplacées alors que les Juifs allemands, autrichiens ou hongrois sont considérés comme « ennemis » et partagent à la portion congrue le sort de leurs concitoyens. L’exemple extrême de ce non-sens, ce sont les Juifs autrichiens et hongrois du camp de Buchenwald. Considérés comme « nationaux ennemis », ils sont arrêtés et enrôlés de force par les Britanniques dans des bataillons de travailleurs.[10] Un comble, alors que dès le 15 avril 1945, le SHAEF avait donné l’ordre précis de considérer comme personnes déplacées les nationaux ennemis persécutés pour des raisons de race, de religion ou d’activité pour le compte des Alliés. Bien que souvent répété, cet ordre est souvent ignoré par le commandement local pour lequel les Juifs allemands et autrichiens et d’autres pays de l’Axe sont toujours traités comme citoyens ennemis de ces pays. L’exclusion va durer. Edward Warburg, président du Congrès juif mondial, écrit en novembre 1945 : « Le CICR se voit interdire de donner des colis de nourriture aux Juifs et aux politiciens de nationalité allemande (persécutés) parce qu’ils sont allemands. »[11]

Le Congrès juif mondial (CJM) avait prévu ce qui allait arriver. Le 13 novembre 1944, il approche le major général John H. Hilldring, directeur des affaires civiles au War Department, pour lui demander que « les personnes déplacées juives, quelle que soit leur nationalité, soient considérées comme des éléments sympathiques », et que les Juifs ne soient pas placés « dans les mêmes camps que les nazis ou autres nations ennemies, dans les mains desquelles, hier encore, ils ont souffert de la manière la plus cruelle ».[12]

Cette intervention n’est pas prise en compte. Pire, les personnes déplacées ne doivent rester dans les centres de regroupement que les quelques jours nécessaires pour organiser leur rapatriement. Les militaires américains estiment qu’elles doivent ou retourner dans leur pays d’origine par le premier moyen de transport disponible ou devenir résidentes en Allemagne.[13] Cela ne pose aucun problème pour les Juifs des pays occidentaux qui rentrent chez eux. Par contre, une grande partie des Juifs de l’Est ne peuvent ou ne veulent pas revenir dans leurs pays d’origine. Des pays qui sont devenus des « cimetières », où des dizaines de milliers de survivants sont dans un dénuement total et continuent à subir d’affreuses persécutions. A quelques exceptions près, les survivants de la Shoah refusent d’envisager l’alternative qui leur est proposée de s’établir en Allemagne, le pays qui a exterminé leurs frères et où vivent encore leurs bourreaux. En attendant de savoir où ils pourront aller, ils demandent des camps à part pour ne plus être forcés de vivre avec leurs anciens tortionnaires qui ne cachent pas leur haine pour les Juifs. Ils revendiquent également des conditions de vie décentes.

Copyright Marc-André Charguéraud. Genève. 2018. Reproduction autorisée sous réserve de mention de la source.

[1] KÖNIGSEDER Angelika et WETZEL Juliane, Waiting for Hope : Jewish Displaced Persons in Post War II Germany, Northwestern University Press, Evanston, Ill., 2001. p. 39.

[2] HILBERG Raul, La destruction des Juifs d’Europe, Fayard, Paris, 1988, p. 989.

[3] DINNERSTEIN Leonard Oxford University Presse, New York, Oxford 1982, p. 19. SHAEF (Supreme Headquater Allies Expeditionary Force )

[4] REILLY Joanne. The Liberation of a Concentration Camp. Routledge 1998. p. 88.

[5] REILLY Joanne. The Liberation of a Concentration Camp. Routledge 1998. p. 88.

[6] KASPI André, Les Juifs pendant l’occupation, Seuil, Paris, 1991. p. 375.  Mars 1944, le grand rabbin Maurice Liber soumet au Consistoire central une note. Peu importe, observe-t-il, qu’on définisse le juif par la religion, la race ou la nationalité. « Partout où ils n’ont cessé d’être traités comme tels, partout où ils n’ont pas renoncé à se considérer comme tels, il est incontestable que les Juifs constituent une société à base spirituelle, dont les membres sont liés historiquement par la communauté d’origine et de foi, quelle que soit la conscience ou la méconnaissance de cette origine commune, quelle que soit la force ou la faiblesse de cette foi commune. »

[7] HILLIARD Robert L. Surviving the American : The Continued Struggle of the Jews after Liberation,. Seven Stories Press, New York, 1997. p. 3.

[8] Un exemple: en juillet-août 1941 après l’occupation allemande, des Lithuaniens, activistes, policiers et même soldats, participèrent au massacre de milliers de Juifs. A la victoire, ils ont fui la justice de leur pays et se retrouvent en nombre dans les camps de DP’s.

[9] KÖNIGSEDER Angelika et WETZEL Juliane, Op. Cit. p. 16.

[10] BAUER Yehuda, Out of the Ashes, The Impact of American Jews on Post Holocaust European Jewry, Pergamon Press, Oxford, 1989. p. 45. ABZUG Robert H, Inside the Vicious Heart : American and the Liberation of Nazi Concentration Camps, Oxford University Press, New York, 1985. p.151.

[11] DINNERSTEIN op.cit. p. 13.

[12] Cité par Grobman 1993 GROBMAN Alex, Rekinling the Flame. American Jewish Chaplains and the Survivors of Europeean Jewry 1944-1948, Wayne State University Press, Detroit, 1993., p. 20.

[13] Cité par Grobman 1993 GROBMAN Alex, Rekinling the Flame. American Jewish Chaplains and the Survivors of Europeean Jewry 1944-1948, Wayne State University Press, Detroit, 1993., p. 20.

Pie XII et les 10 000 Juifs déportés de Rome. Octobre 1944.

Le 16 octobre 1943 à 5 heures du matin, les policiers allemands munis de listes de noms et d’adresses ratissent méthodiquement les logements des Juifs romains.[1] Ils exécutent l’ordre donné le 25 septembre par Heinrich Himmler, chef de la Gestapo à Berlin, à Herbert Kappler, chef de la police allemande à Rome. « Tous les Juifs (de Rome) quels que soient leur nationalité, âge, sexe ou statut social doivent être transférés en Allemagne et liquidés. »[2] 1 007 Juifs sont arrêtés et déportés vers la mort. [3] Un nombre toujours trop élevé, mais qui heureusement ne dépasse pas 10% de la population concernée.[4] Le jour même à 14 heures la rafle est suspendue.[5] C’est un échec pour les Allemands. Les Juifs romains ont été alertés et ont déserté leur domicile.

Les arrestations romaines se sont produites plus d’un an après les grandes rafles de France, de Belgique et de Hollande. L’information a eu le temps de circuler, diminuant l’effet de surprise. Les signaux d’alerte se sont multipliés. Le 29 septembre, une descente de la police allemande dans les bureaux de la Communauté juive aboutit à la saisie de listes de noms et d’adresses.[6] La police revient le 14 octobre et emporte des camions de livres de la bibliothèque médiévale de la Synagogue. Le 10 octobre les responsables de l’Union Nationale des Communautés Juives Italiennes jugent la situation alarmante et ferment leurs bureaux.

Les dirigeants juifs disparaissent et entrent en clandestinité. Israël Zolli, le chef rabbin de Rome, dès le 18 septembre. Au début octobre, c’est le tour de Renzo Lévi et Settimio Sorani, les directeurs de Delasem, l’organisation italienne de secours juif. Dante Almansi, le président de l’Union des Communautés Juives Italiennes et Ugo Foà, le président de la Communauté juive de Rome n’ont pas été arrêtés lors de la rafle. Ils avaient quitté leur domicile en temps utile.

Après la guerre Sorani témoigne : « A la mi 1943, j’en savais autant qu’aujourd’hui, tout. » Zoli et Sorani ont supplié Almansi et Foà de mettre en garde les membres de la communauté juive.[7] Ils n’ont rien fait, déterminés, disent-ils, à éviter de provoquer les nazis en fermant la synagogue et en faisant disparaître les Juifs.[8] Peut-on alors reprocher  au Pape de ne pas avoir informé ces dirigeants juifs de ce qu’il aurait pu savoir de l’imminence d’une rafle ?[9]

Plus grave, Pie XII n’est pas intervenu auprès des autorités allemandes pour leur demander de sursoir à la déportation des 1007 Juifs arrêtés. Les « interventions » dont il est souvent fait état ne sont pas à la hauteur du drame. Celle du Cardinal Maglione, secrétaire d’Etat du Vatican auprès de Ernst von Weizsäcker, ambassadeur d’Allemagne auprès du Saint-Siège, est plus un appel sans suite qu’une protestation. A la question de Weizsäcker qui demande : « Que ferait le Saint-Siège si les choses devaient continuer ? » Maglione répond par la phrase souvent citée : « Le Saint-Siège ne voudrait pas être mis dans l’obligation de dire une parole de désapprobation ». Une prise de position timorée et sans aucune conséquence pratique, car Maglione demande à l’ambassadeur allemand de ne pas en faire état ! [10]

On a également souvent cité la lettre que Mgr. Hudal, recteur de l’Eglise catholique allemande à Rome, a envoyée en fin de soirée le 16 octobre au général Rainer Stahel, commandant allemand de Rome. Elle se termine par un appel : « Je vous prie instamment de donner l’ordre de mettre fin immédiatement à ces arrestations…. Sinon je crains que le Pape ne prenne publiquement position contre elles…»[11] Une menace sans grande portée d’un religieux subalterne qui demande un arrêt des arrestations déjà décidé quelques heures plus tôt. Cet arrêt fait suite à une rafle qui avait épuisé ses possibilités.

