La sélection révoltante des Juifs après la guerre 1945-1948

                  Discrimination et sélection se sont abattues sur   

                 les DP juifs à la recherche d’un refuge en Occident.

 

Ils sont 250 000 Juifs dans les camps de « Personnes Déplacées » ( DP) des zones d’occupation en Allemagne et en Autriche. Leur dernier espoir, c’est de quitter aussi rapidement que possible ces camps situés sur la terre maudite du Reich où ils croupissent, désespérés et sans futur.

Le monde, qui connaît le calvaire terrible enduré par ces survivants du génocide, va soumettre leur départ à une sélection indigne. La sélection, ces survivants l’ont déjà subie à l’arrivée dans les camps de la mort : les enfants et les vieux vers les chambres à gaz, pour les hommes et les femmes valides le travail forcé. C’est le déchirement, la séparation brutale et définitive d’êtres chéris. La sélection va être un traumatisme supplémentaire qu’il fallait absolument éviter à ces revenants du désastre.

Dans un premier temps les pays anglo-saxons ont freiné l’arrivée des Juifs sur leur territoire. Avant la sélection, ce fut la discrimination. Aux Etats-Unis, le sénateur Pepper de Floride s’insurge contre la loi de 1948 sur l’immigration : « Monsieur le Président, je vous dis que si ce n’est pas dans sa conception, sur le plan pratique cette loi discrimine les Juifs. »[1] Meier Steinbrink, président de la Ligue contre la Diffamation,[2] s’insurge contre une loi qui s’aligne sur « l’idéologie raciale nazie, donnant la préférence aux Volksdeutsche qui ont servi de cinquième colonne de Hitler dans de nombreux pays européens et discrimine en défaveur des survivants, les véritables victimes des persécutions nazies. »[3]

En Grande-Bretagne dans un rapport de 1945 de la Commission royale sur la population, on peut lire : « Une sélection minutieuse des immigrants éliminera les déficients mentaux, les personnes avec des désordres mentaux, ou des défauts de naissance ainsi que ceux qui sont socialement inadaptés. »[4] Lorsque l’on lit les rapports des médecins, des travailleurs sociaux, des psychologues qui ont travaillé dans les camps de Juifs, il faut hélas conclure que ces restrictions s’appliquent souvent à eux. Presque tous ont subi de telles horreurs qu’ils présentent des « désordres mentaux » et qu’il leur faudra quelque temps pour être de nouveau « socialement adaptés ». En mars 1947 un haut responsable britannique en Autriche illustre cette politique : « Il nous semble plus simple et plus efficace de recruter les personnes déplacées sans prendre la nationalité en compte, sauf que nous devons exclure les Juifs…»[5] Pour l’administration britannique en charge de la sélection des travailleurs, les personnes déplacées en provenance des Pays baltes, même s’ils « étaient des ennemis de notre allié russe et des collaborateurs de notre ennemi allemand… sont des personnes cultivées, propres et dignes de confiance. Ils sont en général les premiers que l’on demande pour les programmes d’immigration. »[6] Les Juifs, eux, sont systématiquement écartés.

Au Canada, les appels à la main-d’œuvre étrangère se multiplient : agriculture, tâches domestiques, industrie textile… Dans tous les cas l’administration demande l’exclusion des Juifs. Lorsqu’il s’agit d’amener d’Europe le premier contingent de travailleurs du textile, Toronto câble aux fonctionnaires de l’immigration en Europe : « Pas de Juifs ».[7] Aussi tardivement que janvier 1948 une enquête de l’International Refugee Organisation (IRO) souligne le refus constant des Juifs dans les programmes d’immigration canadiens.[8]

Le 22 août 1945, le gouvernement australien annonce une politique très restrictive d’accueil des réfugiés juifs. Seuls ceux qui ont des parents proches résidant en Australie peuvent poser leur candidature. Les conditions d’acceptation de leur dossier sont nombreuses et strictes. Ils doivent être en bonne santé, adopter un bon comportement, ne faire l’objet d’aucune mention négative à leur égard des services de sécurité britanniques et être pris en charge financièrement par des garants.[9] On élimine ainsi la quasi-totalité des survivants.

