Wagner-Rogers Bill

    

   Printemps 1939, l’Amérique refuse l’arrivée de 20 000 enfants juifs du Reich.   

 

Dans la nuit du 8 au 10 novembre 1938, 190 synagogues allemandes sont démolies, incendiées pour la plupart. 7 000 magasins et entreprises juives sont détruits. Une centaine de morts, des milliers de blessés, 30 000 Juifs internés dans des camps de concentration. Un pogrome gigantesque connu sous le nom de la « nuit de cristal ». Le sort des Juifs du Reich bascule de persécutions effroyables dans la barbarie la plus infâme.

Le monde occidental est horrifié. La presse réagit violemment. Thomas E. Dewey, candidat républicain à la Maison  Blanche, s’écrie à la radio le 11 novembre 1938 : « Le monde civilisé se lève, unanime, révolté par ce pogrome sanglant contre des gens sans défense. Du plus profond de nous s’élèvent des cris de protestation contre les horreurs qui se sont produites depuis cinq ans en Allemagne et qui viennent depuis deux jours d’atteindre de nouveaux degrés de délire organisé…»[1] Une déclaration de 36 écrivains américains appelle à l’action : « Nous estimons que nous ne pouvons rester silencieux. Il y a trente-cinq ans une Amérique horrifiée protesta contre le pogrome de Kishinev en Russie tsariste. Que le Seigneur nous vienne en aide si nous sommes incapables de protester aujourd’hui contre le pogrome allemand.»[2]

Dans les mois qui suivent la Belgique accueille quelques centaines d’enfants juifs allemands, la Hollande 1 700 et la Grande Bretagne 9 000. Même pour les enfants, malgré le drame, les Etats-Unis ont refusé la moindre dérogation à leur politique restrictive des quotas d’immigration.

Pourtant, le 9 janvier 1939, une délégation de prêtres catholiques et protestants ont envoyé une pétition à la Maison Blanche demandant que les Etats-Unis ouvrent leurs portes aux enfants allemands. Mieux, en février, le sénateur démocrate de New York, Robert F. Wagner, et la sénatrice républicaine Edith Nourse Rogers proposent une motion dans ce sens au Sénat et à la Chambre des Représentants. Le Wagner-Rogers Billl prévoit l’arrivée hors quota sur deux ans de 20 000 enfants du Reich. Ils seraient accueillis par des familles qui avec l’aide d’organisations privées prendraient les coûts en charge. Ils seraient rendus à leurs parents dès que des conditions de vie normales seraient rétablies.

Dès l’annonce du plan 1 400 familles se portent volontaires.[3] $ 250 000 sont réunis pour financer l’opération. L’American Field Service des Quakers s’engage à tout organiser. Au cours d’une conférence de presse, Eléonore Roosevelt, l’épouse du président, soutient la proposition de loi. Le président Roosevelt est plus réservé, il a d’autres préoccupations prioritaires : il veut obtenir du Congrès le vote d’importantes sommes pour renforcer les défenses américaines.[4]

L’ancien président Hoover aussi. Malgré le chômage qui augmente de nouveau en 1938, les dirigeants des deux principaux syndicats ouvriers, l’American Federation of Labour et le Congress of Industrial Organisations se prononcent en faveur de la loi.[5] Ils sont rejoints par des leaders des églises protestantes et catholiques malgré des éditoriaux indignes de la presse protestante.