Pie XII ne devait-il pas prendre une position offensive publiquement ?  Condamner à l’avance toute arrestation de Juifs. Après la rafle, exiger immédiatement la libération des 1007 Juifs arrêtés et la cessation des arrestations. Weizsäcker explique les « silences » de Pie XII. Il confie à Gerhart Gumpert de l’ambassade d’Allemagne en Italie : « Toute protestation de la part du Pape aurait eu pour conséquence que les déportations auraient été exécutées de façon vraiment exhaustives. Je sais comment nos gens agissent dans ces cas. »[12]

Albrecht von Kessel, un collaborateur de Weizsäcker, précise : « Une protestation incendiaire du Pape, non seulement n’aurait eu aucun succès pour arrêter la machine de destruction, mais elle aurait causé de très grands dommages supplémentaires aux milliers de Juifs cachés au Vatican et dans les monastères, couvents et institutions religieuses romaines. »[13] Il faut également tenir compte des milliers de non juifs, résistants, opposants politiques, déserteurs… qui se sont réfugiés sous la protection papale.

Sachant que des protestations, non seulement n’auraient pas influencé la détermination nazie, mais auraient mis en péril des milliers de vies, Pie XII devait-il menacer et condamner les nazis au nom de la haute autorité morale que représente le catholicisme ? Le Pape a choisi de sauver plutôt que de dénoncer publiquement. Doit-on le lui reprocher ? Il est conscient que les Allemands savent que des maisons religieuses abritent des milliers de personnes recherchées et considérées par eux comme des criminels. Il faut donc rester prudent et ne pas provoquer de représailles dont les fugitifs seraient les premières victimes.

La situation reste d’autant plus dangereuse que les revers de l’armée allemande peuvent conduire les SS à des massacres sauvages ou à l’intervention des néofascistes, comme ce sera le cas le 3 février 1944. Ce jour-là, la police fasciste viole la basilique Saint-Paul-hors-les-murs et arrête quatre-vingt-deux réfugiés dont vingt-neuf juifs.[14] Les réfugiés de trois autres édifices religieux à Rome font également l’objet d’arrestation et bien d’autres en province subissent le même sort.

Des historiens affirment que ce sont les chefs des maisons religieuses qui, sans en informer leur hiérarchie, ont de leur propre initiative accueilli ces personnes en danger, minimisant ainsi le rôle du Pape.[15] C’est oublier le caractère autocratique de l’Eglise. On ne cache pas des centaines de personnes au Vatican même, des milliers dans des bâtiments religieux romains, sans que le Pape ne le sache et dans les faits ne l’approuve, même si aucune directive papale écrite dans ce sens n’a été retrouvée.[16]

Dans Rome aux mains des nazis, il aurait été absurde pour l’institution et dangereux pour les réfugiés que le Pape demande par écrit que l’on cache des personnes considérées par l’occupant comme criminelles. Neuf juifs sur dix ont échappé aux nazis. Plus que jamais il était nécessaire d’accueillir ces milliers de « clandestins » et de prendre toutes les mesures pour éviter qu’ils ne tombent entre les mains de leurs tortionnaires.

Ce sont ces « silences » de Pie XII qui ont permis aux religieux romains, en prenant des risques importants, de participer directement au sauvetage de pas loin de la moitié des Juifs de Rome en les cachant plus ou moins longtemps. Au moment de la libération de Rome, en juin 1944, l’aumônier juif de la cinquième armée américaine témoigne que  « sans l’assistance vraiment substantielle et l’aide apportée aux Juifs par le Vatican et les autorités ecclésiastiques de Rome, des centaines de réfugiés et des milliers de réfugiés juifs auraient sans le moindre doute péri avant la libération de Rome ».[17]

Le fameux avertissement de Gerhart Riegner, représentant du Congrès juif mondial à Genève, à Carl Burckhardt, vice-président du Comité international de la Croix-Rouge, s’applique à Pie XII pendant les mois de l’occupation allemande de Rome : « Je vous dis : ne rien faire et ne pas protester est inadmissible. Si vous ne protestez pas, vous devez agir. Si vous ne pouvez pas agir, vous devez protester. »[18] Pie XII a choisi dans le cas présent d’agir.[19]

[1] Après la chute de Mussolini les 24 et 25juillet 1943, l’armée allemande envahit l’Italie.

[2] ZUCOTTI Susan. The Italians and the Holocaust. Persecution, Rescue and Survival, Basic Books, New York, 1987,  p. 101 et 103. I0 000 dont un peu moins de 2 000  étrangers.

[3] GILBERT Martin, Never Again. A History of the Holocaust,  Harpers Collins, Londres, 2001, p. 106. Seuls 15 reviendront.

[4] Même au Danemark, toujours cité en exemple d’un sauvetage réussi, alors que l’information d’une rafle a été donnée par les Allemands eux-mêmes bien à l’avance, 6% de la population juive a été arrêtée.

[5] ZUCOTTI, 2000, op. cit. p. 169.

[6] A Rome les listes de Juifs italiens ont été établies en 1938 et tenues à jour. Les Allemands en disposent.

[7] GASPARI Antonio. Gli ebrei salvati da Pio XII. Logos. Rome 2001, p. 34. La rafle aura duré de 5 heures à 14 heures.

[8] ZUCOTTI, op. cit. p. 107.

[9] ZUCCOTTI Susan, Under His Very Window. The Vatican and the Holocaust in Italy,  Yale University Press, New Haven et Londres, 2000,  p. 156. « Il est presque certain que ses conseillers sinon lui-même (le Pape) ont entendu des rumeurs plusieurs jours avant la rafle selon lesquelles les Juifs romains allaient être déportés ».

[10] FABRE Henri, L’Eglise catholique face au fascisme et au nazisme, Editions EPO, Bruxelles, 1994, p.170.

[11] Ibid. p. 171.

[12] ZUCCOTTI 2000, op. cit. p.161.

[13] VON KESSEL Albrecht.  Der Papst und die Juden, in F. Raddatz, ed. Summa iniuri… Hambourg 1963, p. 169. ZUCCOTTI 2000, op. cit. p. 1817. ZUCCOTTI 1987, op. cit. p. 115. L’historienne note qu’avant les arrestations du 16 octobre, peu de Juifs romains se réfugièrent dans les maisons religieuses de Rome, mais que la situation fut différente pour les mille à deux mille Juifs étrangers réfugiés qui s’y sont rendus en masse avant la rafle.

[14] NOBECOURT Jacques. Le Vicaire et l’histoire. Seuil, Paris 1964, p. 237.

[15] Parmi eux Henri Fabre et Susan Zuccotti.

[16] ZUCCOTTI 2000, op. cit. p. 192. Cite Francesco Motto qui a étudié les activités de secours de l’Istituto Pio XI. « Sans aucune directive écrite pendant cette période terrible, les catholiques de Rome étaient conscients qu’ils répondaient à la volonté du Saint Pontife en contribuant par tous les moyens au sauvetage du plus grand nombre possible de vies humaines et avant tout à celles des plus exposés, les Juifs. »

[17] RYCHLAK Ronald, Hitler, the War and the Pope, Columbus, MS, 2000 p. 217. L’aumônier se fait l’écho de témoignages de Juifs romains qu’il a recueillis.

[18] RIEGNER Gerhart, Ne jamais désespérer : soixante ans au service du peuple juif et des droits de l’homme, Editions du Cerf, Paris 1998, p. 204.

[19] Dans de trop autres nombreux cas, ces « silences » se sont révélés injustifiables.

