La désunion des Juifs américains et anglais. 1942-1944.

                                         Pas d’unité face à la Shoah.

 

Les Juifs d’Amérique et de Grande-Bretagne sont conscients du caractère dramatique des discordes qui règnent dans leurs rangs alors qu’ils savent que des millions de leurs coreligionnaires meurent aux mains des nazis.[1] Malgré les violentes dénonciations de ces disputes par des éditorialistes de publications juives de l’époque, l’union sacrée ne se réalisera pas.

 Hayim Greenberg, éditeur de Jewish Frontier, décrit au début 1943 « l’incapacité (des communautés juives) à mettre en place une organisation qui regrouperait les sionistes et antisionistes, les congressistes et les anti-congressistes, les orthodoxes et les réformistes, les Synagogue Jews et les sécularistes, les travailleurs et les businessmen. Chaque comité défend ses propres intérêts, ses ambitions sectaires, sa seule stratégie pertinente, son pouvoir, en compétition avec les autres organisations juives ».[2] Il ajoute : «Quelle est la valeur de toutes nos différences d’opinion, de toutes nos philosophies, (…) de toutes nos considérations tragi-comiques basées sur un prestige excessif, quand la hache du bourreau s’abat sur presque tous les Juifs du monde ? »[3]

 Dayan Yehezkel Abramsky, l’un des plus fameux érudits juif anglais, souligne une situation semblable en Grande-Bretagne dans le British Chronicle du 2 avril 1943 : « Comment pouvons-nous revenir à l’unité (…) ou du moins à une unité d’action en ce qui concerne nos frères torturés (…) Le problème demande une solution immédiate (…) Le cri d’agonie de ceux qui sont torturés dans les prisons n’a toujours pas imposé le silence (…) aux partisans des disputes ».[4]

 Dans le Jewish Chronicle de Londres du 18 février 1944 la même situation est décrite. « Face au vêtement ensanglanté de la persécution et de l’agonie (…), le plus petit effort vers l’unité juive n’existe pas. Que révèle la scène ? Le Board of Deputies, aigri par les manoeuvres politiques des dernières élections, se trouve divisé intérieurement et en guerre contre l’Anglo-Jewish Association. L’Organisation sioniste, qui refuse d’accueillir dans son comité la révisionniste New Sionist Organisation et l’Agence Juive est également divisée. (…) Pendant ce temps le Congrès juif mondial (…) demande qu’il lui soit reconnu le rôle de porte-parole de la communauté juive. (…) De tous les côtés la guerre civile se déchaîne parmi les Juifs. Que ces disputes sont mesquines par rapport aux affaires du monde ! ».[5]

La rivalité entre les deux grandes fédérations juives américaines est largement antérieure à la deuxième guerre mondiale. Des heurts se sont régulièrement produits entre l’American Jewish Committee (Committee) dont les membres sont principalement les Juifs fortunés d’origine allemande de uptown New York et l’American Jewish Congress (Congress) qui regroupe surtout des Juifs d’Europe de l’Est moins riches de Downtown.

 Une note interne du 1er novembre 1935 de Cyrus Adler, président du « Committee », donne le ton : « Inutile de communiquer ou de coopérer avec Wise. (…) Depuis le début, il a toujours voulu détruire le « Committee ». Il n’a jamais eu d’autre réelle raison à son activité au « Congrès » que d’obtenir le leadership de l’American Israel ».[6] Bien que ces types de déclarations ne fussent pas publiques, elles indiquent le degré d’animosité qui existe.

Le « Congrès » milite pour la création en priorité d’un Etat juif. Josef Proskauer, le président du « Committee », s’y oppose en déclarant en public que « personne n’espère avoir un Etat juif maintenant ».[7] Puis il s’empresse dans une lettre du 8 novembre 1943 à Roosevelt de dénoncer « la folie de créer un Etat identifié par une religion ».[8] Quelques semaines auparavant, Morris Waldam, vice-président exécutif du « Committee », déclarait à des fonctionnaires du Département d’Etat que « le « Committee » prendra toutes les décisions nécessaires pour organiser les Juifs américains afin qu’ils s’opposent activement à toutes manifestations de la part des Sionistes… »[9]

Le conflit dégénère dans des attaques personnelles. Wise dit de Proskauer qu’il est « un menteur congénital et incurable, l’un des êtres humains les plus vils que j’ai jamais connu, (…) sans la moindre parcelle d’honneur ». Un an plus tard Wise télégraphie à Proskauer : « Lettre annulée. Désolé. Reprends tout ce que j’ai dit. Stephen. »[10]

Les heurts s’étendent au sein même des militants sionistes. Créé en 1942 par le « Congrès », l’American Zionist Emergency Council (AZEC) joue un rôle de pressions politiques et de relations publiques. Abba Hillel Silver, son dynamique président, arrive à convaincre les trois quarts des sénateurs de se déclarer en faveur de la création d’un Etat juif.[11] Ce qui n’empêche pas une lutte sans merci avec Wise, qui aboutit à la démission fracassante de Silver de l’AZEC.