Pour ceux qui malgré toutes ces discriminations peuvent tout de même postuler au départ vers les démocraties anglo-saxonnes, les difficultés ne sont pas terminées. Des équipes envoyées par ces pays vont  « sélectionner » les candidats à l’immigration. Une véritable  « immigration choisie » avant la lettre. Chacun est ausculté des pieds à la tête. Les antécédents professionnels sont scrutés. Les malades et particulièrement ceux atteints de tuberculose ou de maladies vénériennes sont exclus. Il en va de même pour les femmes enceintes ou avec des enfants en bas âge. La plupart des postulants sont éliminés. Ils se retrouvent entre eux, bannis, alors que les autres partent vers la liberté.

Le « détenu » juif d’un camp de DP n’a plus qu’à placer tous ses espoirs vers Eretz Israël, le « Foyer juif » qui va en mai 1948 devenir l’Etat d’Israël. La solution sioniste apparaît comme la seule qui permette de réaliser le but de tous les Juifs : abandonner l’Europe ensanglantée et ouvrir un nouveau chapitre de la vie juive basé sur la justice et l’indépendance plutôt que sur la charité et la servilité.[10] Une infirmière polonaise, témoin du soulèvement du Ghetto de Varsovie, ne réclame qu’une seule chose : « c’est d’aller en Palestine et commencer là-bas une nouvelle vie ». [11]

Au Congrès sioniste tenu à Bâle le 9 décembre 1946, un intervenant conclut : « Nous avons une foi sans faille que le temps de l’exode de masse dans notre foyer national va finalement se réaliser… Toutes les routes vers la Palestine sont légales et aucune force ne nous fera changer d’avis. »[12] Une « force » imprévisible va empêcher des DP de quitter leurs camps. C’est celle des leaders d’Eretz Israël qui ont décidé de sélectionner les immigrants potentiels vers la Terre sainte.

Les propos de dirigeants sionistes sont sans ambiguïté. Pour Nahum Goldman « les personnes déplacées en général ne représentent pas le matériau humain dont Eretz Israël a besoin aujourd’hui (…) Dans l’intérêt de l’Etat, nous devons choisir le meilleur matériau, les gens jeunes, volontaires ».[13] Jacob Oleiskyle, directeur de l’Organisation for Rehabilitation through Training (ORT), expose cette politique déjà en octobre 1945 : « Nous avons beaucoup à faire dans le futur pour construire un nouveau pays. Eretz Israël est impatient de recevoir des gens en bonne santé physique et mentale, des gens qui savent utiliser leurs forces à des fins productives (…) Allons-y, allons-y et laissons les plus faibles derrière nous. »[14]  

La politique d’Oleiskyle est dans la droite ligne de celle préconisée par Chaïm Weizmann lorsqu’il déclare en 1938 : « La Palestine ne peut absorber tous les Juifs d’Europe. Nous voulons que les meilleurs de la jeunesse nous rejoignent. Nous voulons uniquement en Palestine des gens instruits afin d’enrichir la culture. Les autres Juifs doivent rester là où ils sont et faire face au sort qui les attend. Ces millions de Juifs ne sont que la poussière sur les routes de l’histoire et ils peuvent se faire emporter par le vent. Nous ne voulons pas qu’ils inondent la Palestine. Nous ne voulons pas que Tel-Aviv devienne un autre ghetto de pauvres. » Une prise de position du futur président d’Israël qui peut paraître excessive, moralement contestable mais hélas prémonitoire.[15]

Au début 1945, Ben Gourion, au cours d’un débat de l’exécutif de l’Agence juive, explique les raisons de cette politique de sélection lorsqu’il déclare que « toute l’aide apportée aux Juifs d’Europe doit l’être dans une perspective sioniste ». En octobre 1945 il consigne dans son journal : « Le sionisme n’a pas pour mission de sauver les Juifs d’Europe, mais de sauver la Palestine pour le peuple juif. »