La conférence d’Evian :  » La Honte absolue  » juillet 1938

Evian a peut-être été utile à l’administration américaine comme « moyen pratique d’exprimer les désaccords du gouvernement américain » envers le comportement allemand et pousser l’opinion publique américaine vers « une opposition active contre le gangstérisme international » en abandonnant un isolationnisme excessif… Mais cette conférence a encore plus servi Hitler en lui apportant la preuve que l’engagement du monde pour sauver les Juifs était au mieux négligeable. » [1](33) Hitler l’a bien compris. Il ironise le 12 septembre 1938, à l’occasion d’un discours au rassemblement du parti à Nuremberg, « Ainsi ils (les états démocratiques) estiment que l’Allemagne avec ses 140 habitants au kilomètre carré va continuer à garder ses Juifs sans problèmes, alors que les empires mondiaux des démocraties avec seulement quelques personnes au kilomètre carré ne peuvent d’aucune façon les prendre en charge. En résumé, pas d’aide, seulement le prêche de bons sentiments.»[2]

Le Dantzig Vorpost quelques jours après la clôture de la conférence d’Evian ajoute : « Nous pouvons voir que l’on ne prend en pitié les Juifs que dans la mesure où cette pitié peut servir à monter une agitation perverse contre l’Allemagne, mais aucun Etat n’est prêt à combattre la honte culturelle en Europe centrale en acceptant quelques milliers de Juifs. Ainsi la conférence n’aura servi qu’à justifier la politique allemande contre les Juifs »[3]

Cette conférence a été l’occasion pour l’Occident d’exprimer des positions racistes indignes. Le délégué de l’Australie, le lieutenant-colonel T.W. White, dans un dérapage verbal digne des Nazis, conclut que « l’on comprendra sans doute aussi que, comme nous n’avons pas de problème racial réel en ce moment, nous ne soyons pas désireux d’en introduire un chez nous. » Et son collègue de Nouvelle-Zélande de lui faire écho en ajoutant : « Toute personne qui n’est pas de naissance et de sang britannique doit faire une demande au ministère des douanes. »  Un commentaire plus subtil mais tout aussi révoltant du délégué péruvien va dans le même sens.  Il justifie ses propres restrictions à l’immigration en se référant à la législation raciste américaine des années 1921 et 1924, qui a permis depuis de défendre l’héritage nordique et la race anglo-saxonne.[4]

Lorsque, le 25 mars 1938, Roosevelt convoqua cette conférence internationale, il en fixa le but : faciliter l’émigration d’Allemagne et d’Autriche des réfugiés politiques. Il faut entendre par là principalement les réfugiés juifs. La conférence fut un fiasco total, comme l’écrivit brutalement un journaliste de Newsweek : « Le président Myron Taylor, ambassadeur représentant les Etats-Unis, ouvrit la conférence. Le moment est venu où les gouvernements (…) doivent agir rapidement. La plupart des gouvernements agirent rapidement en claquant la porte aux réfugiés juifs. »[5] Evian fut la tribune où l’Occident annonça au monde désorienté l’abandon motivé des Juifs du Reich à leurs tortionnaires nazis. 

L’un après l’autre les représentants des démocraties européennes vinrent dire qu’elles avaient déjà accueilli trop de réfugiés et que dorénavant c’était ailleurs qu’ils devaient aller. Pour Lord Winterton, l’Anglais, « les réfugiés devraient un jour ou l’autre se rendre dans un pays d’établissement définitif situé outre-mer. » Pompeux, le sénateur Béranger, qui représentait la France, déclara qu’« il est dans la logique de l’histoire humaine qu’aujourd’hui l’initiative et les ressources de ces nouveaux mondes soient offertes (…) à ces nouveaux essaims de réfugiés (…).» Plus vague, de Foy, le délégué belge, ajoutait : « ils (les Anglais et les Français) ont affirmé comme nous une saturation de l’immigration avec, il est vrai, un espoir de trouver avec patience des débouchés dans certains territoires d’outremer. » Le Suédois, Engzell, fut plus direct, pour lui « si l’on veut obtenir des résultats féconds, il faut arranger une émigration dirigée vers des pays en dehors de l’Europe. »[6]

Le haut-commissaire aux Réfugiés, Neill Malcolm, réaliste, conclura « qu’en pratique il n’y a aucune possibilité en ce moment pour une émigration à grande échelle. »[7]  Quoi de surprenant ? Dans son invitation, Roosevelt n’avait-il pas spécifié « qu’il ne serait demandé à aucun pays de recevoir un plus grand nombre d’immigrants que celui permis par les lois existantes. »[8] Fort de cette assurance, chaque pays put se retrancher derrière une abondante réglementation restrictive et s’il en manquait, il s’empressa de légiférer.. Là où la porte restait entrebâillée, elle fut fermée et verrouillée.[9]

Pour s’assurer un maximum de participants à la Conférence, Roosevelt avait ajouté, en lançant son invitation, « que le financement de l’installation des réfugiés restera la responsabilité des organisations privées. » [10] La motion de clôture d’Evian insista sur ce point comme si l’un quelconque des participants avait pu l’oublier. « Les gouvernements des pays de refuge ou d’installation ne seront en aucune façon responsables d’une quelconque obligation de financer l’émigration involontaire. »[11]

Aucun engagement d’admettre un réfugié supplémentaire, ni de dépenser un franc de plus : on peut se demander quelle était la raison d’être de la Conférence. Croire encore en 1938 que Hitler financera le départ des Juifs relève de l’inconscience, on ne le répétera jamais assez. Alors que penser des plus hautes autorités occidentales qui persistent dans une demande aussi peu raisonnable ? Sont-elles sincères ou, en se cachant derrière des déclarations morales, n’essaient-elles pas de calmer par des faux-fuyants une opinion publique choquée qui demande d’agir sans rien céder ?

Quelques jours avant la réunion d’Evian, Sir Neville Henderson, l’ambassadeur anglais à Berlin, estimait que « la meilleure politique pour le délégué anglais à Evian était de faire dépendre l’arrivée de Juifs allemands ou autrichiens en Angleterre du montant des avoirs qu’ils pourraient emmener. Une telle politique inciterait le gouvernement allemand, qui a le plus grand désir de se séparer de ses Juifs, de relâcher ses lois sévères sur l’exportation des capitaux. »[12]  Quelques mois plus tard, le 5 octobre 1938, Roosevelt écrivait à Chamberlin sur le même thème : « Il semblerait raisonnable de penser que le gouvernement allemand assistera les autres gouvernements confrontés par ce problème, en relâchant suffisamment la pression sur ces personnes (les émigrants du Reich) pour permettre une émigration organisée leur permettant d’emmener avec elles un pourcentage raisonnable de leurs avoirs. »[13]

Tous ne parlent que de capitaux que les Juifs pourraient transférer. Est-ce à dire que l’Occident abandonne les Juifs les plus nombreux, ceux qui ne possèdent pas de capital ? L’Occident n’envisage-t-il de sauver que les riches ? Non, à en croire ce que répètent tous les chefs d’état, imités par tous les délégués à Evian. Si aucun juif réfugié ne doit tomber à la charge de l’état, tous les financements nécessaires pour les plus démunis seront assumés par les organisations privées, évidemment juives pour la plupart. Or elles n’ont même pas été invitées à Evian ! On décidera pour elles…Et elles n’auront plus qu’à régler la facture !

Que décide une Conférence qui veut se survivre ? Elle crée un comité. C’est ainsi que naquit le fameux Comité Intergouvernemental. Après la guerre, le sous-secrétaire d’état américain de l’époque écrivit : « Le comité aurait pu être responsable de succès exceptionnels avant et pendant les années de guerre mais… les résultats ne dépassent guère zéro. Le gouvernement des Etats-Unis lui-même permit au comité de devenir une nullité. »[14]  Comment aurait-il pu en être autrement ? Les délégués à la Conférence confiaient à l’ IGC le problème qu’ils avaient longuement discuté, mais auquel ils avaient été incapables d’apporter le moindre début de réponse : «approcher les gouvernements des pays de refuge pour augmenter les possibilités d’établissement permanent de réfugiés et persuader le gouvernement allemand de coopérer pour établir des conditions d’émigration ordonnées et en particulier convaincre les nazis de permettre le transfert du Reich d’un montant raisonnable des propriétés des réfugiés.»[15] Une mission impossible.