Christian Century, le plus grand journal protestant aux Etats-Unis, estime qu’« une libéralisation aggraverait les problèmes économiques et sociaux sévères qui confrontent déjà les Etats-Unis. (1) Comment intégrer des nationalités et des races qui « sont totalement étrangères à notre vie nationale.» Permettre l’entrée d’un plus grand nombre de Juifs exacerberait ce que le Christian Century décrit comme étant le problème juif de l’Amérique.[6] Plus modéré mais plus naïf, le Christian Science Monitor « rejette les suggestions de changement des lois d’immigration et préconise la prière comme étant la meilleure protestation. »[7]

Il faut aussi tenir compte de l’opposition déterminée de trente puissantes associations patriotiques et « nativistes ».[8] Forte de 1 200 000 membres, l’American Legion demande d’interdire toute immigration aux Etats-Unis pendant les dix prochaines années. Les American Sons and Daughters of the Revolution sont « absolument opposés à cette loi » et  ne veulent pas « que ce pays joue les pères noël alors que nos propres citoyens meurent de faim. » Ces organisations reflètent l’opinion publique américaine. Un enquête de Fortune Magazine du 19 avril 1939 constate que 83% des Américains sont opposés à l’augmentation des quotas des réfugiés, ce qui ne les empêche pas à 94% de désapprouver les persécutions juives pendant la nuit de cristal.[9] Symptomatique du climat délétère qui règne, ce commentaire révoltant de Laura Delano Houghteling, l’épouse du directeur de l’immigration, qui met en garde : «  ces charmants enfants grandiront tous très rapidement pour devenir d’affreux adultes. »[10]

Toujours en symbiose avec l’opinion publique, Roosevelt porte un coup fatal à la proposition de loi. Le 1er juin une représentante de la Chambre lui demande d’exprimer sa position. Il annote le document d’un « classé, pas de suite ».[11]  On ne s’étonnera pas qu’après plusieurs débats, la Commission d’immigration du Sénat adopte une modification du texte qui en enlève toute sa valeur. L’admission des enfants allemands peut se faire mais dans le cadre des quotas, en priorité sur celle des adultes. Ce serait livrer 20 000 adultes aux sévices de la gestapo. De toute façon la question ne se pose pas, car le quota pour l’Allemagne est rempli. Il ne reste plus à Wagner qu’à retirer sa proposition de loi.

Le président Roosevelt s’est strictement tenu à la politique qu’il avait définie aux participants de la Conférence d’Evian en juillet 1938. Il spécifiait alors « qu’il ne serait demandé à aucun pays de recevoir un plus grand nombre d’émigrants que celui permis pas les lois existantes. »[12] Cette politique exclut des admissions de réfugiés hors quotas aux Etats-Unis, même s’il s’agit de l’arrivée et du séjour temporaire d’enfants en danger. Il est soutenu dans cette attitude par une large majorité de la population qui reste antisémite avec en plus un  penchant xénophobe affirmé.

[1] LOOKSTEIN Haskel, Were we our Brothers’ Keepers ? A Public Response of American Jews to the Holocaust 1938-1944, Hartmore House, New York, 1985, p. 39.

[2] LEVIN Nora, The Holocaust Years , Robert  Krieger,  Malabar Florida, 1990, p. 30.

[3]  JTA Jewish News Archives. April 20,  1939.

[4]  Eléonor Roosevelt in This I remember, cité par MORSE Arthur D, While Six Millions Died : a Chronicle of American Apathy, Random house, New York, 1968 , p.254.

[5] L’afflux de commandes militaires de l’US Army et d’Angleterre et de France relance la production industrielle.

[6]  LIPSTADT Deborah, Beyond Belief : the American Press and the Coming Holocaust, 1933-1945, The Free Press, New York, 1994, p. 93, 30 novembre 1938.

[7] Ibid, p. 107. 15 novembre 1938.

[8] Nativism. Mot américain qualifiant une politique favorisant la population autochtone d’un pays aux dépens des immigrants.

[9] SHARF Andrew, The British Press and the Jews under Nazi Rule, Oxford University Press, Londres, 1964. P. 199. BREITMAN Richard, KRAUT Alan, American Refugee Policy and European Jewry , 1933-1945, Indiana University Press, Bloomington, 1987, p. 58 et 73.

[10] Holocaust Studies,” Kristallnacht and the World Response.”

[11]“ File no action »

[12] WYMAN David, Paper Walls, American Refugees Crisis, 1938-1941, Pantheon , New York, 1985, p. 43.