Cette démission s’accompagne d’une féroce accusation de Silver. « Aucun dirigeant de l’AZEC n’a autant contrevenu et de façon aussi éhontée que le Dr. Wise aux décisions prises. (…) De façon persistante il a traité le mouvement sioniste des Etats-Unis comme si c’était sa propriété personnelle et il a farouchement rejeté tout nouveau dirigeant qui menaçait son monopole ».[12]

C’est au groupe « Bergson » des Sionistes révisionnistes que Wise réserve ses attaques les plus virulentes. Ce sont des anciens de l’Irgoun arrivés de Palestine aux Etats-Unis au début de la guerre. En 1942 leur chef Peter Bergson a presque réussi à convaincre le Département de la défense d’accepter l’idée d’établir une armée juive. Mais Stephen Wise se rend à Washington et contre cette proposition. « Il explique que la proposition d’une armée juive est imprudente et inacceptable par la majorité des Juifs d’Amérique ». Il a gain de cause.[13]

Dans une seconde étape, Bergson décide de se concentrer sur le sauvetage des Juifs d’Europe en multipliant avec un grand succès des campagnes d’information auprès du public et en accentuant les pressions sur les parlementaires. Fin juillet 1943, il tient à New York l’Emergency Conference to Save the Jews of Europe. Elle recommande la création d’une agence officielle chargée de secourir ce peuple destiné à la mort.[14] Wise ne perd pas de temps pour dénoncer cette résolution. Il blâme « ceux qui lancent des publicités sans réfléchir, (…) qui n’arrêtent pas de demander des fonds dont il n’est jamais rendu compte», et il rejette simplement l’Emergency Committee comme ne représentant « personne sinon une poignée, un très petit nombre de Juifs et un très petit nombre de chrétiens ».[15] Il va jusqu’à qualifier les déclarations de Bergson de « chantage moral ».[16]

Le 9 novembre 1943, à l’instigation de Bergson, le sénateur Guy Gilette et le représentant Will Rodgers jr. présentent une motion demandant au Président d’établir d’urgence « une commission d’experts diplomatiques, économiques et militaires » pour prendre des mesures immédiates pour sauver les Juifs restant en Europe.[17] Elle est critiquée par Wise le même jour. Le sénateur Gilette, ami dévoué du sionisme, dénonce l’obstruction de la part de dirigeants sionistes : « Ces gens-là firent tous les efforts possibles et usèrent de tous les moyens à leur disposition pour bloquer la motion ».[18] Et il ajoute « J’aimerais que ces damnés Juifs se mettent d’accord sur ce qu’ils veulent ».[19]

Wise n’en reste pas là. Il dissuade des personnalités non juives de soutenir Bergson. Dans une lettre à Harold Ickes, secrétaire d’Etat de l’Intérieur, il écrit : « Je suis navré d’apprendre (…) que vous avez accepté la présidence de la division de Washington du Committee to Rescue the Jews of Europe (…) Je suis obligé de vous dire que le moment viendra où vous serez forcé de vous retirer de ce groupe irresponsable qui n’existe que pour obtenir des fonds en utilisant les noms de non juifs comme vous-même ».[20]

En mars 1943, l’éditorialiste d’Opinion, mensuel édité par Wise, écrit : « Jusqu’à présent la conscience des Juifs américains ne les a pas motivés à entreprendre des actions résolues (…). Comment peuvent-ils espérer entraîner les Nations Unies ? »[21] On pourrait ajouter « ou motiver les politiciens et fonctionnaires américains ? » L’éditorialiste d’Opinion, lui-même, reconnaît un manque de « conscience » et l’apathie de la communauté juive.

A lire le journal en 1944 de Breckinridge Strong, directeur, peu amène pour les Juifs, de l’immigration au State Department, la situation manifestement le comble. « Une multitude de controverses divise les organisations juives (…) il n’existe aucune cohésion, aucune collaboration (…) ce ne sont que rivalités, jalousies et antagonismes ».[22] Le spectacle de ces communautés juives qui s’entredéchirent sert d’excuse aux dirigeants politiques pour ne pas agir.

« On ne saura jamais de façon sûre dans quelle mesure le manque d’unité des Juifs américains a pu peser ou non sur le destin tragique des Juifs d’Europe, mais on peut tout de même se poser la question de savoir si les Juifs, parlant d’une même voix et perdant moins d’énergie et de ressources dans des luttes intestines, n’auraient pas eu plus de succès… »[23] Au-delà de résultats tangibles envisagés, il y a aussi l’aspect moral que soulève cette désunion face au génocide.