Samuel Niger, un journaliste yiddish qui vécut à New-York, a des mots terribles : « On avait souvent l’impression que ce n’était pas une conférence des nations puissantes, mais plutôt une réunion bien tranquille de philanthropes mesquins et sans cœur, dont chacun pensait que c’était à l’autre de donner et que lui-même avait déjà fait son devoir. » Constatant que ces 32 pays n’avaient pas pu s’engager dans une politique concertée d’accueil aux réfugiés, il concluait que cette conférence n’avait été « qu’une provocation diabolique des nazis : que tout le monde voie à quel point les démocraties sont impuissantes, que tout le monde comprenne une fois pour toutes qu’elles ne savent que parler et ne peuvent agir en rien. » [16]  Moins polémique, le jugement que porte le New-York Times tire une sonnette d’alarme angoissante sur l’incapacité généralisée des Occidentaux: « Lorsque 32 nations qui se disent démocratiques ne peuvent tomber d’accord sur un plan qui vise à sauver quelques centaines de milliers de réfugiés, tout espoir disparaît de les voir s’entendre sur quoi que ce soit. »[17] 

Au-delà des statistiques et de la faillite de ces montages politiques, les gouvernants occidentaux semblent ignorer les drames humains sur lesquels ils se penchent. Des centaines de milliers de damnés du IIIème Reich ont cru chaque jour que la Conférence d’Evian, puis l’IGC, allaient abréger leurs souffrances et les sauver. Or ils ont vécu un espoir dont l’existence même n’était qu’une illusion, une tromperie. Peut-on jouer ainsi avec les tourments d’autrui ? C’est odieux, et l’excuse des bons sentiments est inacceptable. Anne O’Mc Cormick, éditorialiste du New-York Times, exprime ce côté dramatique du théâtre absurde qui prit place sur les bords du lac Léman puis à Londres, siège de l’IGC : « On a le cœur brisé à la pensée de ces queues d’êtres désespérés aux abords de nos consulats à Vienne ou dans d’autres villes, attendant avec impatience ce qui va arriver à Evian.» O’Mc Cormick va plus loin et ajoute : «La question qu’ils mettent en évidence n’est pas seulement humanitaire…..C’est un test de civilisation. L’Amérique peut-elle vivre repliée sur elle-même, et laisser l’Allemagne s’en tirer avec sa politique d’extermination, permettre le fanatisme d’un homme de triompher sur la raison, refuser d’engager la bataille contre la barbarie ? »[18]

[1] Lipstadt, Deborah, Beyond Belief, The American Press and the Coming Holocaust, The Free Press, a division of MacMillan, New York 1986. p. 91 citant Times et Newsweek.

[2] Friedländer, Saul, Nazi Geremany and the Jews, Volume 1, The Years of Persecution, 1933-1939- Harpers& Collins , New York 1997. p. 249 citant Hitler Rede und Proklamationen Volume 2 p. 899.

[3] Fein, Helen, Accounting for Genocide, National Response and Jewish Victimization during the Holocaust, New York Free Press, New York 1979. p. 167.

[4] Actes du Comité Intergouvernemental , 615 juillet 1938 à Evian .

[5] Wyman, David, Paper Walls, American and the Refugee Crisis, 1938-1941, Pantheon, New York 1985, p. 50.

[6] Actes du Comité Intergouvernemental – Op.Cit.

[7] Strauss, Herbert A. (direction) Jewish Immigrants from the Nazi Period in the USA ,K.G.Saur, New York 1992. p. 335.

[8] David Wyman, Op. Cit. p. 43.

[9] Feingold, Henry, The Politics of Rescue, The Roosevelt Adminstration and the Holocaust, 1938-1945, Rutgers University Press, New Brunswick 1972. p. 99 – Donne la liste des pays et les dates auxquelles de nouvelles restrictions sont entrées en vigueur.

[10] Sherman, Ari, Johsua, Island of refuge, Britain and Refugees from the Third Reich, 1933-1939, Paul Elek, Londres 1973. p. 123

[11]  Strauss Herbert A. Op. Cit. p. 364

[12] ShermanAri Johsua, Op. Cit. p. 113.

[13] Feingold Heney, Op. Cit. p. 39.

[14] Wyman David, Op. Cit. p. 51.

[15] Wyman David, Op. Cit. p. 50.

[16] Weinberg, David, Les Juifs à Paris, 1933-1939, Calman-Lévy, Paris 1974. «Parizer Haint» du 16 août 1938. p. 220

[17] Hassler Alfred, The life Boat is full, New York Funk and Wagnalls,  La Suisse terre d’asile, La politique de la Confédération envers les réfugiés de 1933 à 1945. Lausanne. 1971. p. 38 citant le «New York Times»

[18] Levin, Nora, The Holocaust Years, The Nazi destruction of European Jewry, 1933-1945, Robert Krieger, Malabar Florida 1990. McCormick, éditorialiste du «New York Times » . p. 28.

 

Grande Bretagne : «Tous sauf les Juifs» 1945-1948

En 1945, après la victoire, pour se relever, la Grande-Bretagne manque d’un grand nombre de travailleurs, particulièrement dans le secteur des travaux domestiques, de l’exploitation du charbon, de l’agriculture et de l’industrie textile. Contrairement à Washington, Londres n’a pu démobiliser que très lentement son armée. Son maintien en activité à grands frais (12,5% du PNB) est jugé vital pour surmonter les crises politiques en Grèce, Italie, Palestine, Inde et Extrême-Orient.[1]

Pour combler ce déficit de main d’œuvre, Londres admet 130 000 militaires polonais de l’armée Anders. [2] Commentant cette décision, le London Observer écrit : « La gloire de l’uniforme est apparemment incomparablement plus importante que le martyre des Juifs. »[3]  En 1947, le gouvernement recrute100 000 travailleurs parmi les personnes déplacées, c’est l’European Volontary Workers Scheme. 93 000 personnes arrivent, et parmi elles, aussi stupéfiant que cela puisse paraître, figurent 10 000 anciens soldats de la Waffen SS. Il ne s’agit pas du résultat d’une négligence. L’administration et les politiciens savent parfaitement ce qu’ils font.[4]

Ce refus systématique de l’arrivée de Juifs, qui représentent 20% de la population des camps de Personnes Déplacées ( DP) est révoltant. Deux extraits de rapports de mars et d’avril 1947 par de hauts responsables britanniques en Autriche illustrent cette politique : « Il nous semble plus simple et plus efficace de recruter les personnes déplacées sans prendre la nationalité en compte, sauf que nous devons exclure les Juifs… du fait de l’opposition de l’opinion publique chez nous. » L’autre rapport est encore plus succinct dans son attitude négative : « La situation en Palestine et l’antisémitisme nous empêchent sans hésitation de recruter des Juifs. »[5]

L’antisémitisme prend un tour violent à la suite de l’attentat de l’hôtel King David de Jérusalem.[6] Pour Ernest Bevin, ministre britannique des Affaires étrangères, l’antisémitisme n’a jamais été aussi fort qu’en cet été 1946. « Les parents des soldats qui sont en Palestine dans des conditions de grand danger …s’estiment maltraités par les Juifs. La destruction de l’hôtel King David brûle profondément dans le cœur du peuple anglais… Le sentiment en Grande-Bretagne, c’est que les Juifs ont déclaré la guerre. »[7] Une année plus tard la situation s’envenime gravement. Le 30 juillet 1947, deux sergents britanniques sont pendus en représailles de la pendaison de trois membres de l’Irgoun, l’organisation terroriste juive de Menahem Begin .

Des émeutes antijuives, les plus importantes dans l’histoire moderne de la Grande-Bretagne, prennent place les jours qui suivent. A Liverpool, Manchester, Salford, Glasgow, dans l’Est de Londres et dans d’autres villes, des boutiques et des maisons juives sont détruites, des synagogues vandalisées, des cimetières juifs désacralisés, des Juifs molestés.[8] Des journaux auront beau les condamner, de tels excès restent déshonorants pour un pays qui a combattu le III° Reich avec tant de courage et de sacrifices. Rien ne peut justifier de tels événements, pas même les actes de terrorisme antibritanniques en Palestine, ou le dépôt de bombes par l’Irgoun dans plusieurs postes militaires britanniques en Autriche.[9]

Des représentants de la communauté juive anglaise expriment leur consternation : « Même les observateurs les plus cyniques et les plus pessimistes n’auraient pu imaginer que l’Angleterre serait balayée par des accès d’antisémitisme aussi brutaux que ceux dont nous avons été témoins au cours des douze derniers mois (1946-1947) »[10]. Déjà en novembre 1945 dans un mémorandum présenté au Cabinet, le ministre de l’Intérieur J. Chuter Ede décrivait sa politique d’exclusion des Juifs. Il conclut que « l’admission de nouveaux groupes de réfugiés, dont de nombreux seraient juifs, pourrait provoquer de fortes réactions de certains segments de l’opinion publique. Il y a aussi le risque d’une vague de sentiments antisémites dans ce pays. »[11] De son côté, dès mars 1946 le Jewish Chronicle de Londres écrivait en mars 1946 : « Un des phénomènes les plus étonnants de notre époque est que le martyre juif, au lieu d’attirer la sympathie et la réparation universelle, a provoqué une nouvelle avalanche de sentiments antijuifs. »[12]

