Les Juifs, des personnes déplacées à part ? 1945

Pour les Américains et les Britanniques, la théorie nazie selon laquelle les Juifs constituent une race particulière est évidemment inacceptable. Le mémorandum d’un commandant de la zone d’occupation anglaise tire les conclusions de cette prise de position alliée. « Les Juifs comme toutes les autres religions doivent être classés dans les camps en fonction de leur nationalité plutôt que comme race ou religion ». Le mémorandum ajoute une mise en garde : « Toute forme de ségrégation raciale ou religieuse entraînerait des sentiments antisémites. »[1]

Dans une lettre du 11 août 1944 à l’UNRRA, le délégué britannique Sir George Rendel annonce déjà cette politique lorsqu’il déclare : « Le fait que les Juifs puissent, en tant que race, être identifiés par certaines caractéristiques, et que les développements politiques, et en particulier la doctrine raciale nationale-socialiste, leur aient créé des problèmes particuliers d’importance ne sont pas des raisons suffisantes pour les traiter comme une catégorie nationale indépendante. »[2] De plus les Britanniques craignent que les Juifs n’utilisent un statut national particulier pour revendiquer un certificat donnant accès à la Palestine. Ils ont toujours voulu séparer le problème des personnes déplacées de celui de la Palestine. Les Américains ne sont pas en reste. Dans un manuel publié avant la fin de la guerre par le Haut commandement américain, on peut lire à ce sujet : « Le gouvernement militaire doit éviter de donner l’impression que les Juifs bénéficieront d’un traitement préférentiel, car cela perpétuerait les distinctions faites par les théories raciales nazies. »[3]

Trois mois après la libération des camps, les Britanniques maintiennent cette politique. Lord Reading, patron de la division politique du Conseil de contrôle, écrit le 24 juillet 1945 : « En bref, nous ne pouvons pas accepter la théorie admettant que les Juifs sont une race à part, car c’est un des principes de base de la politique nazie …» et il termine la phrase  en ajoutant « …il est vraiment bizarre qu’ils (les Juifs) essaient maintenant de s’en prévaloir (de la politique raciale nazie).»[4] Cette remarque inacceptable montre bien l’incompréhension des Alliés face à la situation des Juifs. Il ne faut pas inverser les facteurs. Ce n’est pas comme race particulière que les personnes déplacées juives demandent un traitement préférentiel. C’est à la suite des souffrances terribles qu’ils ont endurées, les nazis les ayant classés à part comme des « sous-hommes ».

 Plus tard, visitant des mémoriaux érigés par l’Etat à Buchenwald et à Sachsenhausen, un scientifique israélien, Felix Bergman, s’offusque. Les Juifs ne sont pas mentionnés, ils sont classés sous leur nationalité d’origine. Il écrit à Otto Grotewolh, le président du Comité des combattants antifascistes de la résistance : « Les Juifs sont arrivés dans les camps comme Juifs, comme membres du peuple juif et dans ces camps ont été enfermés dans des sous-camps spéciaux, séparés des aryens de tous les autres pays… Ils furent torturés à mort avec des méthodes particulièrement bestiales… C’est une insulte à mon peuple lorsque vous déclarez que les Juifs ont été déportés et exterminés dans les camps comme Polonais, Hongrois, Russes… citoyens allemands. »[5] Quinze années après la libération des camps, la spécificité des Juifs reste toujours ignorée. Les Juifs ne sont pas une race à part, mais comme le souligne Yehuda Bauer : « Ils ont hérité d’une culture, d’une tradition ethnique, d’une civilisation et d’un passé qui incluent une religion mais la dépassent. Même les plus assimilés parlent de « peuple juif ».[6] Pendant des mois, pour les Alliés, les Juifs n’existent qu’en tant que nationaux. Les conséquences de ce classement sont dramatiques et inacceptables

Dès la fin de la guerre, les Etats-Unis et la Grande-Bretagne suivent la même politique : évacuer le plus rapidement possible les millions de personnes déplacées présentes dans les zones d’occupation. Elles sont donc rassemblées dans 500 centres de regroupement, des camps de transit construits dans l’urgence où elles sont classées par pays d’origine afin de faciliter leur rapatriement. Les personnes déplacées n’ont pas le choix. Les militaires américains exigent qu’elles déclarent leur nationalité pour avoir le droit d’être logées et nourries.[7] Parce que cette politique s’applique aux Juifs, des victimes des persécutions et des tortures ont côtoyé dans les centres certains de ceux qui quelques jours plus tôt avaient été leurs tortionnaires.[8] S’y trouvent en effet des étrangers, anciens membres des forces militaires sous commandement allemand, des Polonais, des Russes, des Ukrainiens ou des Baltes ayant travaillé de leur propre volonté pour l’Allemagne.[9]