Deux mois avant la proclamation de l’indépendance, alors que les affrontements avec les Arabes font rage, Ben Gourion écrit à l’un des délégués de l’Agence juive chargée de l’immigration : « Les Arabes disposent d’un grand nombre de réservistes et nous avons besoin d’hommes venant de l’étranger pour la guerre. Une immigration qui n’est pas entièrement destinée, du début jusqu’à la fin, à répondre aux exigences de la guerre n’est aujourd’hui d’aucune utilité. Vous devez comprendre que votre activité, comme c’est le cas pour le Yishouv, doit s’adapter à ces exigences : cela signifie l’envoi d’hommes entraînés au combat âgés de dix-huit à trente-cinq ans…»[16]

On comprend ces priorités exprimées par Ben Gourion alors que la communauté juive est assiégée, en butte aux révoltes sanglantes des Arabes puis des guerres pour l’indépendance. Il n’en reste pas moins que pour les nombreux réfugiés juifs d’Europe, le refus de leur demande d’immigration est un sujet de grand désespoir. Même la Terre promise leur est refusée, parce qu’ils sont trop vieux, trop jeunes, malades ou « inaptes » suivant des critères mal définis. Ils n’ont pas été « sélectionnés » par leurs propres frères.

Dans le cas qui nous intéresse, celui de l’accueil des survivants, la discrimination fut du racisme à l’état pur, la sélection, une atteinte profonde à la dignité humaine. Dans les trois ou quatre années qui ont suivi la guerre, le monde occidental s’est refusé à tendre dignement la main aux quelques survivants de l’enfer, alors qu’ils en avaient les moyens.

 

 

[1] DIVINE Robert, American Immigration Policy, 1924-1952, Yale University Press, New Haven, 1957, p. 123.

[2] Une association juive d’influence.

[3] GENIZI Haim, America’s Fair Share : The Admission and the Resettlement of Displaced Persons, 1945-1952, Wayne State University Press,  Detroit, 1993, p. 82. Volksdeutsche, Personne d’origine ethnique allemande dans les pays de l’Est Nord de l’Europe qui se sont réfugiés en Allemagne dans les camps de DP.

[4] CESARINI David, éd., Justice Delayed, Phoenix Press, Londres, 2001, p. 71.

[5] Ibid. p. 79.

[6] Ibid. p. 83.

[7] ABELLA Irving et PROPER Harold, None is too many : Canada and the Jews of Europe, 1933-1948, Lester & Orpen Dennys Publishers,Toronto, 1983, p. 253. 19 novembre 1947.

[8] Ibid. p. 255.

[9] BLAKENEY Michael, Australia and the Jewish Refugees, Crown Helm, Sidney, Australia, 1965, p. 291.

[10] LAVSKY Hagit, Displaced Persons, Jewish, in GUTMAN Ysrael éd., Encyclopedia of the Holocaust, Macmillan Publishing, New York-Londres, 1990, p. 381.

[11] KÖNIGSEDER Angelika et WETZEL Juliane, Waiting for Hope : Jewish Displaced Persons in Post War II Germany, Northwestern University Press, Evanston, Ill., 2001, p.146.

[12] SCHWARZ Leo, The Redeemers : A Saga of the Year 1945- 1952, Farrar, Strauss and Young, New York, 1953, p. 194.

[13] OUZAN Françoise, « Föhrenwald, Dernier camp de personnes déplacées », in BENSOUSSAN Georges, Devant l’abîme. Le Yishouv et l’Etat d’Israël face à la Shoah (1933-1961), Revue d’histoire de la Shoah, Paris janvier-juin, 2005, p. 224. Nahum Goldman  en mai 1948. Il deviendra président du Congrès juif mondial.

[14] Ibid. p. 218. ORT : Organisation de Réhabilitation et de Travail.

[15] RABKIN Yakov, L’opposition juive au sionisme. Au nom de la Torah. Presses de l’Université de Laval, Laval, 2005, p. 206. Une déclaration qu’il faut replacer dans le contexte insurrectionnel qui régnait avant guerre en 1938 en Palestine.

[16] SEGEV Tom, Le Septième Million : Les Israéliens et le Génocide,  Liana Levi, Paris, 1993, p. 215.