L’eugénisme et le racisme sont malheureusement très présents dans l’Angleterre de l’après-guerre. On peut par exemple lire dans un premier rapport de la Commission royale sur la population présenté début 1945 : « L’immigration en masse dans une société aussi établie que la nôtre ne peut être bienvenue sans réserve que si les immigrants sont de bonne facture humaine, et ne sont pas empêchés par leur religion ou leur race de se marier avec la population locale et de s’assimiler à elle. »[13] Le mot « juif » n’est pas prononcé, mais lorsque l’on parle de sélection par la race et la religion, l’antisémitisme n’est pas loin. Et la Commission d’ajouter : « Une sélection minutieuse des immigrants pourra éliminer les déficients mentaux, les personnes avec des désordres mentaux, ou des défauts de naissance ainsi que ceux qui sont socialement inadaptés. »[14] On ne peut décrire une politique eugénique de manière plus précise et plus complète. Lorsque l’on lit les rapports des médecins, des travailleurs sociaux, des psychologues qui ont travaillé dans les camps de DP Juifs, il faut hélas conclure que ces restrictions s’appliquent à eux d’une façon ou de l’autre. Presque tous ont subi de telles horreurs qu’ils présentent des « désordres mentaux » et qu’il leur faudra quelque temps pour être de nouveau « socialement adaptés. »

La politique de la Grande-Bretagne se résume à un double refus à l’arrivée des Juifs. D’abord « pour ce qu’ils sont » : leur race, leur religion, leur comportement. Ensuite « par ce qu’ils font », leur désir d’aller en Palestine et la nécessité pour eux de s’opposer violemment aux Anglais qui les en empêchent. Dans ces conditions, il n’est malheureusement pas étonnant qu’entre 1945 et 1948 seuls quelques milliers de Juifs ont été admis en Grande-Bretagne. 2000 au titre d’un programme lancé en 1945, dit « des familles en détresse », auxquels s’ajoutent quelques centaines de survivants.[15]

[1] CESARINI David, éd., Justice Delayed, Phoenix Press, Londres, 2001, p. 4 et 67.

[2] Armée Anders. Armée polonaise constituée de réfugiés polonais en URSS.

[3] WARHAFTIG Zorach, Uprooted, Jewish Refugees and Displaced Persons After Liberation .  Institute of Jewish Affairs of The American Jewish Congress and World Jewish Congress, New York, 1946, p. 189.

[4] CESARINI, op. cit. p. 4 et 134.

[5] Ibid. p. 79. Les auteurs de ces rapports sont le Major général Winterton, commandant en second de la zone d’occupation anglaise, et W.R.Iley, directeur de l’administration de cette même zone.

[6] 91 morts dont 28 Britanniques.

[7] OVERDALE Ritchie, Britain, the United States and the Transfert of Power in the Middle East, 1945-1962, Leceister University Press, Londres, 1996, p. 159.

[8] CESARINI, op. cit. p. 167.

[9] WASSERSTEIN Bernard, Les Juifs d’Europe depuis 1945, Calmann Lévy, Paris, 2000. p. 106.

[10] Ibid. p. 108.

[11] CESARINI op. cit, p. 77.

[12] MATARD-BONUCCI Marie-Anne éd., La libération des camps et le retour des déportés, Editions Complexes, Bruxelles, 1995, p. 246.

[13] Ibid 1990, p. 70. La Commission a été mise en place en 1944 et a remis son rapport définitif en 1949.

[14] Ibid. p. 71.

[15] Ibid. p. 80.

Ces hommes qui sauvèrent 1 200 Juifs de Theresienstadt 1944-1945

Le 7 février 1945, un train en provenance du camp de concentration de Theresienstadt avec 1 210 Juifs à son bord arrive en Suisse. Le sauvetage a été mené à bien par deux hommes, Jean-Marie Musy et son fils Benoît.

On aurait pu s’attendre à un concert de félicitations devant de tels résultats hélas trop rares, il n’en fut rien. Un grand historien questionne : « Ethique, est-il moral, acceptable de négocier avec les bourreaux pour sauver 1 200 Juifs ? »[1] Oui répondent sans hésiter Isaac et Recha Sternbuch qui ont organisé et confié cette mission aux Musy. Ils sont les représentants en Suisse du Comité de sauvetage des rabbins orthodoxes d’Amérique. Pour ceux-ci, le sauvetage même d’un seul de leurs coreligionnaires représente un commandement absolu de la Torah quel qu’en soit le prix.[2] Les Musy ne sont d’ailleurs pas les seuls à avoir négocié avec Heinrich Himmler. En février 1945, Folk Bernadotte, vice-président de la Croix-Rouge suédoise, en avril 1945 Norbert Masur du Congrès Juif Mondial, négocient dans le même but avec le chef de la police de sécurité et de la SS.[3]

La question du paiement d’une rançon est plus délicate. Pas de problème pour les Sternbuch étant donné la politique qu’ils suivent, mais ils n’ont pas accès aux sommes nécessaires. Saly Mayer qui représente en Suisse l’American Joint Distribution Committee, la grande association caritative américaine, peut disposer des fonds, mais il s’aligne sur la politique des Alliés qui s’opposent à tous paiements aux Allemands. Une somme importante est néanmoins déposée en Suisse mais bloquée. Elle va servir un certain temps de « leurre » dans les discussions de Musy avec les nazis. Après le premier convoi venant de Theresienstadt, un second de 800 Juifs de Bergen-Belsen, un troisième de 1200 de Theresienstadt étaient programmés.[4] Ils ne partiront jamais. Les Sternbuch en attribuent la responsabilité à Mayer et à McClelland, le consul d’Amérique à Berne qui ont refusé tout transfert de fonds.

Plus tard, l’histoire se révèle différente. Après l’arrivée du premier convoi, d’importants journaux américains tels The Times, The Sun, The Herald Tribune, applaudissent et publient l’épopée.[5] Ces articles provoquent la colère de Hitler qui promet d’exécuter immédiatement tout Allemand qui sauverait un Juif. Himmler interrompt tout départ.[6] Malgré cet échec de nouveaux sauvetages, les Musy persistent.

De février à avril 1945, Jean Marie et son fils Benoît se rendent à de nombreuses reprises en Allemagne. D’abord pour tenter de relancer le départ de nouveaux convois. Ils bravent ainsi les directives de Hitler, une démarche téméraire. Dans un second temps on retrouve Benoît à Berlin où il revoit Himmler, puis dans les camps de Buchenwald, Bergen-Belsen et Ravensbrück où il œuvre pour la libération sans combats de ces camps.[7]

Il a été reproché à ces deux hommes de ne pas avoir été motivés par des raisons humanitaires, mais des calculs politiques, voire des raisons financières.[8] Sur le plan politique, Jean-Marie Musy a un passé très critiquable. Il a été de nombreuses années Conseiller fédéral et président de la Confédération helvétique en 1925 et 1930.[9] D’extrême droite, il explique sa dérive fasciste par ces mots : « Il ne sert à rien de s’obstiner à méconnaître ce qu’il y a de positif et de généreux dans l’Allemagne et l’Italie nouvelle. » Il veut un Etat fédéral plus autoritaire, une démocratie plus disciplinée et estime que la Suisse doit s’adapter à la nouvelle Europe.[10] Il multiplie les rencontres avec des dirigeants nazis.

Pour les Sternbuch, Musy est le candidat idéal, il a une stature d’un homme d’état et les contacts nécessaires pour négocier avec les nazis. Pour certains son passé politique douteux le disqualifie. Pour d’autres il a voulu se constituer un alibi pour éviter d’avoir après la guerre à répondre de ses amitiés nazies et pouvoir rebondir politiquement.[11]

Calculs politiques ?  Le retraité septuagénaire sait bien que pour lui la politique c’est du passé. Crainte de difficultés à la victoire alliée ? Même les industriels et les financiers suisses qui ont collaboré avec les nazis n’ont pas été inquiétés. Lui n’a que défendu un programme politique sans lendemain. Il est vrai que Musy n’a pas de sympathie particulière pour les Juifs. On ne s’en étonnera pas. Vivant dans une société fribourgeoise catholique imprégné d’antijudaïsme, il partage ce que d’aucuns ont appelé un antisémitisme «latent», mais il rejette sans équivoques l’antisémitisme racial des nazis.[12] Son engagement pendant de long mois dans le sauvetage de Juifs montre les limites de son antipathie.

