Opinion publique américaine : un antisémitisme pernicieux.

Un climat délétère qui augure mal de l’attitude des Américains pour sauver les Juifs d’Europe pendant l’Holocauste.

Quelques jours après la Nuit de Cristal,[1] dans un éditorial du 15 novembre 1938, le Christian Science Monitor « rejette les suggestions de changement des lois d’immigration et préconise la prière comme étant la meilleure protestation. »  De son côté le Christian Century, le plus grand journal protestant aux Etats-Unis, reconnaît que « le but déterminé des nazis est l’annihilation de la population juive », mais il estime « hautement inopportun de baisser les barrières de l’immigration, car cela reviendrait à créer un mal aussi grand que celui qui doit être guéri. » Une libéralisation aggraverait les problèmes économiques et sociaux sévères qui confrontent déjà les Etats-Unis.[2] Le 30 novembre, ce même journal écrit qu’il est plus inquiet des conséquences sociales que des conséquences économiques de la politique d’immigration. Comment intégrer des nationalités et des races qui « sont totalement étrangères à notre vie nationale. » Permettre l’entrée d’un plus grand nombre de Juifs « serait rendre un très mauvais service aux Juifs d’Amérique », car cela exacerberait ce que le Christian Century décrit comme étant le problème juif de l’Amérique.[3]

Nous ne voulons pas être infectés par le virus de l’antisémitisme que Hitler essaie de nous inoculer en nous envoyant ses Juifs, disent en substance les protestants. Pour des associations aussi influentes que l’American Légion, avec ses 1,2 million de membres, et les Filles de la Révolution, l’argument décisif pour refuser des réfugiés, c’est la préférence nationale à donner aux foules américaines, que la crise économique a rendues misérables et désespérées. Leurs déclarations pour repousser le Wagner Rodgers Act, qui devait permettre l’arrivée de 20.000 enfants aux Etats-Unis, sont symptomatiques. « Comment pouvons-nous donner notre accord à une telle loi, alors que des millions de garçons et de filles descendant de pionniers américains sont négligés, sous-alimentés, vêtus de haillons et malades. »  S’il y a des foyers prêts à accueillir des enfants étrangers, le nationalisme américain requiert que ces enfants américains dans le besoin y soient reçus en priorité. On le répète sur tous les tons : « Les enfants américains doivent être les premiers à avoir droit à la charité américaine. »[4]

A sa réunion du 4 mai 1939, le comité exécutif national de l’American Légion découvre un nouvel argument, plus surprenant : « Une des politiques traditionnelles de l’Amérique, c’est que la vie familiale soit protégée, et c’est la raison pour laquelle l’American Legion s’oppose au démembrement des familles que propose cette loi. »[5]  En d’autres termes, on recommande, à supposer qu’ils aient encore des parents vivants, de laisser les enfants vivre avec eux dans les camps de concentration nazis ! Naïveté ou nouvelle excuse pour ne rien faire ? Ces prises de positions reflètent malheureusement parfaitement l’opinion publique. Un sondage conduit par Gallup en Janvier 1939 révèle que 66% de la population s’oppose au Wagner Rodgers Act.[6]

Aux Etats-Unis, ces enquêtes d’opinion étaient devenues courantes. Un sondage conduit pour l’American Jewish Committee au printemps 1938 trouve que 82% des personnes interrogées sont opposées à l’admission d’un plus grand nombre de Juifs exilés d’Allemagne.[7]  Les Américains désapprouvent massivement, par 94%, les persécutions juives pendant la Nuit de Cristal, ce qui ne les empêche pas, pour 77% d’entre eux, de s’opposer à l’admission d’un plus grand nombre de Juifs du Reich.[8] Aux bons sentiments répond une attitude butée qui refuse la moindre action concrète. David Wyman parle de l’antisémitisme envahissant de la fin des années trente. Le résultat d’enquêtes entre 1938 et 1946 indique que plus de la moitié des Américains perçoivent les Juifs comme avides, malhonnêtes et pour un tiers agressif et ayant trop de pouvoir aux USA.[9]

Antisémitisme généralisé sûrement, mais également xénophobie qui s’étend à tous les réfugiés. « Comment veut-on que le chômeur ne regarde pas avec haine ou du moins avec envie l’ouvrier étranger qui travaille ? »[10]  Un sondage effectué en Angleterre dans le courant de l’été 1939 va dans le même sens : 79% des personnes interrogées estiment que l’on doit laisser entrer les réfugiés librement, mais 80% ajoutent qu’il faut prendre en même temps des mesures restrictives pour protéger les travailleurs et les contribuables anglais.[11] Aux Etats-Unis les éditeurs de Fortune Magazine, dont une enquête du 19 avril 1939 révélait que 83% des Américains étaient opposés à l’augmentation des quotas en faveur des réfugiés, interprétaient ce résultat comme une conséquence de la peur de la concurrence économique Droit humanitaire, sympathie envers les persécutés, antisémitisme et xénophobie, protection du travail en période de crise aiguë, tous ces sentiments conflictuels sont très présents sans qu’il soit possible d’en distinguer l’importance réelle. Il faut y ajouter, égoïste et omniprésent, le désir des gouvernements et du public de ne pas avoir à contribuer financièrement au soutien de ces réfugiés.

Roosevelt, toujours sensible aux pressions de l’opinion publique, a suivi le mouvement : sympathie pour les persécutés, mais intransigeance quant à l’assouplissement de l’immigration. Son épouse Eléanor expliquait son attitude en écrivant que « Franklin s’est souvent abstenu de soutenir des causes auxquelles il croyait, à cause des réalités politiques (…). Il disait : les choses les plus importantes sont prioritaires, je ne peux pas me permettre de perdre des votes dont j’ai besoin pour des mesures qui sont plus importantes pour le moment, en poussant des mesures qui nécessitent une bataille. »[12] Roosevelt dut, semble-t-il, constamment s’intéresser à des problèmes plus importants que celui des réfugiés juifs.

 

[1] Dans la nuit du 9 au 10 novembre 1938, enn quelques heures, 190 synagogues seront démolies, incendiées pour la plupart, 7.000 magasins et entreprises juives seront détruits, 30.000 Juifs dont 8.000 Autrichiens seront arrêtés et internés dans des camps de concentration préparés à leur intention. Un pogrome gigantesque qui fit une centaine de morts et des milliers de blessés.

[2] Lipstadt, Deborah, Beyond Belief, The American Press and the Coming Holocaust, The Free Press, a division of MacMillan, New York 1986. p. 107.

[3] IBID

[4] David Wyman – Paper Walls – Op. Cit. p. 95

[5] Morse, Arthur D. While Six Millions Died, A Chronicle of American Apathy, Random House, NewYork 1968. p. 263.

[6] Wyman, David, Paper Walls, American and the Refugee Crisis, 1938-1941, Pantheon, New York 1985. p. 95.

[7] Breitman, Richard, Kraut, Alan, American Refugee Policy and European Jewry, 1933-1945, Indiana University Press, Bloomington 1987. p. 58

[8] IBID. p. 94.

[9] David Wyman – The abandonment of the Jews and the Holocaust – 1941-1945. Pantheon – New York 1984. p. 14.

[10] Schor Ralph, L’Opinion Française et les Etrangers en France, 1919-1939, Publications de la Sorbonne, Paris 1985. p. 555. Il y avait alors 2 millions de chômeurs en France.

[11] Sharf, Andrew, The British Press and the Jews under Nazi Rule, Oxford University Press, Londres 1964. p. 199.

[12] Richard Breiman et Alan Kraut – Op. Cit. p. 73