Les communistes juifs : Un combat contre l’occupant, pas pour la défense des Juifs. 1941-1945

Les communistes juifs fondent dès le début de la guerre en septembre 1940 le groupe Solidarité. Ce groupe se place d’entrée hors la loi. Toléré par les Allemands au nom du Pacte germano-soviétique, Solidarité diffusent en France l’appel aux armes contre les nazis lancé aux Juifs par Moscou le 24 août 1941.[1] Pour les Allemands, les membres de Solidarité deviennent  l’ennemi absolu. Immigrés de l’Est, ils sont pour les nazis des sous-hommes. Encadrés par des anciens des Brigades internationales, ils sont nombreux à avoir combattu en Espagne contre Franco, l’allié de Hitler. Pour les communistes juifs dès le début, c’est une question de vie ou de mort. On comprend qu’ils aient choisi de combattre plutôt que d’être arrêtés sans résister. Le but de leur résistance, c’est avant tout de régler le problème juif en détruisant le nazisme.

Ces communistes sont persuadés que les Juifs trouveront dans les forces communistes l’aide dont ils auront besoin quand cela deviendra nécessaire.[2] Solidarité multipliera les initiatives pour élargir sa base de militants. En juin 1942 les communistes créent le Mouvement National contre le Racisme ( MNCR ). En avril 1943, Solidarité change de nom pour l’Union des Juifs pour la Résistance et l’Entraide ( UJRE ). Son but : organiser la défense de la population juive, assurer une aide matérielle aux nécessiteux et établir des relations avec les forces résistantes du pays contre l’ennemi commun.[3] Il s’agit surtout de rassembler d’autres organisations de gauche afin de créer une véritable alternative à l’Union Générale des Israélites de France ( UGIF).

En juillet 1943, une rencontre entre l’UJRE et la FSJF ( Fédération des Sociétés juives de France ), le mouvement des socialistes immigrés, n’arrive pas à rapprocher leurs politiques. L’UJRE soutient que la sauvegarde des Juifs est inséparable de la lutte armée et que la condition du salut est d’assurer au plus vite la défaite de l’Allemagne.[4] Suivant l’expression d’André Kaspi : « Que l’on ne se trompe pas ! Les résistants juifs qui militent au sein des organisations de résistance ne sont pas des Juifs résistants. Ils font avant tout la guerre à l’Allemagne. »[5] Léon Poliakov abonde dans le même sens, lorsqu’il précise que « l’idéologie de leur résistance était aussi peu juive que celle des combattants militants de la résistance française en général. »[6] La priorité des communistes juifs n’est pas d’éviter aux Juifs la déportation et la mort. L’UJRE n’interviendra pas pour défendre les intérêts immédiats de la population juive. Les communistes juifs suivent les ordres du parti communiste inféodé à Moscou.

On est aux antipodes des préoccupations de la FSJF, qui en priorité absolue cherchent tous les moyens possibles pour assurer la survie des immigrés en clandestinité. Le 29 septembre 1941, Libération Nord, une publication socialiste proche de la FSJF, titre « Pas d’actes inutiles » et condamne l’attaque de soldats allemands.[7] Les objectifs doctrinaires des Juifs communistes ne font que creuser le fossé. Ils refusent de militer pour un Etat juif situé en Palestine. Ils disent préparer la révolution mondiale qui va bouleverser la société de fond en comble, au point de faire disparaître les tensions, les hostilités antisémites.[8] De quoi s’aliéner les sionistes, et perdre le soutien de ceux pour lesquels ces positions idéologiques semblent éloignées de leurs tourments journaliers.

Le cycle infernal des attentats et représailles qu’ils déclenchent achève d’isoler les Juifs communistes de leurs coreligionnaires. Pourquoi tous ces attentats contre des militaires allemands pris au hasard, qui entraînent immanquablement l’exécution d’un grand nombre de Juifs innocents. Que l’on se rappelle la rafle du 20 au 23 août 1941 qui s’abat sur 4 230 Juifs dont 1 600 de nationalité française. Il s’agit d’une mesure de représailles et de prévention contre l’agitation communiste faisant suite à l’invasion de l’URSS par la Wehrmacht.[9]  Ce sont des attentats communistes contre les troupes d’occupation qui entraînent le 12 décembre 1941 l’arrestation de 743 Juifs, la plupart de nationalité française.[10] Cette résistance communiste est souvent perçue par les autres Juifs comme des provocations qui mettent la communauté en péril.[11] Le 23 octobre 1941, de Gaulle demande « que tous les combattants (…) observent exactement la consigne que je donne pour les territoires occupés, c’est de ne pas tuer ouvertement les Allemands (…) Il est trop facile à l’ennemi de riposter par le massacre de nos combattants. »[12]

L’activité caritative de Solidarité aurait pu être le fer de lance d’un rassemblement. Elle s’est limitée à la prise en charge des familles des Juifs communistes engagés dans l’action militaire.[13] Solidarité n’aurait jamais pu être le noyau d’un mouvement plus large qui aurait nécessité à côté d’un consensus politique, une continuité et une stabilité qui lui firent défaut.[14] Les représailles allemandes ont détruit deux fois l’essentiel de l’encadrement de Solidarité. En mai, juin, juillet 1943, plus de soixante cadres sont arrêtés. Puis au début 1944 ce sont 72 membres de la branche armée de l’UJRE, la MOI, avec à sa tête Missak Manouchian, qui disparaissent entre les mains nazies.[15]

Aux termes d’une analyse détaillée de la situation, l’historienne témoin engagée qu’est Annie Kriegel conclut que « c’est peu dire que la MOI ( le bras armé de Solidarité ) n’a pas servi à grand chose : elle a beaucoup desservi. Il n’en reste pas moins que le courage est le courage et le malheur est le malheur ».[16] André Kaspi ajoute : « Personne ne niera que les communistes juifs ont été des résistants efficaces, déterminés et souvent héroïques (…) Ils se sont pourtant trompés. Ils n’ont pas mené une résistance juive ».[17] Même s’ils avaient mené une résistance juive, les Juifs communistes étaient incapables de proposer une alternative crédible pour aider les Juifs à survivre.

Copyright Marc-André Charguéraud. Genève. 2020. Reproduction autorisée sous réserve de mention de la source

 

[1] Adler 1985, p. 182.

[2] Adler 1985, p. 173.

[3] Rayski 1992, p. 263.

[4] Wieviorka 1986, p. 238.

[5] Kaspi 1991, p. 208.

[6] Lazare 1987, p. 38.

[7] Cité in Dreyfus 1990, p. 499.

[8] Kaspi 1991, p. 313.

[9] Bensimon 1987, p. 79.

[10] Bensimon 1987, p. 79.

[11] Adler 1985, p. viii.

[12] Cité in Dreyfus 1990, p. 499.

[13] Poznanski 1997, p. 425.

[14] Adler 1985, p. 223. L’auteur conclut l’inverse : « De toutes les stratégies possibles, la communiste fut la seule qui, si elle avait été généralisée, aurait assuré la survie du plus grand nombre de Juifs français ou étrangers. »

[15] Rayski 1992, p. 268 et 270, principalement des Juifs.

[16] Kriegel 1991, p. 233.

[17] Kaspi 1991, p. 321. Racine 1973, p. 90 et 91, affirme au contraire que la lutte des partisans a eu une importance colossale en empêchant l’état-major hitlérien de retirer des divisions dont il avait besoin ailleurs. Pour lui les sabotages étaient incomparablement plus efficaces que les bombardements de l’aviation anglo-américaine.