Des « raisons financières » qui auraient motivé Musy. C’est un thème qui a été largement débattu. Les Sternbuch ont versé aux Musy 160 000 francs suisses, une somme manifestement élevée par rapport aux frais réels engendrés par l’achat de la voiture, de l’essence et des assurances.[13] Encore faut-il se rappeler que les Musy ont parcouru des dizaines de milliers de kilomètres, que se nourrir, se loger et même simplement assurer le passage de sa voiture dans le chaos qui règne dans le Reich entraînent des frais exceptionnels. Les Musy sont des bourgeois bien établis à Fribourg. Il est très improbable qu’ils aient risqué leur vie pour glaner quelques dizaines de milliers de francs.

De l’audace il en fallait à Jean-Marie Musy pour parcourir les routes allemandes dangereuses d’une Allemagne en pleine débâcle : débandade de l’armée du Reich, population allemande qui fuit désespérément sans ressources devant l’armée russe, alliés qui bombardent tout ce qui bouge, villes détruites, Berlin en ruine. Musy a 71ans, un vieillard à l’époque, il abandonne une retraite bourgeoise à Fribourg pour se lancer dans l’aventure.[14] Il est si conscient des grands risques qu’il prend et souscrit pour son épouse une assurance vie.

Malgré son passé politique sulfureux ll a droit à la reconnaissance que l’on doit à un homme qui pendant la Shoah, au péril de sa vie, s’est avec son fils porté au secours de milliers de Juifs et en a sauvé 1 200. Ils sont rares les hommes, de quelque bord qu’ils soient, à être crédités d’une telle réussite.

 

[1] KASPI André in DIECKHOFF Alain,  Rescapés du génocide, L’action Musy, Fédération Suisse des Communautés Israélites, Zurich, 1995.

[2] KRANZLER David in FINGER Seymour Maxwell éd., American Jewry and the Holocaust : A Report by the Research Director, his Staff and Independant Research Scholars Retained by the Director for the American Jewish Commission on the Holocaust, Holmes and Meier, New York, 1984. p.5,11,31.

[3] Mais ni Folk Bernadotte, ni Norber Mazur n’ont proposé de paiements.

[4] FINGE SEBASTIANI, Thèse universitaire, Fribourg, 2004. p19.

[5] Ibid

[6] DIEKHOFF, op.cit. p. 35

[7] BAUER Yehuda, American Jewry and the Holocaust,  The American Joint Distribution Committee. 1939-1945, Wayne University Press, Detroit, 1981, p.431. DIECKHOFF, op. cit.p.32. KRANZLER in FINGER, op. cit. p. 21.

[8] DIECKHOFF op. cit. p. 16

[9] BAUER op. cit.p. 420.

[10] DIECKHOFF op. cit. p. 11, 9, 10. Sa phobie du communisme explique en partie sa position politique. En 1936 il fonde L‘action nationale contre le bolchevisme.

[11] DIECKHOFF, op. cit. p. 16

[12] SEBASTIANI, op. cit. p.87

[13] Ibid. p.207.

[14] Il y a 60 ans les humains vieillissaient plus rapidement qu’aujourd’hui. L’espérance de vie en témoigne.

Les Américains verrouillent leurs frontières. 1939-1941

« Nous pouvons retarder et même arrêter temporairement ou d’une façon définitive l’entrée des immigrants aux Etats-Unis. Nous pouvons le faire simplement en avisant nos consuls de mettre un maximum d’obstacles et d’utiliser tous les moyens administratifs pour retarder l’octroi d’un visa », écrivait Breckenridge Long, le responsable du problème des réfugiés au Département d’Etat des Etats-Unis. [1] Il mit en pratique cette politique en multipliant les directives administratives plus restrictives les unes que les autres. Une politique impitoyable alors que l’Amérique était le seul Etat important encore en paix.

Le 30 septembre 1939, Washington prenait des mesures contre le flot d’étrangers dont la grande majorité étaient des Juifs qui cherchaient refuge dans le pays. Pour obtenir un visa, il fallait la possession d’un passeport, l’autorisation de quitter le pays d’origine, un titre de transport valable, une garantie financière d’un parent américain et, dans de nombreux cas, un visa de transit par l’Espagne et le Portugal pour atteindre le port d’embarquement. Ces conditions limitèrent radicalement le nombre des visas accordés. Un exemple : début octobre 1939, sur 790 demandeurs allemands, seuls 93 obtinrent un visa.

En novembre, une directive aux consuls américains leur demandait de limiter d’urgence le nombre de visas accordés et de transmettre au Département d’Etat toute information qui permettrait de restreindre l’immigration aux Etats-Unis.  [2] Et l’éditeur du journal The Nation d’écrire que « le Département d’Etat ne refuse pas les visas. Simplement il met en place une ligne d’obstacles qui s’étend de Washington à Lisbonne et Shanghaï. » [3] Des mesures inhumaines alors que Washington connaissait les sévices infligés aux Juifs par les Nazis.         

De nouvelles mesures administratives décidées en juin 1941 rendirent l’obtention d’un visa d’immigration encore plus illusoire. Etaient refusés tous les candidats « dont un parent au premier degré (…) réside encore dans un pays ou un territoire sous le contrôle d’un gouvernement qui est opposé à la forme de gouvernement des Etats-Unis. » [4] C’était le cas de la majorité des candidats au départ. Dorénavant toutes les demandes de visa devaient être envoyées avec leurs annexes en six exemplaires à des comités interdépartementaux de contrôle à Washington. En décembre 1943, le parlementaire Emmanuel Celler jugeait que « ces comités ont été comme des glaciers dans leur lenteur et leur sang-froid. Cela prend des mois et des mois pour accorder un visa qui généralement correspond à un cadavre. » [5]

Quand, par chance, un bateau de réfugiés sans papiers arrivait jusqu’aux Etats-Unis, ses passagers étaient la plupart du temps refoulés. Qu’on se rappelle le refoulement vers l’Europe de 930 Juifs du paquebot Saint Louis qui croisa au large des côtes de Floride en mai 1939. 583 d’entre eux, refoulés vers l’Europe continentale, seront par la suite tués par les nazis. [6] En septembre 1940, cette tragédie se répéta. Sur les 83 réfugiés du SS Quanza, 43 seront refoulés. On n’avait retenu que ceux qui pouvaient obtenir un visa normal ou possédaient déjà un visa authentique. Encore fallut-il que Madame Roosevelt intervienne en leur faveur.[7]  On peut aussi citer les 72 réfugiés du paquebot britannique l’Orduna, le SS français Le Flandres dont 96 passagers juifs durent retourner en France ou l’Ornoco allemand avec ses 200 Juifs.[8] (72) Et que dire de ces bateaux surchargés de réfugiés qui à la même époque allèrent d’un port à l’autre des Amériques sans trouver de havre d’accueil ? Leurs noms évoquent autant de drames : Le Koenigstein, le Caribia, le Comte Grande, le Cap Norde, le General Artigas…, tous de véritables radeaux de la méduse livrés aux caprices de l’indifférence et de l’égoïsme.

Des fugitifs qui disposaient de moyens importants purent acheter pour plusieurs milliers de dollars un visa temporaire pour Cuba dans l’attente d’un visa d’entrée aux Etats-Unis. Certains durent attendre ce visa toute la guerre dans des conditions précaires. Au moins ont-ils été sauvés !

[1]FEINGOLD Henri « Roosevelt and Europe’s Jews : Deceit and Indifference, or Politics and Powerlessness? » in  Dimensions I, The Journal of Holocauste Studies, vol. 8 no2, p. 11.

[2] BREITMAN Richard, KRAUT Alan, American Refugee Policy and European Jewry , 1933-1945, Indiana University Press, Bloomington, 1987.p. 75 et 119.

[3] Frida Kirchway, « The State Department versus Political Refugees », The Nation du 28 décembre 1940, cité par FEINGOLD Henry, The Politics of Rescue : The Roosevelt Administration and the Holocaust , 1938-1945, Rutgers University Press, New Brunswick, N.J. 1970., p. 148

[4] MORSE Arthur D, While Six millions died : a Chronicle of American Apthy, Random house, New York, 1968 – Pendant que six millions de juifs mouraient, Laffont, Paris, 1969.  p. 300.

[5] BERENBAUM Michael, Witness to the Holocaust. An Illustrated Documentary History of the Holocaust in the Word of its Victims Perpetrators and Bystanders, New York, Harpers Collins, 1997, p. 288. Celler était un parlementaire de la Chambre des représentants.

[6] CHARGUERAUD Marc-André. Tous Coupables, Cerf/Labor et Fides 1998, p. 220. L’auteur détaille le sujet.

[7] Feingold 1970, op. cit., p. 143.

[8] Niger dans The Day cité par LOOKSTEIN Haskel, Where we our Brothers’ Keepers ? A Public Response of American Jews to the Holocaust 1938-1944, Hartmore House, New York, 1985. p.232,233.