A l’époque déjà Greenberg l’exprime sans détours. « Alors que la communauté juive américaine est la plus importante et la plus influente dans le monde, alors que les yeux de millions de Juifs d’Europe, qui sont journellement menacés de la forme d’extermination physique la plus terrible et la plus dégradante, se tournent vers les Juifs d’Amérique, cette communauté juive américaine est tombée plus bas que jamais. (…) Si la faillite morale mérite la pitié, alors aucune communauté juive dans le monde d’aujourd’hui (…) ne mérite plus la compassion divine que les Juifs d’Amérique ».[24] Malgré ce jugement brutal, les discordes continuèrent.[25]

 

 

[1] FRIEDMAN Saul S. No Haven for the Oppressed: United States Policy toward Jewish Refugees 1938-1945, Wayne University Press, Detroit, 1973, p. 140. Au début de l’été 1942, lors d’une manifestation intitulée « Stop Hitler » qui réunit plus de 10 000 personnes à New York, Stephen Wise, président du Congrès Juif américain faisait état de «  plus d’un million de Juifs qui ont déjà été brutalement mis à mort par les Nazis ».

[2] IBID. p. 144, dans le Yiddisher Kempfer, un article intitulé «  Banqueroute morale » du 12 février 1943. Greenberg était un dirigeant sioniste. BERMAN Aaron, Nazism, the Jews and American Sionism, 1933-1945,– Detroit 1990, p. 11.

[3] FEINGOLD Henry L, Time for Searching : Entering the Main Stream ( immigration 1920-1945), John Hopkins University. Baltimore, 1992, p. 239.

[4] BOLCHOVER Richard, British Jewry and the Holocaust, Cambridge University Press, 1993, p. 61.

[5] IBID.  p. 60. Julius Jacob dans le Jewish Chronicle du 18 février 1944.

[6] PINSKY Edward, The American Jewish Committte and the Joint Distribution Committee, in FINGER Seymour Maxwell, direction, American Jewry and the Holocaust : A report by the Research Director, his staff and Independent Research Scholars Retained by the Director for the American Jewish Commission on the Holocaust, Holmes Meier, New York, 1984. appendix 4-4, p. 4. Stephen Wise, président de l’American Jewish Congress.

[7] KRANZLER David, Orthodox Ends, Unorthodox Means, the Role of Vaad Hatzalah and Agudath Israel during the Holocaust, in FINGER, op. cit. p. 7. Pendant l’American Jewish Conference qui réunissait toutes les tendances fin août 1943.

[8] PINSKY, op. cit. p. 11.

[9] DRUKS Herbert, The Failure to Rescue, Robert Speller & Sons, New York, 1977, p. 86.

[10] PINSKY, op. cit. p. 9.

[11] WYMAN David, L’Abandon des Juifs. Les Américains et la solution finale, Flammarion, Paris, 1987, p. 227 et 228.

[12] FRIEDMAN, op. cit. p. 18.129.

[13] NURENBERGER J. The Sacred and the Doomed, The Jewish Establishement vs, the Six Millions, Mosaic Press, Niagara Falls, N.Y. 1985, p. 44.

[14] PENKOWER Monty Noam, The Jews Were Expandable : Free World Diplomacy and the Holocaust, University of Illinois Press, Urbana, 1983, p. 135.

[15] IBID. p. 138.

[16] LOOKSTEIN Haskel, Where We our Brothers’ Keepers ? A public Response of American Jews to the Holocaust 1938-1944, Hartmore House, New York, 1985, p. 178.

[17] WYMAN David, The American Leadership and the Holocaust, in. BRAHAM Randolf , direc., Jewish Leadership during the Nazi Era : Pattern of Behaviour in the Free World, New-York, 1985, p. 24.

[18] WYMAN, op. cit. p. 262/263.

[19] LOOKSTEIN, op. cit. p. 179.

[20] NURENBERGER, op. cit. p. 156. FRIEDLANDER, Saul, Les années d’extermination, l’Allemagne nazie et les Juifs, 1939-1945. Seuil, Paris, 2008, p.731 donne un autre exemple. A la veille de la « Conférence d’urgence pour sauver les Juifs d’Europe », Summer Wells, sous-secrétaire d’Etat américain, écrivait à un ami : «  J’ai décliné cette invitation (à la Conférence). Les organisations et dirigeants juifs plus conservateurs, mais aussi des leaders comme le rabbin Wise, qui étaient ce matin avec moi, se sont farouchement opposés à cette conférence, ont fait tout leur possible pour l’empêcher… »

[21] KRANZLER, op. cit. p. 7.

[22] FEINGOLD Henry L. Bearing Witness : How American and its Jews Responded to the Holocaust, Syracus University Press, New York, 1995, p. 269.

[23] RUBINSTEIN William D. The Myth of Rescue – Why the democracies could not have saved more Jews from the Nazis, Routledge, London, New York, 1997, p. 118. Citant l’historien Pinsky.

[24] FINGER, op. cit. p. 46.

[25] On notera que toutes les citations, à une exception près, sont des déclarations, des écrits des acteurs de l’époque et non les commentaires très nombreux à ce sujet des historiens.