On assiste à la situation absurde où ces « collaborateurs » des nazis se trouvent dans la catégorie favorisée que sont les personnes déplacées alors que les Juifs allemands, autrichiens ou hongrois sont considérés comme « ennemis » et partagent à la portion congrue le sort de leurs concitoyens. L’exemple extrême de ce non-sens, ce sont les Juifs autrichiens et hongrois du camp de Buchenwald. Considérés comme « nationaux ennemis », ils sont arrêtés et enrôlés de force par les Britanniques dans des bataillons de travailleurs.[10] Un comble, alors que dès le 15 avril 1945, le SHAEF avait donné l’ordre précis de considérer comme personnes déplacées les nationaux ennemis persécutés pour des raisons de race, de religion ou d’activité pour le compte des Alliés. Bien que souvent répété, cet ordre est souvent ignoré par le commandement local pour lequel les Juifs allemands et autrichiens et d’autres pays de l’Axe sont toujours traités comme citoyens ennemis de ces pays. L’exclusion va durer. Edward Warburg, président du Congrès juif mondial, écrit en novembre 1945 : « Le CICR se voit interdire de donner des colis de nourriture aux Juifs et aux politiciens de nationalité allemande (persécutés) parce qu’ils sont allemands. »[11]

Le Congrès juif mondial (CJM) avait prévu ce qui allait arriver. Le 13 novembre 1944, il approche le major général John H. Hilldring, directeur des affaires civiles au War Department, pour lui demander que « les personnes déplacées juives, quelle que soit leur nationalité, soient considérées comme des éléments sympathiques », et que les Juifs ne soient pas placés « dans les mêmes camps que les nazis ou autres nations ennemies, dans les mains desquelles, hier encore, ils ont souffert de la manière la plus cruelle ».[12]

Cette intervention n’est pas prise en compte. Pire, les personnes déplacées ne doivent rester dans les centres de regroupement que les quelques jours nécessaires pour organiser leur rapatriement. Les militaires américains estiment qu’elles doivent ou retourner dans leur pays d’origine par le premier moyen de transport disponible ou devenir résidentes en Allemagne.[13] Cela ne pose aucun problème pour les Juifs des pays occidentaux qui rentrent chez eux. Par contre, une grande partie des Juifs de l’Est ne peuvent ou ne veulent pas revenir dans leurs pays d’origine. Des pays qui sont devenus des « cimetières », où des dizaines de milliers de survivants sont dans un dénuement total et continuent à subir d’affreuses persécutions. A quelques exceptions près, les survivants de la Shoah refusent d’envisager l’alternative qui leur est proposée de s’établir en Allemagne, le pays qui a exterminé leurs frères et où vivent encore leurs bourreaux. En attendant de savoir où ils pourront aller, ils demandent des camps à part pour ne plus être forcés de vivre avec leurs anciens tortionnaires qui ne cachent pas leur haine pour les Juifs. Ils revendiquent également des conditions de vie décentes.

Copyright Marc-André Charguéraud. Genève. 2018. Reproduction autorisée sous réserve de mention de la source.

[1] KÖNIGSEDER Angelika et WETZEL Juliane, Waiting for Hope : Jewish Displaced Persons in Post War II Germany, Northwestern University Press, Evanston, Ill., 2001. p. 39.

[2] HILBERG Raul, La destruction des Juifs d’Europe, Fayard, Paris, 1988, p. 989.

[3] DINNERSTEIN Leonard Oxford University Presse, New York, Oxford 1982, p. 19. SHAEF (Supreme Headquater Allies Expeditionary Force )

[4] REILLY Joanne. The Liberation of a Concentration Camp. Routledge 1998. p. 88.

[5] REILLY Joanne. The Liberation of a Concentration Camp. Routledge 1998. p. 88.

[6] KASPI André, Les Juifs pendant l’occupation, Seuil, Paris, 1991. p. 375.  Mars 1944, le grand rabbin Maurice Liber soumet au Consistoire central une note. Peu importe, observe-t-il, qu’on définisse le juif par la religion, la race ou la nationalité. « Partout où ils n’ont cessé d’être traités comme tels, partout où ils n’ont pas renoncé à se considérer comme tels, il est incontestable que les Juifs constituent une société à base spirituelle, dont les membres sont liés historiquement par la communauté d’origine et de foi, quelle que soit la conscience ou la méconnaissance de cette origine commune, quelle que soit la force ou la faiblesse de cette foi commune. »

[7] HILLIARD Robert L. Surviving the American : The Continued Struggle of the Jews after Liberation,. Seven Stories Press, New York, 1997. p. 3.

[8] Un exemple: en juillet-août 1941 après l’occupation allemande, des Lithuaniens, activistes, policiers et même soldats, participèrent au massacre de milliers de Juifs. A la victoire, ils ont fui la justice de leur pays et se retrouvent en nombre dans les camps de DP’s.

[9] KÖNIGSEDER Angelika et WETZEL Juliane, Op. Cit. p. 16.

[10] BAUER Yehuda, Out of the Ashes, The Impact of American Jews on Post Holocaust European Jewry, Pergamon Press, Oxford, 1989. p. 45. ABZUG Robert H, Inside the Vicious Heart : American and the Liberation of Nazi Concentration Camps, Oxford University Press, New York, 1985. p.151.

[11] DINNERSTEIN op.cit. p. 13.

[12] Cité par Grobman 1993 GROBMAN Alex, Rekinling the Flame. American Jewish Chaplains and the Survivors of Europeean Jewry 1944-1948, Wayne State University Press, Detroit, 1993., p. 20.

[13] Cité par Grobman 1993 GROBMAN Alex, Rekinling the Flame. American Jewish Chaplains and the Survivors of Europeean Jewry 1944-1948, Wayne State University Press, Detroit, 1993., p. 20.