 

 

 

Churchill avocat pour la création d’un Etat juif. 1908-1944.

      Pourtant en novembre 1944 il abandonne son soutien.

Winston Churchill, immense homme politique, fut au pouvoir ou dans l’opposition pendant les trente années qui séparent la déclaration de Balfour en 1917 sur la création d’un « foyer juif » en Palestine et la proclamation de l’Etat d’Israël en 1948. Son profil est d’autant plus intéressant que malgré quelques écarts antisémites, il est jusqu’en novembre 1944 un soutien indéfectible de la cause sioniste. L’analyse de ses déclarations directes et claires et ses échecs répétés reflètent bien l’évolution de l’attitude des contemporains. Elle fournit un excellent contexte pour mieux comprendre les comportements du public anglais pendant cette période tragique.

Comme de nombreux grands hommes d’Etat, Churchill est un visionnaire. Déjà en janvier 1908, sous-secrétaire d’Etat aux Colonies, il écrit : « Jérusalem doit être le but final. Quand cela arrivera n’est que vaine prophétie ; mais que cela arrive un jour, c’est une des rares certitudes du futur. Et l’établissement d’un Etat juif puissant et libre, un pont entre l’Europe et l’Afrique, constituera non seulement un immense avantage pour l’Empire britannique, mais sera une étape importante pour un monde harmonieux des nations ».[1]

Des années plus tard il précise dans un article : « … Il pourrait bien arriver que, pendant notre vie encore, un Etat juif soit créé sur les rives du Jourdain, sous la protection de la Couronne britannique. Un Etat de trois à quatre millions de Juifs ». Lyrique, il termine son article en appelant à la construction « aussi rapidement que possible d’un centre juif national » en Palestine. Un centre qui pour lui « ne serait pas seulement un refuge pour les opprimés et les malheureux de l’Europe centrale, mais aussi un symbole de l’unité juive et le temple de la gloire juive ».[2]

En 1920, ministre de la guerre, il se laisse emporter par sa profonde aversion envers le bolchevisme « dominé par les Juifs ». « Il semble bien, écrit-il, que cette race surprenante soit en train de produire un autre système de morale et de philosophie, aussi malveillant que le christianisme est bienveillant, système qui, s’il n’est pas arrêté, détruira irrévocablement tout ce que le christianisme a rendu possible ». Dans une violente attitude antisémite trop classique à l’époque, il ajoute : « On dirait que l’évangile du Christ comme celui de l’antéchrist proviennent de ce même groupe de personnes; et cette race mystique et mystérieuse a été choisie pour cette manifestation suprême du divin et du diabolique ».[3] 

Malgré cette diatribe inadmissible, la réponse de Churchill en mars 1921 aux leaders arabes qui protestent contre l’immigration juive en Palestine reste dans la ligne de son engagement. Il soutient sans réserve la politique sioniste lorsqu’il leur déclare « qu’il est manifestement juste que les Juifs, qui sont dispersés partout dans le monde, puissent avoir un « foyer national » où quelques-uns puissent être de nouveau réunis. Et où ailleurs est-ce possible que dans la terre de Palestine à laquelle ils ont été profondément et intimement associés pendant 3 000 ans ? Nous pensons que ce serait bon pour le monde, bon pour les Juifs et bon pour l’Empire britannique ».[4]

Bon pour les Arabes ? Churchill esquive. On remarque qu’il ne parle plus d’Etat juif mais d’un « foyer juif, » un terme équivoque. La distinction n’échappe pas au Cabinet impérial. Il est questionné sur ce qu’il entend par un « foyer national juif. » Cela signifie-t-il de donner aux Juifs le « contrôle du gouvernement ? » Churchill répond : « Si, au cours des années, ils deviennent majoritaires dans le pays, ils prendraient naturellement le pouvoir ».[5] Les Arabes enregistrent le message. Ils se battront continuellement contre l’arrivée de Juifs en Palestine afin d’éviter la constitution d’une telle majorité.

Fidèle à sa politique sioniste, Churchill s’élève contre le Livre blanc de mai 1939 qui limite sévèrement l’immigration juive en Palestine et prévoit la constitution d’un Etat à majorité arabe. II attaque le Premier ministre Neville Chamberlain au cours d’une séance des Communes. « Cette garantie d’un toit pour les réfugiés, d’un asile, vise non seulement les Juifs de Palestine, mais ceux vivant au dehors, cette gigantesque masse de Juifs malheureux, dispersés, persécutés, errants, dont l’unique désir, intense, immuable, invincible, a toujours été d’avoir une patrie. (…) C’est la promesse que nous leur avons faite et c’est cette promesse qu’on nous demande aujourd’hui de trahir ».[6] 

Le 17 décembre 1939, au cours d’une rencontre avec Chaim Weizmann,  celui-ci dit à Churchill : « Vous avez été à la naissance de cette entreprise, j’espère que vous veillerez à ce qu’elle s’accomplisse ». Churchill demande à Weizmann ce qu’il entend par là : « Un Etat de trois ou quatre millions de Juifs en Palestine » et Churchill répond : « Je suis parfaitement d’accord avec cela ».[7]

Pendant la guerre, en 1941, dans une communication interne, Churchill confirme dans des termes sans ambiguïtés son soutien inconditionnel à la cause sioniste. « Si l’Angleterre et les Etats-Unis sont victorieux, la création d’un grand Etat juif, habité par des millions de Juifs, sera l’un des thèmes les plus importants de la discussion de la Conférence de la paix. Le parti libéral et le parti du travail ne seront jamais d’accord avec la solution pro-arabe qui est soutenue par l’administration britannique et je ne le serai pas davantage aussi longtemps que je serai dans la vie publique ».[8]

Entre temps Churchill condamne énergiquement à plusieurs reprises les « impitoyables exécutions d’innocents » par les nazis. Une seule fois il nomme les Juifs. Dans un message envoyé à l’archevêque de Canterbury qui préside, le 20 octobre 1942, une manifestation contre la politique délibérée d’extermination, Churchill parle des Juifs. Il dénonce  « les cruautés systématiques » auxquelles sont soumis les Juifs par le régime nazi qui constituent « une tache indélébile sur ceux qui les organisent et les exécutent ».[9]

Churchill maintient son soutien sans faille au Sionisme. Le 27 juin 1943 Sir Edward Spears rapporte : « Hier soir le Premier ministre exposa en termes empathiques sa politique sioniste. Il dit qu’il s’était formé une opinion que rien ne changerait. Il avait l’intention de s’attacher à ce qu’un Etat juif soit constitué (…) Il ne servait à rien d’argumenter avec lui sur ce sujet ».[10]

En juillet 1944, à la suite de nombreuses interventions de l’Agence juive, Churchill lance le coup d’envoi de la mise sur pied d’une brigade juive. « J’aime l’idée, dit-il, que les Juifs s’attaquent aux meurtriers de leurs compatriotes et je pense que les Etats-Unis en seront très satisfaits. (…) Ils veulent se battre sous les couleurs de leur drapeau, (…) et je ne vois pas pourquoi cela ne pourrait pas se faire ».[11] Finalement, une Brigade juive forte de 5 000 Juifs de Palestine combattra en 1945 en Italie.

Le 6 novembre 1944 Lord Moyne, ministre résident au Moyen Orient, un ami de Churchill, est assassiné par des terroristes du groupe Stern. C’est la rupture totale et définitive malgré la condamnation formelle de David Ben Gourion, le président de l’Agence juive.[12] Churchill cesse de soutenir la cause sioniste. Le 17 novembre il déclare à la Chambre des Communes : « Si nos rêves concernant le sionisme doivent se terminer dans la fumée des pistolets d’assassins, si nos efforts pour son futur ne résultent que dans un nouveau groupe de gangsters dignes des nazis, alors comme moi-même bien des gens devront reconsidérer la position que nous avons si constamment maintenue dans le passé ».[13] Pourtant, quelques jours auparavant, Churchill avait promis à Chaim Weizmann, le leader sioniste qui sera le premier président d’Israël, une bonne partition de la Palestine et l’immigration après la guerre de 100 000 Juifs par an pendant quinze années.[14] Les conséquences de la cassure provoquée par l’assassinat de Moyne sont décisives.

Churchill prend ses distances. Il écrit au Colonial Office le 6 juillet 1945 : « Je ne constate pas le plus petit avantage pour la Grande-Bretagne qui ait découlé de cette tâche pénible et ingrate (exécution du Mandat reçu en 1920 de la Société des Nations). Quelqu’un d’autre devrait maintenant prendre la suite ». Churchill pense aux Etats-Unis. Le 1er août, quelques jours avant de remettre les pouvoirs aux travaillistes, il franchit une étape supplémentaire. Au cours d’un débat aux Communes, il déclare : « Il est parfaitement clair que la guerre juive dirigée contre les Britanniques en Palestine, si elle continue, nous dégagera automatiquement de toutes nos obligations de persévérer et détruira tout désir d’effort dans les coeurs britanniques ». Le message est clair, même si les USA ne prennent pas le relais, les Britanniques partiront si le terrorisme ne cesse pas.

Dans la même intervention, Churchill surprend. Bien que très informé, il ne s’est pas rendu compte de l’immensité de la Shoah. « Je dois dire que lorsque la guerre se termina, je n’avais aucune idée des horribles massacres qui prirent place ; des millions et millions qui ont été abattus. Cela s’imposa à nous graduellement après la fin des combats ». Il pense qu’il est inimaginable de croire « qu’il y a assez de place en Palestine pour les grandes masses qui désirent partir d’Europe ». Il ajoute un commentaire qui soulève la réprobation unanime des Sionistes : « Mais si un si grand nombre a été tué et massacré, il doit y avoir pas mal de place pour les survivants, il doit y avoir des héritages et des propriétés auxquels ils peuvent prétendre ».[15] Pour lui il devient inutile qu’ils aillent tous en Palestine. Une façon peu orthodoxe de résoudre le problème de la confrontation entre Juifs et Arabes.

C’est encore Churchill, maintenant dans l’opposition, qui le 1er août 1946 met en route aux Communes le processus du retrait britannique de la Palestine. « Je pense que le gouvernement devrait dire que si les Etats Unis ne veulent pas venir partager le fardeau de la cause sioniste (…) nous devons maintenant dénoncer notre mandat, le remettre à l’ONU et annoncer que nous évacuerons la Palestine à un moment restant à préciser ».[16] C’est clair, direct, abrupt et prémonitoire. Le style de l’homme. Le retrait ainsi annoncé va permettre aux Sionistes de réaliser dans la douleur et le sang leur rêve d’un Etat juif, l’Etat d’Israël.

 [1] GILBERT Martin. Exile and Return :The Struggle for a Jewish Homeland, Lippincott, Philadelphia,1978, p. 69.

[2] IBID. p. 128. Illustrated Sunday Herald du 8 février 1920,

[3]ALMOG  Shmuel, Nationalism, and Antisemitism in Modern Europe  1815-1945, Pergamon Press, London, 1990, p. 92.

[4] GILBERT, op. cit. p. 133.

[5] IBID, p. 135.

[6] MARRUS Michael R. Les Exclus, Les Réfugiés européens au XX siècle, Calmann-Levy, Paris, 1985, p. 275.

[7] WASSERSTEIN Bernard, Britain and the Jews of Europe , 1939-1945, Université de Brandeis, Oxford, 1979, p. 31.

[8] IBID.  p. 32.

[9] PENKOWER Monty Noam, The Jews were Expandable : Free World Diplomacy and the Holocaust, University of Illinois Press, Urbana,1983, p.75.

[10] WASSERSTEIN. Op. Cit. P. 32.

[11] IBID. p. 286.

[12] Agence juive: organisation qui représente les Juifs de Palestine auprès de l’Angleterre, la puissance mandatrice du territoire.

[13] OVENDALE Ritchie, Britain, the United States and the End of the Palestinian Mandat. 1942-1948, Suffolk, 1989, p.32.

[14] PENKOWER, op.Cit. p. 199.

[15] GILBERT. op.cit. p. 290.

[16] OVENDALE, Op.cit. p. 153.

 

L’Australie ferme ses portes aux Juifs. 1945-1948

Le 22 août 1945, le gouvernement australien annonce une politique très restrictive d’accueil des réfugiés juifs. Seuls ceux qui ont des parents proches résidant en Australie peuvent poser leur candidature. Les conditions d’acceptation de leur dossier sont nombreuses et strictes. Ils doivent avoir vécu dans des camps de concentration ou de travail, ou avoir été déportés de leur résidence normale, ou encore avoir dû mener une existence clandestine en Europe. De plus, ils doivent être en bonne santé, adopter un bon comportement, ne faire l’objet d’aucune mention négative à leur égard des services de sécurité britanniques et être pris en charge financièrement par des garants.[1] Ils seront rares à répondre à ces critères.

En 1947, deux années après la victoire, toutes les enquêtes d’opinion, déclarations et articles concernant les réfugiés juifs expriment des réticences qui seraient qualifiées aujourd’hui d’antisémitisme violent. Une enquête révèle que 58% des personnes interrogées estiment que l’Australie ne doit pas offrir de refuge aux Juifs.[2] En janvier 1947, Ken Bolton, président de la Ligue des soldats de retour, s’exclame à propos des Juifs qui arrivent de leur refuge de Shanghai : « Ne battons pas les buissons, ce sont des Juifs allemands de la même espèce que ceux qui sont venus avant… Est-ce que ces réfugiés aident au développement de l’Australie en défrichant la terre, en construisant des routes ou en prenant la pioche et la pelle pour travailler ? Non ! Ils travaillent avec leur tête, pas au profit de l’Australie mais pour eux-mêmes. »[3] C’est le reproche stéréotypé du Juif qui n’est pas un travailleur manuel. Les détracteurs australiens continuent sur la même voie. Une communication de juillet 1947 du gouvernement australien à ses représentants auprès de l’International Refugees Organisation qui est chargée en Europe de trouver des pays d’accueil est significative : « Les immigrants doivent être sélectionnés uniquement sur leurs capacités professionnelles et industrielles et la contribution qu’ils apporteront à la vie en Australie. Leur confession religieuse ne nous concerne en aucune façon. »[4]

Pour Robert Menzies, plusieurs fois Premier ministre, les Juifs sont responsables de l’antisémitisme. Il déclare dans l’Australian Jewish Herald du 21 février 1947 que « le danger de l’antisémitisme et des préjugés raciaux serait augmenté et non diminué, si le public australien estime qu’une trop grande proportion de réfugiés juifs sont recensés dans nos statistiques annuelles d’immigration. Le refus de reconnaître ces faits, c’est décider d’ignorer l’opinion réelle du public. » Il conclut en soulignant que les réfugiés eux-mêmes sont largement responsables des sentiments négatifs à leur égard, car ils contribuent souvent « aux préjugés et à l’incompréhension du fait de leur méconnaissance des habitudes et des standards australiens. »[5] Les Juifs ne doivent pas se plaindre d’ingratitude.

En février 1947, Jack Lang, Premier ministre du New South Wales et éditeur du Century, écrit que l’Australie « ne désire pas importer le terrorisme sioniste ». Il prétend que l’immigration des réfugiés juifs est conduite « par la même organisation internationale… qui récemment exhortait la résistance juive en Palestine. »[6] Lang fait l’amalgame entre les réfugiés et le comportement terroriste de certains mouvements clandestins juifs en Palestine. Les réfugiés juifs ne sont pas bien accueillis en Australie. Non seulement les barrières à leur arrivée sont multiples, mais on fait savoir aux rares qui les franchissent qu’ils ne sont pas bienvenus. Rappelons qu’en 1947 quelques 200 000 Juifs s’entassaient dans les camps de Personnes Déplacées (DP) en Allemagne et en Autriche. Ils cherchaient désespérément un pays d’accueil pour quitter les terres ensanglantées de leurs bourreaux.

Paul Morawetz, un réfugié faisant partie de la communauté juive australienne, dit désabusé à l’Australian Jewish News du 28 janvier 1949 : « Etant donné la réception froide que les immigrants juifs ont reçu ici et le fait qu’Israël a un besoin urgent d’immigrants, les migrants juifs doivent tous aller en Israël… Les talents que les Juifs ont apportés ici et leur contribution à toutes les sphères de la vie australienne et de son économie n’ont pas été appréciés bien que les Juifs se soient démenés dans ce but. »[7] Malheureusement l’accès à la « Terre promise » resta très difficile. Plus de 50 000 DP Juifs qui tentèrent d’y arriver se retrouvèrent internés par les Anglais à Chypres pendant de de longs mois. Ce n’est qu’en mai 1948, après la naissance de l’Etat d’Israël qu’ils furent autorisés à y arriver.

[1] Blakeney 1965, p. 291. A partir de 1947 tous leurs frais seront supportés par le JOINT et dans une moindre mesure par la communauté juive australienne.

[2] Ibid. p. 292.

[3] Ibid. p. 294. En fait la plupart des Juifs réfugiés à Shanghai sont des Allemands.

[4] Ibid. p. 365.

[5] Ibid. p. 299.

[6] Ibid..

[7] Ibid. p. 311.